Inspiré par mon génie, je vais chanter les
êtres et les corps qui ont été
revêtus de formes nouvelles, et qui ont subi des
changements divers. Dieux, auteurs de ces métamorphoses,
favorisez mes chants lorsqu'ils retraceront sans interruption
la suite de tant de merveilles depuis les premiers âges
du monde jusqu'à nos jours.
Origine du monde (I, 5-20)
Avant la formation de la mer, de la terre, et du ciel qui
les environne, la nature dans l'univers n'offrait qu'un seul
aspect; on l'appela chaos, masse grossière, informe, qui
n'avait que de la pesanteur, sans action et sans vie,
mélange confus d'éléments qui se
combattaient entre eux. Aucun soleil ne prêtait encore sa
lumière au monde; la lune ne faisait point briller son
croissant argenté; la terre n'était pas
suspendue, balancée par son poids, au milieu des airs;
l'océan, sans rivages, n'embrassait pas les vastes
flancs du globe. L'air, la terre, et les eaux étaient
confondus : la terre sans solidité, l'onde non
fluide, l'air privé de lumière. Les
éléments étaient ennemis; aucun d'eux
n'avait sa forme actuelle. Dans le même corps le froid
combattait le chaud, le sec attaquait l'humide; les corps durs
et ceux qui étaient sans résistance, les corps
les plus pesants et les corps les plus légers se
heurtaient, sans cesse opposés et contraires.
Séparation des éléments (I,
21-75)
Un dieu, ou la nature plus puissante, termina tous ces
combats, sépara le ciel de la terre, la terre des eaux,
l'air le plus pur de l'air le plus grossier. Le chaos
étant ainsi débrouillé, les
éléments occupèrent le rang qui leur fut
assigné, et reçurent les lois qui devaient
maintenir entre eux une éternelle paix. Le feu, qui n'a
point de pesanteur, brilla dans le ciel, et occupa la
région la plus élevée. Au-dessous, mais
près de lui, vint se placer l'air par sa
légèreté. La terre, entraînant les
éléments épais et solides, fut
fixée plus bas par son propre poids. La dernière
place appartint à l'onde, qui, s'étendant
mollement autour de la terre, l'embrassa de toutes parts.
[32] Après que ce dieu, quel qu'il fût,
eut ainsi débrouillé et divisé la
matière, il arrondit la terre pour qu'elle fût
égale dans toutes ses parties. Il ordonna qu'elle
fût entourée par la mer, et la mer fut soumise
à l'empire des vents, sans pouvoir franchir ses rivages.
Ensuite il forma les fontaines, les vastes étangs, et
les lacs, et les fleuves, qui, renfermés dans leurs
rives tortueuses, et dispersés sur la surface de la
terre, se perdent dans son sein, ou se jettent dans
l'océan; et alors, coulant plus librement dans son
enceinte immense et profonde, ils n'ont à presser
d'autres bords que les siens. Ce dieu dit, et les plaines
s'étendirent, les vallons s'abaissèrent, les
montagnes élevèrent leurs sommets, et les
forêts se couvrirent de verdure.
Ainsi que le ciel est coupé par cinq zones, deux
à droite, deux à gauche, et une au milieu, qui
est plus ardente que les autres, ainsi la terre fut
divisée en cinq régions qui correspondent
à celles du ciel qui l'environne. La zone du milieu,
brûlée par le soleil, est inhabitable; celles qui
sont vers les deux pôles se couvrent de neiges et de
glaces éternelles : les deux autres, placées
entre les zones polaires et la zone du milieu, ont un climat
tempéré par le mélange du chaud et du
froid. Étendu sur les zones, l'air, plus léger
que la terre et que l'onde, est plus pesant que le feu.
[54] C'est dans la région de l'air que
l'auteur du monde ordonna aux vapeurs et aux nuages de
s'assembler, au tonnerre de gronder pour effrayer les mortels,
aux vents d'exciter la foudre, la grêle et les frimas;
mais il ne leur abandonna pas le libre empire des airs. Le
monde, qui résiste à peine à leur
impétuosité, quoiqu'ils ne puissent franchir les
limites qui leur ont été assignées, serait
bientôt bouleversé, tant est grande la division
qui règne entre eux, S'il leur était permis de se
répandre à leur gré sur la
terre !
Eurus fut relégué vers les lieux où
naît l'aurore, dans la Perse, dans lArabie, et sur
les montagnes qui reçoivent les premiers rayons du jour.
Zéphyr eut en partage les lieux où se lève
l'étoile du soir, où le soleil éteint ses
derniers feux. L'horrible Borée envahit la Scythie et
les climats glacés du septentrion. Les régions du
midi furent le domaine de l'Auster pluvieux, au front couvert
de nuages éternels; et par-delà le séjour
des vents fut placé l'éther,
élément fluide et léger,
dépouillé de l'air grossier qui nous
environne.
À peine tous ces corps étaient-ils
séparés, assujettis à des lois immuables,
les astres, longtemps obscurcis dans la masse informe du chaos,
commencèrent à briller dans les cieux. Les
étoiles et les dieux y fixèrent leur
séjour, afin qu'aucune région ne fût sans
habitants. Les poissons peuplèrent l'onde; les
quadrupèdes, la terre; les oiseaux, les plaines de
l'air.
Création de l'homme (I, 76-88)
Un être plus noble et plus intelligent, fait pour
dominer sur tous les autres, manquait encore à ce grand
ouvrage. L'homme naquit : et soit que l'architecte
suprême l'eût animé d'un souffle divin, soit
que la terre conservât encore, dans son sein,
quelques-unes des plus pures parties de l'éther dont
elle venait d'être séparée, et que le fils
de Japet, détrempant cette semence féconde, en
eût formé l'homme à l'image des dieux,
arbitres de l'univers; l'homme, distingué des autres
animaux dont la tête est inclinée vers la terre,
put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans
les cieux. Ainsi la matière, auparavant informe et
stérile, prit la figure de l'homme, jusqu'alors inconnue
à l'univers.
Les quatre âges (I,
89-150)
L'âge d'or commença. Alors les hommes gardaient
volontairement la justice et suivaient la vertu sans effort.
Ils ne connaissaient ni la crainte, ni les supplices; des lois
menaçantes n'étaient point gravées sur des
tables d'airain; on ne voyait pas des coupables tremblants
redouter les regards de leurs juges, et la sûreté
commune être l'ouvrage des magistrats.
Les pins abattus sur les montagnes n'étaient pas
encore descendus sur locéan pour visiter des
plages inconnues. Les mortels ne connaissaient d'autres rivages
que ceux qui les avaient vus naître. Les cités
n'étaient défendues ni par des fossés
profonds ni par des remparts. On ignorait et la trompette
guerrière et l'airain courbé du clairon. On ne
portait ni casque, ni épée; et ce
n'étaient pas les soldats et les armes qui assuraient le
repos des nations.
[101] La terre, sans être
sollicitée par le fer, ouvrait son sein, et, fertile
sans culture, produisait tout d'elle-même. L'homme,
satisfait des aliments que la nature lui offrait sans effort,
cueillait les fruits de l'arbousier et du cornouiller, la
fraise des montagnes, la mûre sauvage qui croît sur
la ronce épineuse, et le gland qui tombait de l'arbre de
Jupiter. C'était alors le règne d'un printemps
éternel. Les doux zéphyrs, de leurs tièdes
haleines, animaient les fleurs écloses sans semence. La
terre, sans le secours de la charrue, produisait
d'elle-même d'abondantes moissons. Dans
les campagnes s'épanchaient des fontaines de lait, des
fleuves de nectar; et de l'écorce des chênes le
miel distillait en bienfaisante rosée.
Lorsque Jupiter eut précipité Saturne dans le
sombre Tartare, l'empire du monde lui appartint, et alors
commença l'âge d'argent, âge
inférieur à celui qui l'avait
précédé, mais préférable
à l'âge d'airain qui le suivit. Jupiter
abrégea la durée de l'antique printemps; il en
forma quatre saisons qui partagèrent
l'année : l'été, l'automne
inégale, l'hiver, et le printemps actuellement si court.
Alors, pour la première fois, des chaleurs
dévorantes embrasèrent les airs; les vents
formèrent la glace de l'onde condensée. On
chercha des abris. Les maisons ne furent d'abord que des
antres, des arbrisseaux touffus et des cabanes de feuillages.
Alors il fallut confier à de longs sillons les semences
de Cérès; alors les jeunes taureaux
gémirent fatigués sous le joug.
[125] Aux deux premiers âges succéda
l'âge d'airain. Les hommes, devenus féroces, ne
respiraient que la guerre; mais ils ne furent point encore tout
à fait corrompus. L'âge de fer fut le dernier.
Tous les crimes se répandirent avec lui sur la terre. La
pudeur, la vérité, la bonne foi disparurent.
À leur place dominèrent l'artifice, la trahison,
la violence, et la coupable soif de posséder. Le
nautonier confia ses voiles à des vents qu'il ne
connaissait pas encore; et les arbres, qui avaient vieilli sur
les montagnes, en descendirent pour flotter sur des mers
ignorées. La terre, auparavant commune aux hommes, ainsi
que l'air et la lumière, fut partagée, et le
laboureur défiant traça de longues limites autour
du champ qu'il cultivait. Les hommes ne se bornèrent
point à demander à la terre ses moissons et ses
fruits, ils osèrent pénétrer dans son
sein; et les trésors qu'elle recelait, dans des antres
voisins du Tartare, vinrent aggraver tous leurs maux.
Déjà sont dans leurs mains le fer, instrument du
crime, et l'or, plus pernicieux encore. La Discorde combat avec
l'un et l'autre. Sa main ensanglantée agite et fait
retentir les armes homicides. Partout on vit de rapine.
L'hospitalité n'offre plus un asile sacré. Le
beau-père redoute son gendre. L'union est rare entre les
frères. L'époux menace les jours de sa compagne;
et celle-ci, les jours de son mari. Des marâtres cruelles
mêlent et préparent d'horribles poisons : le
fils hâte les derniers jours de son père. La
piété languit, méprisée;
et Astrée [= la Justice]
quitte enfin cette terre souillée de sang, et que les
dieux ont déjà abandonnée.
Les Géants (I,
151-162)
Le ciel ne fut pas plus que la terre à l'abri des
noirs attentats des mortels : on raconte que les
Géants osèrent déclarer la guerre aux
dieux. Ils élevèrent jusqu'aux astres les
montagnes entassées. Mais le puissant Jupiter frappa,
brisa l'Olympe de sa foudre; et, renversant Ossa sur
Pélion, il ensevelit, sous ces masses
écroulées, les corps effroyables de ses ennemis.
On dit encore que la terre, fumante de leur sang, anima ce qui
en restait dans ses flancs, pour ne pas voir s'éteindre
cette race cruelle. De nouveaux hommes furent
formés : peuple impie, qui continua de
mépriser les dieux, fut altéré de meurtre,
emporté par la violence, et bien digne de sa sanglante
origine.
Lycaon et les crimes de la terre (I, 163-252)
Du haut de son trône, Jupiter voit les crimes de la
terre. Il gémit; et se rappelant l'horrible festin que
Lycaon venait de lui servir, il est transporté d'un
courroux extrême, digne du souverain des dieux; il les
convoque; à l'instant ils sont assemblés.
Il est dans le ciel une grande voie qu'on découvre
quand l'air est pur et sans nuages; elle est remarquable par sa
blancheur; on la nomme lactée. C'est le chemin qui
conduit au brillant séjour du maître du tonnerre.
À droite et à gauche sont les portiques des dieux
les plus puissants; ailleurs habitent les divinités
vulgaires. Les plus distinguées ont fixé leur
habitation à l'entrée de cette voie, qui, si l'on
peut oser le dire, est le palais de l'empire
céleste.
[177] Dès que les dieux se furent
placés sur des sièges de marbre, Jupiter, assis
sur un trône plus élevé, s'appuyant sur son
sceptre d'ivoire agite trois fois sa tête redoutable, et
trois fois la terre, et la mer, et les astres en sont
ébranlés; enfin le fils de Saturne exprime sa
colère en ces mots :
"L'empire du monde me causa de moins grandes alarmes,
lorsque jeus à le défendre contre l'audace
de ces Géants, enfants de la Terre, dont les cent bras
voulaient soumettre le ciel. C'étaient sans doute des
ennemis redoutables; mais ils ne formaient qu'une race, et la
guerre n'avait qu'un seul principe. Maintenant, sur le globe
qu'entoure locéan, je ne vois que des hommes
pervers. Il faut perdre le genre humain. J'en jure par les
fleuves des enfers qui coulent, sous les terres, dans les bois
sacrés du Styx, j'ai tout tenté pour le sauver;
mais il faut porter le fer dans les blessures incurables, pour
que les parties saines ne soient pas corrompues. J'ai, sous mes
lois, des Demi-dieux, des Nymphes, des Faunes, des Satyres, des
Sylvains qui habitent les montagnes, divinités
champêtres, que nous n'avons pas encore jugées
dignes des honneurs du ciel, et à qui nous avons
accordé la terre pour y fixer leur séjour. Mais
comment pourriez-vous croire à leur sûreté
parmi les hommes, lorsque Lycaon, connu par sa
férocité, a osé tendre des pièges
à moi-même qui lance le tonnerre, et qui vous
retiens tous sous mon empire ?"
[199] À ces mots, les dieux
frémissent, et demandent à haute voix la punition
éclatante d'un si noir attentat. Ainsi, lorsqu'une main
sacrilège sembla vouloir éteindre le nom romain
dans le sang de César, la chute de ce grand homme
étonna tous les peuples de la terre, et l'univers
frémit d'horreur. Alors, Auguste, tu vis le zèle
des tiens, et il te fut aussi agréable que celui des
dieux l'avait été à Jupiter. Ayant, du
geste et de la voix, apaisé les murmures, et les dieux
attentifs gardant un silence profond devant la majesté
sévère de leur maître, il reprit son
discours en ces mots :
"Rassurez-vous, le coupable a subi sa peine. Apprenez
cependant et son crime et ma vengeance. Le bruit de
l'iniquité des mortels avait frappé mes
oreilles : je désirais qu'il fût mensonger;
et, cachant ma divinité sous des formes humaines, je
descends des hautes régions de l'éther, et je
vais visiter la terre. Il serait trop long de vous raconter
tous les excès qui partout frappèrent mes
regards. Le mal était encore plus grand que la
renommée ne le publiait.
[216] "J'avais passé le Ménale,
horrible repaire de bêtes féroces, le mont
Cyllène, et les forêts de sapins du froid
Lycée. J'arrive dans l'Arcadie au moment où les
crépuscules du soir amènent la nuit après
eux, et j'entre sous le toit inhospitalier du tyran de ces
contrées. J'avais assez fait connaître qu'un dieu
venait les visiter. Déjà le peuple
prosterné m'adressait des vux et des
prières. Lycaon commence par insulter à sa
piété : Bientôt, dit-il,
j'éprouverai s'il est dieu ou mortel, et la
vérité ne sera pas douteuse. Il m'apprête
un trépas funeste, pendant la nuit, au milieu du
sommeil. Voilà l'épreuve qu'il entend faire pour
connaître la vérité : et, non content
de la mort qu'il me destine, il égorge un otage que les
Molosses lui ont livré. Il fait bouillir une partie des
membres palpitants de cette victime, il en fait rôtir une
autre; et ces mets exécrables sont ensemble servis
devant moi. Aussitôt, des feux vengeurs, allumés
par ma colère, consument le palais et ses pénates
dignes d'un tel maître. Lycaon fuit
épouvanté. Il veut parler, mais en vain :
ses hurlements troublent seuls le silence des campagnes.
Transporté de rage, et toujours affamé de
meurtres, il se jette avec furie sur les troupeaux; il les
déchire, et jouit encore du sang qu'il fait couler. Ses
vêtements se convertissent en un poil
hérissé; ses bras deviennent des jambes : il
est changé en loup, et il conserve quelques restes de sa
forme première : son poil est gris comme
l'étaient ses cheveux; on remarque la même
violence sur sa figure; le même feu brille dans ses yeux;
tout son corps offre l'image de son ancienne
férocité.
[240] Une seule maison venait d'être
anéantie; mais ce n'était pas la seule qui
méritât la foudre. La cruelle Érynis
étend son empire sur la terre. On dirait que, par
d'affreux serments, tous les hommes se sont voués au
crime. Il faut donc, et tel est mon arrêt
irrévocable, qu'ils reçoivent tous le
châtiment qu'ils ont mérité. "
Les dieux approuvent la résolution de Jupiter, les
uns en excitant sa colère, les autres par un muet
assentiment. Cependant ils ne sont pas insensibles à la
perte du genre humain : ils demandent quel sera
désormais l'état de la terre veuve de ses
habitants; qui désormais fera fumer l'encens sur leurs
autels, et s'il convient que le monde soit livré aux
bêtes féroces, et devienne leur empire. Le
monarque des dieux leur défend de s'alarmer. Il se
charge de pourvoir à tout : il promet aux immortels
une race d'hommes meilleure que la première, et dont
l'origine sera merveilleuse.
Le déluge (I,
253-312)
Déjà tous ses foudres allumés allaient
frapper la terre; mais il craint que l'éther même
ne s'embrase par tant de feux, et que l'axe du monde n'en soit
consumé. Il se souvient que les destins ont fixé,
dans l'avenir, un temps où la mer, et la terre, et les
cieux seront dévorés par les flammes, et
où la masse magnifique de l'univers sera détruite
par elles : il dépose ses foudres forgés par les
Cyclopes; il choisit un supplice différent. Le genre
humain périra sous les eaux, qui, de toutes les parties
du ciel, tomberont en torrents sur la terre.
[262] Soudain dans les antres d'Éole il
enferme l'Aquilon et tous les vents dont le souffle
impétueux dissipe les nuages. Il commande au Notus, qui
vole sur ses ailes humides : son visage affreux est
couvert de ténèbres; sa barbe est chargée
de brouillards; l'onde coule de ses cheveux blancs; sur son
front s'assemblent les nuées, et les torrents tombent de
ses ailes et de son sein. Dès que sa large main a
rassemblé, pressé tous les nuages épars
dans les airs, un horrible fracas se fait entendre, et des
pluies impétueuses fondent du haut des cieux. La
messagère de Junon, dont l'écharpe est
nuancée de diverses couleurs, Iris, aspire les eaux de
la mer, elle en grossit les nuages. Les moissons sont
renversées, les espérances du laboureur
détruites, et, dans un instant, périt le travail
pénible de toute une année. Mais la colère
de Jupiter n'est pas encore satisfaite; Neptune son
frère vient lui prêter le secours de ses ondes; il
convoque les dieux des fleuves, et, dès qu'ils sont
entrés dans son palais : "Maintenant, dit-il, de
longs discours seraient inutiles. Employez vos forces
réunies; il le faut : ouvrez vos sources, et,
brisant les digues qui vous arrêtent, abandonnez vos
ondes à toute leur fureur". Il ordonne : les
fleuves partent, et désormais sans frein, et d'un cours
impétueux, ils roulent dans l'océan. Neptune
lui-même frappe la terre de son trident; elle en est
ébranlée, et les eaux s'échappent de ses
antres profonds. Les fleuves franchissent leurs rivages, et se
débordant dans les campagnes, ils entraînent,
ensemble confondus, les arbres et les troupeaux, les hommes et
les maisons, les temples et les dieux. Si quelque
édifice résiste à la fureur des flots, les
flots s'élèvent au-dessus de sa tête, et
les plus hautes tours sont ensevelies dans des gouffres
profonds.
[291] Déjà la terre ne se distinguait
plus de l'océan : tout était mer, et la mer
n'avait point de rivages. L'un cherche un asile sur un roc
escarpé, l'autre se jette dans un esquif, et
promène la rame où naguère il avait
conduit la charrue : celui-ci navigue sur les moissons, ou
sur des toits submergés; celui-là trouve des
poissons sur le faîte des ormeaux; un autre jette l'ancre
qui s'arrête dans une prairie. Les barques flottent sur
les coteaux qui portaient la vigne : le phoque pesant se
repose sur les monts où paissait la chèvre
légère. Les Néréides
s'étonnent de voir, sous les ondes, des bois, des villes
et des palais. Les dauphins habitent les forêts,
ébranlent le tronc des chênes, et bondissent sur
leurs cimes. Le loup, négligeant sa proie, nage au
milieu des brebis; le lion farouche et le tigre flottent sur
l'onde : la force du sanglier, égale à la
foudre, ne lui est d'aucun secours; les jambes agiles du cerf
lui deviennent inutiles : l'oiseau errant cherche en vain
la terre pour s'y reposer; ses ailes fatiguées ne
peuvent plus le soutenir, il tombe dans les flots.
L'immense débordement des mers couvrait les plus
hautes montagnes : alors, pour la première fois,
les vagues amoncelées en battaient le sommet. La plus
grande partie du genre humain avait péri dans l'onde, et
la faim lente et cruelle dévora ceux que l'onde avait
épargnés.
Deucalion et Pyrrha (I,
313-415)
L'Attique est séparée de la Béotie par
la Phocide, contrée fertile avant qu'elle fût
submergée; mais alors, confondue avec l'océan, ce
n'était plus qu'une vaste plaine liquide. Là le
mont Parnasse élève ses deux cimes jusqu'aux
astres, et les cache dans le sein des nuages. C'est sur son
double sommet, seul endroit de la terre respecté par les
eaux, que s'arrêta la frêle barque qui portait
Deucalion et Pyrrha son épouse. Ils adorèrent
d'abord les Nymphes Coryciennes, les autres dieux du Parnasse,
et Thémis qui révèle lavenir, et qui
rendait alors des oracles en ces lieux.
Nul homme ne fut meilleur que Deucalion; nul plus juste que
lui. Aucune femme n'égalait Pyrrha dans son respect pour
les dieux. Lorsque le fils de Saturne a vu le monde
changé en une vaste mer, et que de tant de milliers
d'êtres qui l'habitaient il ne reste plus qu'un homme et
qu'une femme, couple innocent et pieux, il sépare les
nuages; il ordonne à l'Aquilon de les dissiper; et
bientôt il découvre la terre au ciel et le ciel
à la terre.
[330] Cependant les vagues irritées
s'apaisent. Le dieu des mers dépose son trident, et
rétablit le calme dans son empire : il appelle sur
ses profonds abîmes Triton, qui couvre d'écailles
de pourpre ses épaules d'azur; il lui ordonne de faire
résonner sa conque, et de donner aux ondes et aux
fleuves le signal de la retraite. Soudain Triton saisit cette
conque cave, longue et recourbée, qui va toujours
s'élargissant, et qui, lorsqu'elle retentit du milieu de
locéan, prolonge ses sons des bords où le
soleil se lève aux derniers rivages qu'il éclaire
de ses feux.
Dès que la conque eut touché les lèvres
humides du dieu dont la barbe distille l'onde, et qu'elle eut
transmis les ordres de Neptune, les vagues de la mer et celles
qui couvraient la terre les entendirent, et se
retirèrent. Déjà l'océan
découvre ses rivages; les fleuves décroissent et
rentrent dans leur lit; et selon que les eaux s'abaissent, les
collines se découvrent et la terre semble
s'élever. Les arbres, longtemps submergés,
montrent leurs cimes dépouillées de feuillages et
couvertes de limon.
La terre entière avait enfin reparu. À
l'aspect de ce monde, immense solitude où règne
un silence effrayant, Deucalion verse des larmes, et
s'adressant à Pyrrha sa compagne, il lui parle en ces
mots :
[351] "Ô ma sur, ô mon
épouse, seul reste de toutes les femmes ! nous
avons une même origine : nous fûmes unis par
le sang, ensuite par l'hymen, et maintenant le malheur resserre
nos nuds. Le soleil ne voit que nous deux sur la terre;
les flots ont englouti le reste des humains :
peut-être même notre vie n'est-elle pas encore en
sûreté; ces nuages suffisent pour
m'épouvanter. Infortunée ! quel serait ton
destin, si sans moi tu fusses échappée seule au
naufrage général ? qui pourrait dissiper tes
craintes et calmer ta douleur ? Ah ! Crois-moi,
chère épouse, si les flots n'eussent pas
respecté tes jours, les flots m'auraient aussi
reçu dans leur sein. Que ne puis-je, à l'exemple
de Prométhée mon père, créer de
nouveaux hommes, et animer l'argile comme lui ? Nous
sommes à nous deux le genre humain : ainsi les
dieux l'ont voulu; et nous seuls témoignons maintenant
qu'il exista des hommes sur la terre."
[367] Il dit, et tous deux pleuraient. Ils veulent
sans délai implorer le secours des dieux, et consulter
les oracles : ils se rendent ensemble sur les bords du
Céphise, dont les eaux sont encore chargées de
limon, mais qui déjà coule resserré dans
son lit. Quand ils ont arrosé leurs têtes et leurs
vêtements de son onde sacrée, ils dirigent leurs
pas vers le temple de Thémis : le faîte en
est couvert d'une mousse fangeuse; les feux sacrés sont
éteints sur les autels. Dès que leurs pieds ont
touché le seuil du temple, ils se prosternent, et,
saisis d'un saint effroi, ils baisent avec respect le marbre
humide : "Si les dieux, disent-ils, se laissent
fléchir aux prières des mortels, si leur courroux
n'est point implacable, apprends-nous, ô Thémis,
par quel moyen la perte du genre humain peut être
réparée, et montre-toi propice et secourable dans
ce grand désastre de l'univers."
La déesse entendit leurs vux, et rendit cet
oracle : "Éloignez-vous du temple, voilez vos
têtes, détachez vos ceintures, et jetez
derrière vous les os de votre grand-mère."
[384] Ils restent longtemps étonnés.
Pyrrha la première rompt enfin le silence. Elle refuse
d'obéir aux ordres de la déesse; et d'une voix
tremblante, elle la prie de lui pardonner. Elle craint, en
dispersant les os de son aïeule, d'offenser ses
mânes. Cependant l'un et l'autre examinent ensemble avec
attention les paroles ambiguës de l'oracle; ils cherchent
à pénétrer le sens mystérieux
qu'elles enveloppent. Enfin Deucalion soulage par ces mots
l'inquiétude de la fille
d'Épiméthée : "Ou je me trompe, ou
l'oracle ne nous conseille point un crime. La terre est notre
mère commune, et les pierres renfermées dans son
sein sont les ossements qu'on nous ordonne de jeter
derrière nous." Cette interprétation de l'oracle
frappe l'esprit de Pyrrha; mais le doute accompagne encore son
espérance : tant est grande l'incertitude que leur
laisse l'oracle divin ! mais que hasardent-ils ?
Sortis du temple, ils voilent leurs fronts, détachent
leurs ceintures, et, selon qu'il leur a été
prescrit, ils marchent et jettent des pierres derrière
eux.
[400] Aussitôt (qui le croirait, si
l'antiquité n'en rendait témoignage ?) ces
pierres s'amollissent, semblent devenir flexibles, et
revêtir une forme nouvelle : on les voit
croître et s'allonger; et, prenant une plus douce
substance, elles offrent de l'homme une image encore informe et
grossière, semblable au marbre sur lequel le ciseau n'a
ébauché que les premiers traits d'une figure
humaine. Les éléments humides et terrestres de
ces pierres deviennent des chairs; les parties plus solides et
qui ne peuvent fléchir se convertissent en os; ce qui
était veine conserve et sa forme et son nom. Ainsi
rapidement la puissance des dieux change en hommes les pierres
lancées par Deucalion, et en femmes celles que jetait la
main de Pyrrha. De là vient cette dureté qui
caractérise notre race; de là sa force pour
soutenir les plus rudes travaux; et l'homme atteste assez
quelle fut son origine.
Python (I, 416-451)
D'elle-même la terre enfanta sous diverses formes les
autres animaux. Lorsque le soleil eut échauffé le
limon qui couvrait la terre, lorsque ses feux eurent mis en
fermentation la fange des marais, les semences fécondes
des êtres, nourries dans un sol vivifiant comme dans le
sein de leur mère, se développèrent
insensiblement, et chacun de ces êtres revêtit sa
forme particulière. Ainsi lorsque le Nil aux sept
bouches a quitté les champs qu'il fertilise en les
inondant, et qu'il a resserré ses flots dans ses anciens
rivages, le limon qu'il a déposé,
desséché par les feux de l'astre du jour, produit
de nombreux animaux que le laboureur trouve dans ses
sillons : ce sont des êtres imparfaits qui
commencent d'éclore, dont la plupart sont privés
de plusieurs organes de la vie; et souvent dans le même
corps une partie est animée et l'autre est encore une
terre grossière. Lhumide et le
chaud tempérés l'un par l'autre sont la source de
la fécondité, et la cause productrice de tous les
êtres. Quoique le feu combatte l'onde, tout est
engendré par la vapeur humide; et l'union de deux
éléments contraires est le principe de la
génération.
[434] Ainsi, quand la terre couverte de
l'épais limon que laissa le déluge eut
été profondément
pénétrée par les feux du soleil, elle
produisit d'innombrables espèces d'animaux, les uns
reparaissant sous leurs antiques traits, les autres avec des
formes inconnues jusqu'alors. Ainsi, mais comme en dépit
d'elle-même, elle t'engendra, monstrueux Python, serpent
nouveau, effroi des hommes qui venaient de naître, et qui
de ta masse énorme couvrais les vastes flancs d'une
montagne. Le fils de Latone, qui n'avait encore poursuivi que
les daims et les chevreuils aux pieds légers,
épuisa son carquois sur le monstre, qui vomit par ses
blessures livides son sang et son venin; et, pour conserver
à la postérité le souvenir et
l'éclat de ce triomphe, Apollon institua des jeux
solennels qui furent appelés Pythiens. Le jeune
athlète vainqueur dans ces jeux, à la
lutte, à la course, ou à la conduite du char,
recevait l'honneur d'une couronne de chêne. Le laurier
n'était pas encore; les feuilles de toutes sortes
d'arbres formaient les couronnes dont Phébus ceignait sa
blonde chevelure.
Daphné (I,
452-567)
Fille du fleuve Pénée, Daphné fut le
premier objet de la tendresse d'Apollon. Cette passion ne fut
point l'ouvrage de l'aveugle hasard, mais la vengeance cruelle
de lAmour irrité. Le dieu de Délos, fier de
sa nouvelle victoire sur le serpent Python, avait vu le fils de
Vénus qui tendait avec effort la corde de son arc :
"Faible enfant, lui dit-il, que prétends-tu faire de ces
armes trop fortes pour ton bras efféminé ?
Elles ne conviennent qu'à moi, qui puis porter des coups
certains aux monstres des forêts, faire couler le sang de
mes ennemis, et qui naguère ai percé
d'innombrables traits l'horrible Python qui, de sa masse
venimeuse, couvrait tant d'arpents de terre. Contente-toi
d'allumer avec ton flambeau je ne sais quelles flammes, et ne
compare jamais tes triomphes aux miens."
[463] L'Amour répond : "Sans doute,
Apollon, ton arc peut tout blesser; mais c'est le mien qui te
blessera; et autant tu lemportes sur tous les animaux,
autant ma gloire est au-dessus de la tienne". Il dit, et
frappant les airs de son aile rapide, il s'élève
et s'arrête au sommet ombragé du Parnasse :
il tire de son carquois deux flèches dont les effets
sont contraires; l'une fait aimer, l'autre fait haïr. Le
trait qui excite l'amour est doré; la pointe en est
aiguë et brillante : le trait qui repousse l'amour
n'est armé que de plomb, et sa pointe est
émoussée. C'est de ce dernier trait que le dieu
atteint la fille de Pénée; c'est de l'autre qu'il
blesse le cur d'Apollon. Soudain Apollon aime; soudain
Daphné fuit l'amour : elle s'enfonce dans les
forêts, où, à l'exemple de Diane, elle aime
à poursuivre les animaux et à se parer de leurs
dépouilles : un simple bandeau rassemble
négligemment ses cheveux épars.
Plusieurs amants ont voulu lui plaire; elle a rejeté
leur hommage. Indépendante, elle parcourt les solitudes
des forêts, dédaignant et les hommes qu'elle ne
connaît pas encore, et l'amour, et l'hymen et ses
nuds. Souvent son père lui disait, "Ma fille, tu
me dois un gendre"; il lui répétait souvent, "Tu
dois, ma fille, me donner une postérité". Mais
Daphné haïssait l'hymen comme un crime, et à
ces discours son beau visage se colorait du plus vif incarnat
de la pudeur. Jetant alors ses bras délicats autour du
cou de Pénée : "Cher auteur de mes jours,
disait-elle, permets que je garde toujours ma virginité.
Jupiter lui-même accorda cette grâce à
Diane". Pénée se rend aux prières de sa
fille. Mais, ô Daphné ! que te sert de
fléchir ton père ? ta beauté ne te
permet pas d'obtenir ce que tu réclames, et tes
grâces s'opposent à l'accomplissement de tes
vux.
[474] Cependant Apollon aime : il a vu
Daphné; il veut s'unir à elle : il
espère ce qu'il désire; mais il a beau
connaître l'avenir, cette science le trompe, et son
espérance est vaine. Comme on voit s'embraser le chaume
léger après la moisson; comme la flamme consume
les haies, lorsque pendant la nuit le voyageur imprudent en
approche son flambeau, ou lorsqu'il l'y jette au retour de
l'aurore, ainsi s'embrase et brûle le cur
d'Apollon; et l'espérance nourrit un amour que le
succès ne doit point couronner.
Il voit les cheveux de la Nymphe flotter négligemment
sur ses épaules : Et que serait-ce, dit-il, si
l'art les avait arrangés ? Il voit ses yeux briller
comme des astres; il voit sa bouche vermeille; il sent que ce
n'est pas assez de la voir. Il admire et ses doigts, et ses
mains, et ses bras plus que demi nus; et ce qu'il ne voit pas
son imagination l'embellit encore. Daphné fuit plus
légère que le vent; et c'est en vain que le dieu
cherche à la retenir par ce discours :
[504] "Nymphe du Pénée, je t'en
conjure, arrête ! ce n'est pas un ennemi qui te
poursuit. Arrête, nymphe, arrête ! La brebis
fuit le loup, la biche le lion; devant l'aigle la timide
colombe vole épouvantée : chacun fuit ses
ennemis; mais c'est l'amour qui me précipite sur tes
traces. Malheureux que je suis ! prends garde de
tomber ! que ces épines ne blessent point tes
pieds ! que je ne sois pas pour toi une cause de
douleur ! Tu cours dans des sentiers difficiles et peu
frayés. Ah ! je t'en conjure, modère la
rapidité de tes pas; je te suivrai moi-même plus
lentement. Connais du moins l'amant qui t'adore : ce n'est
point un agreste habitant de ces montagnes; ce n'est point un
pâtre rustique préposé à la garde
des troupeaux. Tu ignores, imprudente, tu ne connais point
celui que tu évites, et c'est pour cela que tu le fuis.
Les peuples de Delphes, de Claros, de Ténédos, et
de Patara, obéissent à mes lois. Jupiter est mon
père. Par moi tout ce qui est, fut et doit être,
se découvre aux mortels. Ils me doivent l'art d'unir aux
accords de la lyre les accents de la voix. Mes flèches
portent des coups inévitables; mais il en est une plus
infaillible encore, c'est celle qui a blessé mon
cur. Je suis l'inventeur de la médecine. Le monde
m'honore comme un dieu secourable et bienfaisant. La vertu des
plantes m'est connue; mais il n'en est point qui
guérisse le mal que fait l'Amour; et mon art, utile
à tous les hommes, est, hélas ! impuissant
pour moi-même."
[525] Il en eût dit davantage; mais,
emportée par l'effroi, Daphné, fuyant encore plus
vite, n'entendait plus les discours qu'il avait
commencés. Alors de nouveaux charmes frappent ses
regards : les vêtements légers de la Nymphe
flottaient au gré des vents; Zéphyr agitait
mollement sa chevelure déployée, et tout dans sa
fuite ajoutait encore à sa beauté. Le jeune dieu
renonce à faire entendre des plaintes désormais
frivoles : lAmour lui-même l'excite sur les
traces de Daphné; il les suit d'un pas plus rapide.
Ainsi qu'un chien gaulois, apercevant un lièvre dans la
plaine, s'élance rapidement après sa proie dont
la crainte hâte les pieds légers; il s'attache
à ses pas; il croit déjà la tenir, et, le
cou tendu, allongé, semble mordre sa trace; le timide
animal, incertain s'il est pris, évite les morsures de
son ennemi, et il échappe à la dent
déjà prête à le saisir : tels
sont Apollon et Daphné, animés dans leur course
rapide, l'un par l'espérance, et l'autre par la crainte.
Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes de l'Amour;
il poursuit la nymphe sans relâche; il est
déjà prêt à la saisir;
déjà son haleine brûlante agite ses cheveux
flottants.
[543] Elle pâlit, épuisée par la
rapidité d'une course aussi violente, et fixant les
ondes du Pénée : "S'il est vrai, dit-elle,
que les fleuves participent à la puissance des dieux,
ô mon père, secourez-moi ! ô terre,
ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui
me devient si funeste" ! À peine elle achevait
cette prière, ses membres s'engourdissent; une
écorce légère presse son corps
délicat; ses cheveux verdissent en feuillages; ses bras
s'étendent en rameaux; ses pieds, naguère si
rapides, se changent en racines, et s'attachent à la
terre : enfin la cime d'un arbre couronne sa tête et
en conserve tout l'éclat. Apollon l'aime encore; il
serre la tige de sa main, et sous sa nouvelle écorce il
sent palpiter un cur. Il embrasse ses rameaux; il les
couvre de baisers, que l'arbre paraît refuser
encore : "Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux
plus être mon épouse, tu seras du moins l'arbre
d'Apollon. Le laurier ornera désormais mes cheveux, ma
lyre et mon carquois : il parera le front des guerriers du
Latium, lorsque des chants d'allégresse
célébreront leur triomphe et les suivront en
pompe au Capitole : tes rameaux, unis à ceux du
chêne, protégeront l'entrée du palais des
Césars; et, comme mes cheveux ne doivent jamais sentir
les outrages du temps, tes feuilles aussi conserveront une
éternelle verdure."
Il dit; et le laurier, inclinant ses rameaux, parut
témoigner sa reconnaissance, et sa tête fut
agitée d'un léger frémissement.
Io (I, 568-600)
Il est dans l'Hémonie une vallée profonde
qu'entourent d'épaisses forêts; on l'appelle
Tempé. C'est là que le Pénée,
tombant du haut du Pinde, roule avec fracas ses flots
écumeux; forme dans sa chute rapide un humide brouillard
qui arrose la cime des bois environnants, et du bruit de son
torrent fatigue au loin les échos. C'est là
qu'est la demeure de ce fleuve puissant; c'est là que
des rochers de son antre il commande à ses ondes et aux
nymphes qui les habitent. Tous les fleuves voisins de cette
contrée se rendent auprès de Pénée,
incertains s'ils doivent le féliciter, ou le consoler de
la perte de sa fille. On y voit le Sperchius, au front ceint de
peupliers, l'Énipée, dont les eaux ne sont jamais
tranquilles; le vieil Apidane, le paisible Amphryse, et
l'Éas, et tous les autres fleuves qui, terminant enfin
leur course impétueuse et vagabonde, vont reposer dans
locéan leurs flots fatigués d'un long
cours.
[583] Le seul Inachus ne vint point. Caché
dans sa grotte profonde, il grossissait ses flots de ses
larmes. Il pleure Io, sa fille, qu'il a perdue, ignorant si
elle jouit encore de la vie, ou si elle est descendue chez les
morts; et comme il ne l'a trouvée nulle part, il ne peut
croire qu'elle existe encore : il craint même pour
elle de plus grands malheurs.
Le maître des dieux l'avait vue lorsqu'elle revenait
des bords du fleuve de son père : "Ô
nymphe ! avait-il dit, nymphe digne de Jupiter, quel est
l'heureux mortel destiné à posséder tant
de charmes ? Viens sous les ombres épaisses de ces
bois (et il les lui montrait), viens, tandis que le soleil,
élevé au plus haut des cieux, embrase les airs.
Ne crains pas de pénétrer seule dans ces forets,
retraite des bêtes farouches; un dieu t'y servira de
guide et de protecteur; et ce ne sera pas un dieu vulgaire,
mais celui-là même qui de sa main puissante tient
le sceptre des cieux et qui lance la foudre. Arrête et ne
fuis pas". Elle fuyait en effet. Elle avait déjà
dépassé les pâturages de Lerne, et les
champs et les arbres du Lyncée, lorsque le dieu,
couvrant au loin la terre de ténèbres,
arrêta la fuite de la nymphe, et triompha de sa
pudeur.
Argus (I, 501-688)
Cependant Junon, abaissant ses regards sur la terre,
s'étonne de voir que d'épais nuages aient
changé soudain, en une nuit profonde, le jour le plus
brillant. Elle reconnaît bientôt que ces
brouillards ne s'élevaient point du fleuve ni du sein de
la terre humide. Elle cherche de tous côtés son
époux qu'elle a si souvent vu et surpris
infidèle, et ne le trouvant point dans le ciel :
"Ou je me trompe, dit-elle, ou je suis encore outragée";
et sélançant du haut de l'Olympe sur la
terre, elle commande aux nuages de s'éloigner.
[610] Mais Jupiter avait prévu
l'arrivée de son épouse, et déjà il
avait transformé en génisse argentée la
fille d'Inachus. Elle est belle encore sous cette forme
nouvelle : Junon, en dépit d'elle-même,
admire sa beauté; mais, comme si elle eût tout
ignoré, elle demande d'où elle est venue,
à quel troupeau elle appartient, et quel en est le
maître. Jupiter, pour mettre fin à ces questions,
feint, et répond que la terre vient de l'enfanter. La
fille de Saturne le prie de la lui donner. Que fera-t-il ?
sera-t-il assez cruel pour livrer son amante à sa
rivale ? un refus cependant le rendra suspect. Ce que la
honte lui conseille, l'amour le lui défend, et l'amour
sans doute eût triomphé : mais Jupiter
peut-il refuser un don si léger à sa sur,
à la compagne de son lit, sans qu'elle ne
soupçonne que ce n'est pas une génisse qu'on lui
refuse ? Junon, l'ayant obtenue, ne fut pas même
entièrement rassurée; elle craignit Jupiter et
ses artifices, jusqu'à ce qu'elle eût
confié cette génisse aux soins vigilants d'Argus,
fils d'Arestor.
[625] Ce monstre avait cent yeux, dont deux
seulement se fermaient et sommeillaient, tandis que les autres
restaient ouverts et comme en sentinelle. En quelque lieu qu'il
se plaçât, il voyait toujours Io, et, quoique
assis derrière elle, elle était devant ses yeux.
Il la laisse paître pendant le jour; mais lorsque le
soleil est descendu sous la terre, il l'enferme et passe
à son col d'indignes liens. Infortunée !
elle n'a pour aliments que les feuilles des arbres et l'herbe
amère; pour boisson, que l'eau bourbeuse; pour lit, que
la terre souvent toute nue. Elle veut tendre à son
gardien des bras suppliants, elle ne les trouve plus; elle veut
se plaindre, il ne sort de sa bouche que des mugissements dont
elle est épouvantée. Elle se présente aux
bords de l'Inachus, jadis témoin de ses jeux innocents;
à peine a-t-elle vu, dans les eaux du fleuve, sa
tête et ses cornes nouvelles, elle est effrayée et
se fuit elle-même. Les Naïades ignorent qui elle
est; son père même, Inachus, ne peut la
reconnaître. Cependant elle suit son père, elle
suit ses surs; elle soffre à leurs regards
étonnés de sa beauté; elle se laisse
caresser de la main. Le vieil Inachus arrache des herbes et les
lui présente; elle lèche, elle baise les mains de
son père; elle verse des larmes. Ah ! si elle avait
encore l'usage de la voix, elle implorerait son secours; elle
dirait et son nom et ses malheurs. Mais, au défaut de la
voix, des lettres que son pied trace sur le sable apprennent au
vieillard le destin déplorable de sa fille.
[651] "Malheureux que je suis !
s'écrie-t-il suspendant ses bras au cou de la
génisse gémissante, père
infortuné ! est-ce donc toi que j'ai
cherchée par toute la terre ? Hélas !
en ce jour je te revois et ne te retrouve pas. Ah !
j'étais moins à plaindre quand j'ignorais ton
sort. Tu te tais; tu ne réponds pas à mes
plaintes. Seulement de profonds soupirs s'échappent de
ton sein. Tu voudrais parler, et tu ne peux que mugir.
Incertain de ta destinée, j'avais préparé
pour toi les flambeaux de l'hymen; j'attendais de toi un gendre
et des neveux : maintenant c'est dans un troupeau que tu
dois trouver un mari et placer tes enfants. Malheureux
d'être dieu ! la mort ne peut terminer mon
déplorable destin : la porte du trépas m'est
fermée, et ma douleur doit être éternelle
comme moi."
Le monstre aux cent yeux, interrompant ces plaintes, arrache
Io des bras de son père, la conduit dans d'autres
pâturages, s'assied sur le sommet d'une colline, et
promène autour d'elle des regards vigilants.
[668] Cependant, le maître des dieux ne peut
supporter plus longtemps les malheurs de la sur de
Phoronée. Il appelle son fils Mercure, né de la
plus belle des Pléiades; il lui commande de livrer Argus
à la mort. Aussitôt, Mercure attache ses ailes
à ses talons, couvre sa tête de son casque, arme
sa main puissante du caducée qui fait naître le
sommeil, et du palais de Jupiter, il descend rapidement sur la
terre. Il dépose, à l'écart, et son casque
et ses ailes; il ne retient que le caducée, dont il se
sert, comme un berger de sa houlette, pour rassembler un
troupeau de chèvres qu'il a dérobées dans
les champs, et qu'il conduit en jouant du chalumeau.
[678] Séduit par l'harmonie de cet instrument
nouveau, "Qui que tu sois, dit le gardien préposé
par Junon, tu peux t'asseoir, avec, moi, sur cette roche :
tu chercherais vainement un meilleur pâturage pour tes
chèvres, et cet ombrage frais, tu le vois, invite le
pasteur."
Le petit-fils d'Atlas s'assied, et d'abord, par de longs
discours, il semble arrêter le jour qui s'écoule;
ensuite, par les accords lents de la flûte, il veut
endormir Argus. Cependant le monstre combat le doux sommeil, et
quoiqu'une partie de ses yeux en soit vaincue, l'autre veillant
encore, il demande quel art a fait naître la flûte
nouvellement inventée.
Syrinx (I, 689-746)
Mercure répond : "Sur les monts glacés de
l'Arcadie, parmi les Hamadryades qui habitent le Nonacris,
paraissait avec éclat une naïade que les nymphes
appelaient Syrinx. Plusieurs fois elle avait
échappé à la poursuite des Satyres,
à celle de tous les dieux des bois et des campagnes.
Elle imitait les exercices de Diane; elle lui avait
consacré sa virginité : elle avait le
même port, les mêmes vêtements, et on
l'eût prise pour la fille de Latone, si son arc d'ivoire
eût été d'or, comme celui de la
déesse; et cependant on s'y méprenait encore. Un
jour, le dieu Pan, qui hérisse sa tête de
couronnes de pin, descendant du Lycée, la vit, et lui
adressa ce discours
." Mercure allait le rapporter. Il
allait dire comment la nymphe, insensible à ses
prières, avait fui par des sentiers difficiles jusqu'aux
rives sablonneuses du paisible Ladon; comment le fleuve
arrêtant sa course, elle avait imploré le secours
des naïades, ses surs; comment, croyant saisir la
nymphe fugitive, Pan n'embrassa que des roseaux; comment,
pendant qu'il soupirait de douleur, ces roseaux, agités
par les vents, rendirent un son léger, semblable
à sa voix plaintive; comment le dieu, charmé de
cette douce harmonie et de cet art nouveau,
s'écria : "Je conserverai du moins ce moyen de
m'entretenir avec toi"; comment enfin le dieu, coupant des
roseaux d'inégale grandeur, et les unissant avec de la
cire, en forma l'instrument qui porta le nom de son amante.
[713] Mais, lorsqu'il se préparait à
raconter la fin de cette aventure, il s'aperçoit que
tous les yeux d'Argus ont été vaincus par le
sommeil. Il cesse de parler, et, les touchant de sa baguette
puissante, il épaissit encore les pavots dont ils sont
surchargés. Soudain, de son glaive recourbé, il
abat la tête chancelante du monstre; elle tombe et roule
sur le rocher ensanglanté.
Tu meurs, Argus; tes cent yeux sont fermés à
la lumière; ils sont couverts d'une éternelle
nuit : Junon les recueille, et les plaçant sur les
plumes de l'oiseau qui lui est consacré, ils brillent en
étoiles, sur sa queue épandus.
Cependant le courroux de la déesse s'augmente par le
meurtre d'Argus. Elle cherche une prompte vengeance. Sans cesse
une furie impitoyable frappe les regards et trouble l'esprit de
sa rivale; d'aveugles terreurs remplissent son âme :
elle erre et fuit épouvantée par tout l'univers.
Le Nil devait être le terme de ses infortunes :
arrivée sur ses bords, épuisée de
lassitude, elle tombe sur ses genoux, et, repliant son col en
arrière, elle tourne son front vers les cieux; par des
gémissements, des larmes et des mugissements plaintifs,
elle semble se plaindre à Jupiter, et lui demander la
fin de ses malheurs. Alors ce dieu, pressant dans ses bras son
auguste compagne, la conjure de se laisser
fléchir : "Cessez de craindre, dit-il, dans
l'avenir; Io ne sera plus pour vous un sujet d'alarmes". Il le
jure, et il commande au Styx d'entendre ce serment.
[738] La colère de Junon s'apaise. Soudain,
la nymphe reprend sa forme première; elle est ce qu'elle
avait été. Son poil s'efface; ses cornes
disparaissent; l'orbe de ses yeux se rétrécit; sa
bouche se resserre; ses épaules et ses mains reviennent
en leur premier état; cinq ongles séparent et
divisent la corne de ses pieds : il ne lui reste de la
génisse que son éclatante blancheur. Elle se
relève sur deux pieds qui suffisent pour la
porter : mais elle n'ose parler encore; elle craint de
mugir, et sa bouche timide ne fait entendre que des mots
entrecoupés.
Phaéthon (I, 747-779)
L'Égypte l'adore aujourd'hui comme une
divinité bienfaisante, et ses prêtres nombreux
portent des robes de lin.
On croit qu'Épaphus dut le jour à la nouvelle
déesse, et que Jupiter fut son père. La
mère et le fils partagent, en Égypte, les temples
et les honneurs divins. Épaphus, et Phaéthon,
fils du Soleil, avaient même âge et même
caractère. Phaéthon, fier de son origine, parlait
avec orgueil, et ne cédait jamais à son ami.
Fatigué de sa présomption, "Insensé, lui
dit un jour Épaphus, vous ajoutez une trop grande foi
aux discours de votre mère; cessez de vous enorgueillir
d'un père supposé."
[755] Phaéthon rougit, et la honte sert de
frein à sa fureur. Il va raconter à
Clymène, sa mère, l'affront qu'il vient de
recevoir : "Plaignez-moi d'autant plus ajoute-t-il, que,
malgré ma fierté, j'ai pu dévorer cet
outrage sans pouvoir le repousser. Ah ! si
réellement je suis issu du sang des dieux, donnez m'en
une preuve éclatante". Il dit, et, se jetant dans les
bras de sa mère, il la conjure par elle-même, par
la tête de Mérops son époux, et par l'hymen
de ses surs, de lui faire connaître son père
à des signes certains.
Qui dira si Clymène fut plus touchée des
plaintes de son fils, qu'elle ne fut irritée de se voir
soupçonnée d'imposture ? Elle
élève ses mains vers le ciel, et, fixant ses yeux
sur le Soleil : "Je jure, mon fils, s'écria-t-elle,
par ces rayons qui nous éclairent, par ce Soleil qui
nous voit, et qui nous entend, que tu es le fils de cet astre
qui féconde l'univers. Si je mens, qu'il me refuse ses
feux, et que sa lumière brille à mes yeux pour la
dernière fois. Tu peux d'ailleurs aller facilement
jusqu'au palais de ton père : l'orient, où
il réside, touche aux terres que nous habitons; et si
ton courage ne te trahit point, pars, le Soleil te confirmera
ta superbe origine."
À ce discours, Phaéton a tressailli de joie.
Il se croit déjà transporté dans les
cieux. Il traverse et les régions éthiopiennes
qui lui sont soumises, et les Indes placées sous la zone
brûlante; et bientôt il arrive à l'orient,
au palais du Soleil.
Livre Deux
ARGUMENT.
Phaéthon demande à conduire le char du Soleil.
Jupiter le foudroie, et le précipite dans
l'Éridan. Ses surs sont changées en
peupliers. Métamorphoses de Cygnus, en cygne; de
Callisto, en ourse; d'Ocyrhoé, en cavale; le Corbeau
perd la blancheur de son plumage. Esculape
élevé par le Centaure Chiron. Battus et
Aglauros changés en rochers. Antre de l'Envie.
Jupiter prend la forme d'un taureau; enlèvement
d'Europe.
Phaéthon (II,
1-332)
Le palais du Soleil est soutenu par de hautes colonnes. Il
est resplendissant d'or et brillant du feu des pierreries.
L'ivoire couvre ses vastes lambris. Sur ses portes superbes
rayonne l'argent; mais le travail y surpasse la matière.
Le dieu de Lemnos y grava l'océan qui environne la
terre, la terre elle-même, et les cieux, voûte
éclatante de l'univers.
On y voit les dieux des mers s'élever sur les ondes;
on y distingue Triton avec sa conque, l'inconstant
Protée, et l'énorme Égéon pressant
de son poids les énormes baleines. On y voit Doris et
ses filles : plusieurs d'entre elles semblent fendre les
ondes, tandis que d'autres, assises sur des rochers, font
sécher leur humide chevelure, et que d'autres encore
voguent portées sur le dos des monstres marins. Elles
n'ont pas toutes les mêmes traits, et cependant elles se
ressemblent; on reconnaît qu'elles sont surs. La
terre est couverte de villes avec leurs habitants, de
forêts et d'animaux, de fleuves, de nymphes, et de
divinités champêtres. La sphère brillante
des cieux, ayant à sa droite et à sa gauche les
douze signes du Zodiaque, couronne ce merveilleux ouvrage.
[19] À peine le fils de Clymène,
incertain de sa naissance, arrive au palais du Soleil, qu'il
dirige ses pas vers le dieu de la lumière; mais, ne
pouvant soutenir l'éclat qui l'environne, il
s'arrête et le contemple de loin. Couvert d'une robe de
pourpre, Phébus est assis sur un trône brillant
d'émeraudes. À ses côtés sont les
Jours, et les Mois, et les Années, et les
Siècles, et les Heures séparées par
d'égales distances. Là paraît le Printemps
couronné de fleurs nouvelles; l'Été nu,
tenant des épis dans sa main; l'Automne encore teint des
raisins qu'il a foulés; et l'Hiver glacé, aux
cheveux blancs qui se hérissent sur sa tête.
Assis au milieu de cette cour, le Soleil, de cet il
qui voit tout dans le monde, aperçoit Phaéthon
que tant de merveilles frappent de crainte et
d'étonnement. "Ô Phaéthon, digne fils du
Soleil, quel est, dit-il, le motif qui t'amène en ces
lieux ?"
[35] "Puissant dispensateur du jour dans le vaste
univers, ô Soleil, répond Phaéthon, ô
mon père ! si pourtant il m'est permis de te donner
ce nom, et si ma mère ne couvre pas sa faute d'un
mensonge spécieux, dissipe le doute qui assiège
mes esprits, et donne un gage certain de ma noble origine."
Il dit : et le Soleil détachant les rayons
éblouissants qui couronnent sa tête, commande
à Phaéthon de s'approcher; et le pressant sur son
sein, il s'écrie : "Oui, tu es mon fils, et tu me
mérites de l'être. Clymène ne t'a point
trompé; et, pour t'en convaincre, je suis prêt
à t'accorder le don que tu demanderas. J'en atteste le
Styx, à mes rayons inaccessible, mais garant redoutable
des promesses des dieux."
[47] À peine il achevait ces mots, que
Phaéthon exprime le désir de conduire, un seul
jour, le char de son père, et de tenir les rênes
de ses coursiers. Le Soleil regretta son serment; et laissant
retomber trois fois sa tête sur son sein : "Tes
vux indiscrets, dit-il, ont rendu mon serment
téméraire. Que ne puis-je le
rétracter ! Ô mon fils, le refus de mon char
serait, je l'avoue, le seul que je voudrais te faire. Mais les
conseils me sont au moins permis. Tu m'as trop demandé,
Phaéthon ! trop faible et trop jeune, tu ne
pourrais réussir. Tes destins sont d'un mortel, et tes
voeux sont d'un dieu. Tu oses même prétendre ce
que les dieux ne pourraient exécuter; et quelle que soit
leur puissance, nul d'entre eux ne se tiendrait ainsi que moi
sur ce char embrasé; non, pas même le maître
de l'Olympe, Jupiter, qui lance au loin la foudre de sa
terrible main. Et cependant qu'avons-nous de plus grand que
Jupiter ?
[63] "Ma carrière s'ouvre par une route
escarpée qu'ont peine à franchir mes coursiers
rafraîchis par le repos de la nuit. Le milieu de ma
course est dans les plus hautes régions du ciel; et
alors, quelque accoutumé que je sois à voir
au-dessous de moi la terre et l'immensité des mers,
l'effroi fait palpiter mon coeur et glace mon courage. La fin
de ma carrière est si rapidement inclinée, que,
pour retenir mon char, j'ai besoin d'une longue
expérience; et Téthys elle-même, lorsque je
descends dans ses ondes, craint toujours que je n'y sois
précipité. Mais il est encore d'autres obstacles
à surmonter. Le ciel, par un mouvement constant, tourne
sur son axe; les astres sont entraînés dans sa
marche rapide, tandis que seul résistant à la
force qui les emporte, je suis dans les airs une route
opposée.
[74] "Suppose un moment que je t'ai confié
mon char, que feras-tu ? pourras-tu, sans être
emporté par leur rapidité, résister
à l'agitation des pôles et de l'axe des
cieux ? Tu te flattes peut-être de rencontrer sur ta
route des bocages sacrés, des villes et des temples
enrichis des dons offerts aux immortels; mais tu ne trouveras
partout que des périls et des monstres effrayants. Si tu
suis, sans t'égarer, la véritable voie, tu
passeras entre les cornes du Taureau, qui regarde à
l'orient; tu verras te menacer l'arc du Sagittaire, la gueule
sanglante du Lion, et l'affreux Scorpion, dont les bras
couvrent une grande partie du ciel; et le Cancer, qui, non loin
de lui, mais d'un autre côté, recourbe les siens.
Comment d'ailleurs régiras-tu mes coursiers
impétueux, qui font jaillir de leurs bouches et de leurs
naseaux brûlants les feux qui les animent ?
Moi-même, j'ai peine à les gouverner lorsque
échauffés dans leur course ils résistent
au frein. Ô mon fils, crains d'obtenir de ton père
une trop funeste faveur. Révoque des voeux imprudents,
tandis qu'il en est temps encore. Tu demandes un
témoignage certain qui te fasse connaître l'auteur
de tes jours : ah ! ce témoignage certain est
dans le trouble de mes sens. Reconnais-y l'inquiétude
d'un père. Regarde ! elle se peint sur mon front
attristé. Et que ne peux-tu lire dans mon coeur, et voir
de quelles tendres sollicitudes il est agité !
Cherche ce que le monde renferme de plus précieux.
Choisis et demande ce qu'ont de plus rare et la terre, et la
mer, et les cieux ! je l'offre à tes désirs.
Je ne te refuse qu'une seule grâce, parce qu'elle serait
pour toi moins un honneur qu'un châtiment. Ô
Phaéthon, tu crois requérir un bienfait, et c'est
ta perte que tu demandes. Jeune insensé ! pourquoi
me presser dans tes bras ? N'en doute point, tu seras
satisfait : je l'ai juré par le fleuve des
enfers : mais, encore une fois, forme des voeux moins
indiscrets."
[103] Apollon a cessé de parler; mais
Phaéthon rejette ses conseils. Il persiste dans sa
demande, et brûle de monter sur le char de son
père. Après avoir inutilement et longtemps
différé, Apollon cède enfin, et le conduit
aux lieux où est le char, ouvrage et présent de
Vulcain. Le timon, l'essieu, les roues étaient d'or, et
les rayons d'argent. Partout étincellent les pierres
précieuses qui réfléchissent l'ardente
lumière du Soleil.
Mais tandis que l'audacieux Phaéthon admire la
richesse du travail et celle de la matière, la vigilante
Aurore ouvre les portes resplendissantes de l'orient; elle sort
de son palais de roses : et l'Étoile de Vénus
rassemblant les astres de la nuit, les chasse devant elle, et
quitte enfin les cieux.
Dès que le Soleil voit sur l'univers rougir la
lumière naissante, et dans elle s'évanouir le
croissant de Phébé, il commande aux Heures
rapides d'atteler ses coursiers. Soudain ces déesses
légères obéissent à sa voix :
elles conduisent les coursiers rassasiés des sucs de
l'ambroisie, et qui reçoivent le frein retentissant.
[122] Apollon verse une essence céleste sur
le front de Phaéthon, pour qu'il puisse supporter
l'ardeur des feux qui l'environneront. De sa couronne
rayonnante il ceint la tête de son fils; et laissant
échapper des soupirs, présage de son deuil : "Si
du moins, dit-il, tu daignes écouter et suivre les
conseils de ton père, ô mon fils, fais plus
souvent usage du mors que de l'aiguillon. D'eux-mêmes mes
coursiers sont rapides, mais il est difficile de modérer
leur ardeur. Garde-toi de suivre la ligne droite qui coupe les
cinq zones : il est un chemin tracé par une ligne
oblique sur les trois zones du milieu; il s'y termine, et ne
s'étend ni vers le pôle Austral, ni vers l'Ourse
glacée. C'est là qu'il faut marcher; là tu
verras encore les traces de mes roues. Mais, afin que la terre
et le ciel reçoivent une égale chaleur, prends
garde de trop descendre, ou de trop t'élever dans les
plaines de l'éther; tu embraserais la voûte
céleste, ou la terre serait consumée par les
flammes. Le milieu est le chemin le plus sûr. Crains de
te laisser entraîner, à droite, dans les
nuds du Serpent; crains, à gauche, de toucher
à l'Autel. Marche à une égale distance de
ces constellations. J'abandonne le reste à la fortune.
Qu'elle te favorise; et, mieux que toi, qu'elle veille au salut
de tes jours ! Mais tandis que je parle, la nuit humide a
touché les bords de l'Hespérie, où
s'arrête son cours. Je ne puis tarder plus longtemps;
l'univers attend ma présence. Déjà
l'Aurore a chassé les ombres, elle brille : saisis
les rênes; ou si ta résolution n'est pas
invincible, use de mes conseils plutôt que de mon char.
Aucun danger ne te presse dans ce palais; et puisque tu n'es
pas encore assis sur mon char, objet d'une ambition trop
imprudente, laisse-moi dispenser la lumière au monde, et
contente-toi d'en jouir."
[150] Mais Phaéthon impatient s'élance
sur le char; il s'y place, et joyeux il déploie les
rênes confiées à ses mains; il rend
grâces à son père, qui, malgré lui,
cédait à ses désirs.
Cependant les rapides coursiers du Soleil, Pyrois,
Éoiis, Éthon, et Phlégon font retentir, de
leurs hennissements, l'air qu'ils remplissent d'une haleine
enflammée, et frappent du pied les barrières du
monde. Téthys les ouvre, et ne prévoyant pas le
sort de son petit-fils, elle rend libre l'immense
carrière des cieux. Les coursiers s'y
précipitent; ils fendent, d'un pied vainqueur, les
nuages qui s'opposent à leur passage; et,
secondés par leurs ailes légères, ils
devancent les vents qui sont avec eux partis de l'orient. Ils
ignorent pourquoi le char devenu plus léger n'a pas son
poids accoutumé. Tel qu'un vaisseau dont le lest est
trop faible devient le mobile jouet des flots, tel le char du
Soleil, comme s'il était vide, roule par bonds et saute
dans les airs. Les, coursiers étonnés s'en
aperçoivent; ils abandonnent la route ordonnée;
ils ne courent plus dans l'ordre accoutumé.
Phaéthon s'épouvante; il ne sait de quel
côté tourner les rênes; il ignore le chemin
qu'il faut suivre : et que lui servirait de le
savoir ? ses coursiers sont indociles à sa
voix.
[171] Alors, pour la première, fois, les
étoiles glacées du septentrion sentirent les
rayons du Soleil, et vainement elles cherchèrent
à se plonger dans l'océan, qu'elles ne peuvent
approcher. Le Serpent placé près du pôle,
et jusqu'alors toujours engourdi, et jamais redoutable,
s'échauffa, et s'anima de nouvelles fureurs. Et toi,
paresseux Bouvier, malgré ta lenteur ordinaire, et
malgré les soins de ton chariot, l'effroi, dit-on,
hâta ta marche, et précipita tes pas
languissants.
[178] Du haut des airs, l'infortuné
Phaéthon voit la terre disparaître dans un profond
éloignement. Il pâlit; ses genoux chancellent, et,
dans un océan de lumière, les
ténèbres couvrent ses yeux. Oh ! qu'alors il
voudrait n'avoir jamais vu les chevaux de son père,
n'avoir jamais voulu éclaircir le mystère de sa
naissance ! Il désirerait que le Soleil eût
rejeté sa demande; il serait content d'être
appelé fils de Mérops. Mais le char l'emporte
comme un vaisseau battu de la tempête, et dont le pilote
impuissant abandonne le gouvernail à la fortune et aux
vents. Que fera- t-il ? Il mesure, dans son effroi, et la
route immense qu'il a franchie, et celle plus grande encore
qu'il lui faut parcourir. Il regarde déjà loin
derrière lui, l'orient, où le destin lui
défend de retourner; il regarde l'occident, où il
ne doit point arriver. Incertain de ce qu'il doit faire, il
frémit. Il tient encore les rênes, mais il ne les
régit plus. Il ignore même le nom de ses
coursiers. Il ne voit partout, dans les plaines du ciel, que
des prodiges et, des monstres affreux. Ici, le Scorpion
prolonge en deux arcs ses bras, recourbe sa queue, et à
lui seul remplit l'espace de deux signes. Il voit le monstre,
couvert de sueur et d'un venin brûlant, le menacer du
dard dont sa queue est armée. À cet aspect
horrible, l'effroi glace sa main, et sa main laisse
échapper les rênes. Aussitôt que les
coursiers les sentent battre et flotter sur leurs flancs, ils
s'abandonnent, et s'égarent, sans guide, à
travers les airs. Ils volent dans des régions inconnues,
tantôt emportant le char jusqu'aux astres de
l'éther, tantôt le précipitant dans des
routes voisines de la terre. Phébé
s'étonne de voir le char de son frère rouler
au-dessous du sien; et déjà s'exhalent en
fumée les nuages brûlants.
[210] Les montagnes s'embrasent. La chaleur
dessèche la terre, qui se fend, s'entrouvre, et perd ses
sucs vivifiants. Les prairies jaunissent; les arbres sont
consumés avec leurs feuillages; les moissons
desséchées fournissent un aliment à la
flamme qui les détruit. Mais ce sont là les moins
horribles maux. Un vaste incendie dévore les
cités, leurs murailles et leurs habitants; il
réduit en poudre les peuples et les nations; il consume
les forêts; il pénètre les montagnes: tout
brûle, l'Athos, et le Taurus; le Tmolus, et l'Oeta;
l'Ida, célèbre par ses fontaines, dont la source
est maintenant tarie; et l'Hélicon, chéri des
Muses; et l'Hémus, qu'Orphée n'a pas encore
illustré. L'Etna voit redoubler les feux qui s'agitent
dans ses flancs; les deux cimes du Parnasse s'enflamment, ainsi
que l'Éryx, le Cynthe et l'Othrys, et le Rhodope, qui
voit fondre enfin ses neiges éternelles; et le Mimas, le
Dindyme, le Mycale, et le Cithéron, destiné aux
mystères de Bacchus. Les glaces de la Scythie la
protègent en vain. Le Caucase est en feu. Les flammes en
fureur gagnent l'Ossa, le Pinde, et l'Olympe, plus grand que
tous les deux, et les Alpes, qui s'élèvent
jusqu'aux cieux; et l'Apennin, qui supporte les nues.
[227] Phaéthon ne voit dans tout l'univers
que des feux; il n'en peut plus longtemps soutenir la violence.
Il ne sort de sa bouche qu'un souffle brûlant, semblable
à la vapeur qui s'élève d'une fournaise
ardente. Il voit son char qui commence à s'embraser. Il
se sent étouffé par les cendres et par les
étincelles qui volent et montent jusqu'à lui. Une
épaisse et noire fumée l'enveloppe de toutes
parts. Il ne distingue ni les lieux où il est, ni la
route qu'il tient; et il se laisse emporter à l'ardeur
effrénée de ses coursiers.
[235] Alors, dit-on, le sang des Éthiopiens,
attiré, par la chaleur, à la superficie de leur
corps, leur donna cette couleur d'ébène qui
depuis leur est devenue naturelle. Alors la Libye, perdant
à jamais sa féconde humidité, devint un
désert de sables brûlants. Alors les Nymphes, les
cheveux épars, pleurèrent leurs fontaines taries
et leurs lacs desséchés. La Béotie chercha
vainement la source de Dircé; Argos, celle d'Amymone;
Éphyre, celle de Pyrène. L'incendie avait atteint
les fleuves au lit le plus vaste et le plus profond, le
Tanaïs fumant au milieu de ses flots; le vieux
Pénée; le Caïque baignant les champs de
Teuthranie; l'impétueux Isménos,
l'Érymanthe, qui coule dans la Phocide; le Xanthe, qui
devait s'embraser une seconde fois, le Lycormas, qui roule des
sables jaunes dans l'Étolie; le Méandre, qui se
joue dans ses bords sinueux; le Mélas, qui arrose la
Mygdonie; et l'Eurotas, si voisin du Ténare. L'Euphrate,
qui baigne les murs de Babylone; l'Oronte, qui descend du
Liban; le rapide Thermodon, et le Gange, et le Phase, et le
Danube roulent des flots brûlants. L'Alphée est
embrasé; la flamme brille sur les deux rives du
Sperchius. L'or qu'entraîne le Tage devient liquide, et
coule avec ses eaux. Les cygnes, dont le chant harmonieux
réjouit les rives méoniennes, brûlent dans
les eaux du Caystre. Le Nil épouvanté remonte aux
extrémités de la terre, où depuis il a
caché sa source. Les sept bouches de ce fleuve sont des
canaux desséchés dans des vallées
stériles. Le même embrasement se communique aux
fleuves de Thrace, l'Hèbre et le Strymon; aux fleuves de
l'occident, le Rhin, le Rhône, l'Éridan, et le
Tibre, auquel les dieux ont promis l'empire du monde.
[260] La terre est entrouverte de toutes parts; la
lumière, pénétrant au séjour des
ombres, épouvante le roi des Enfers, et Proserpine son
épouse. L'océan resserre au loin ses
rivages : une grande partie de son lit n'est qu'une plaine
de sables arides. Les montagnes jusqu'alors cachées au
vaste sein des mers élèvent au-dessus des flots
leurs cimes, et augmentent le nombre des Cyclades. Les poissons
cherchent un asile dans les gouffres de l'onde; et les
dauphins, à la queue recourbée, n'osent plus
monter à la surface des eaux. Les monstres marins
languissent, étendus sans mouvement, dans les profonds
abîmes. On dit même qu'alors Nérée,
Doris et ses filles, se cachèrent dans leurs antres
brûlants; que Neptune éleva trois fois ses bras et
sa tête courroucée au-dessus des flots, et que
trois fois il les y replongea, vaincu par les feux qui
embrasaient les airs.
Cependant la Terre voyant diminuer la masse des eaux qui
l'environnent, et les fontaines se retirer dans son sein, comme
dans celui de leur mère commune, soulève sa
tête autrefois si féconde, et maintenant aride et
desséchée. Elle couvre son front de sa main; elle
s'émeut, et le monde est ébranlé; et
bientôt retombant au-dessous de sa place ordinaire, d'une
voix altérée, elle exhale ces mots :
[279] "Si tel est mon destin, si je l'ai
mérité, puissant maître des dieux !
pourquoi la foudre oisive hésite-t-elle dans tes
mains ? Si je dois périr par les feux, que ce soit
du moins par les tiens; et je me consolerai de ma ruine,
sachant que tu en es l'auteur. À peine puis-je
proférer ces mots. Une vapeur brûlante
étouffe ma voix. Regarde sur ma tête cette
chevelure que la flamme ravage. Vois l'épaisse
fumée qui obscurcit mon front; vois ces cendres ardentes
qui me couvrent. Est-ce donc là le prix de ma
fertilité, l'honneur que tu réservais à
mes travaux ? ai-je mérité ce traitement
barbare, parce que, tous les ans, je souffre que la charrue et
la bêche déchirent mon sein ? parce que je
fournis des pâturages aux animaux, des aliments et des
fruits aux hommes, et l'encens qui sert au culte des dieux.
Mais quand j'aurais mérité de périr, que
t'ont fait les ondes, et quel est le crime de ton
frère ? d'où vient que les mers, dont
l'empire fut son partage, décroissent et
s'éloignent plus encore des régions de
l'éther ? Mais si mon infortune et la sienne ne
peuvent te toucher, crains au moins pour les cieux, où
tu règnes. Vois les deux pôles fumants; et si le
feu les consume, les palais célestes
s'écrouleront. Vois Atlas haletant, soutenir, avec
peine, sur ses épaules, l'axe du monde embrasé.
Et si les mers, si la terre, si les cieux sont détruits
par les flammes, tout rentrera confondu dans l'ancien chaos.
Dérobe donc à l'incendie ce qu'il a
épargné, et veille enfin au salut de
l'univers."
En achevant ces mots, la Terre oppressée, ne pouvant
plus soutenir l'air brûlant qu'elle respire, ni continuer
ses plaintes, retire sa tête dans son sein, et la cache
dans les antres les plus voisins de l'empire des morts.
[304] Cependant Jupiter prend à témoin
les dieux et le Soleil lui-même, que l'univers va
périr, s'il ne se hâte de prévenir sa
ruine. Soudain il s'élève au plus haut des cieux.
C'est de là qu'il rassemble les nuages, et qu'il les
épanche sur la terre; c'est de là qu'il fait
gronder et qu'il lance au loin ses foudres vengeurs; mais il ne
trouve alors ni nuages à répandre, ni pluies
à faire tomber sur la terre embrasée. Il saisit
sa foudre, et la lance avec force sur l'imprudent
Phaéthon. Du même coup le dieu le chasse de son
char et de la vie; et par le feu même il éteint
les feux qui dévorent l'univers. Les coursiers du Soleil
s'épouvantent; ils bondissent en sens contraire, et les
freins sont rompus. Là tombent les rênes
abandonnées; là, l'essieu arraché du
timon; ici, les rayons épars des roues
fracassées; et au loin, les débris du char qui
volent en éclats. Phaéthon, dont les feux
consument la blonde chevelure, roule en se précipitant,
et laisse, dans les airs, un long sillon de lumière,
semblable à une étoile, qui, dans un temps
serein, tombe, ou du moins semble tomber des cieux. Le superbe
Éridan, qui coule dans des contrées si
éloignées de la patrie de Phaéthon, le
reçoit dans ses ondes, et lave son visage fumant.
[325] Les Naïades de l'Hespérie
ensevelissent son corps frappé d'un foudre à
trois dards, et gravent ces mots sur la pierre qui couvre son
tombeau : "Ici gît Phaéthon, qui voulut
conduire le char de son père. S'il échoua dans
une si grande entreprise, il périt glorieusement pour
avoir beaucoup osé".
Cependant le Soleil, pleurant la perte de son fils, se
couvrit d'un voile sombre; et l'on dit même que le monde,
un jour entier privé de sa lumière, ne fut
éclairé que par les feux de l'incendie; ainsi ce
grand désastre eut du moins alors son
utilité.
Les Héliades (II,
333-366)
Dès que Clymène, livrée à sa
douleur profonde, eut exhalé, dans les larmes, toutes
les plaintes que l'extrême malheur peut inspirer, elle
meurtrit son sein; et courut, les cheveux épars, de
contrée en contrée, pour chercher les restes de
son fils. Enfin elle les trouve ensevelis sur des bords
étrangers. Là, prosternée, à peine
a-t-elle lu son nom gravé sur le marbre, elle arrose le
marbre de ses pleurs; elle le presse sur son sein comme pour
réchauffer les cendres qu'il renferme.
Le deuil des surs de Phaéthon pouvait seul
égaler le deuil de leur mère. Gémissantes
et frappant leur sein, elles remplissent l'air de cris
superflus et de plaintes que leur frère ne peut plus
entendre. Nuit et jour elles l'appellent, et restent
penchées sur son tombeau.
[344] Déjà Phébé avait
quatre fois renouvelé son croissant, elles pleuraient
encore (car leur douleur était devenue une longue
habitude).Un jour que Phaéthuse, l'aînée
des Héliades, venait de se prosterner au pied du
tombeau, elle se plaignit que ses pieds se raidissaient. La
belle Lampétie, qui s'élançait pour la
secourir, se trouve arrêtée par des racines
naissantes. La troisième veut s'arracher les cheveux, et
ce sont des feuilles qui remplissent ses mains. L'une
s'écrie que son corps devient un arbre, l'autre, que ses
bras s'étendent en rameaux; et tandis que ce prodige les
étonne, une écorce légère les
embrasse, et montant par degrés, emprisonne leurs
curs, leur sein, leurs épaules, leurs bras. Leur
bouche encore libre, appelait, invoquait leur mère. Mais
que peut-elle, hélas ! que courir, de l'une
à l'autre, et les embrasser dans son désespoir.
Vainement essaie-t-elle de les débarrasser de
l'écorce qui les couvre. Elle rompt les tendres rameaux
qui s'attachaient à leurs bras; mais des gouttes de sang
en sortent comme d'une blessure : "Ô ma mère,
arrêtez, s'écrie chacune de celles qu'elle a
touchées, arrêtez !
épargnez-nous ! En blessant ces rameaux, c'est
notre corps que vous déchirez. Adieu ! c'en est
fait, adieu"... et l'écorce, s'élevant au-dessus
de leurs têtes, presse et retient leurs paroles
captives.
Mais, sous des formes nouvelles, leurs larmes coulent
encore; durcies par le soleil, elles distillent en ambre de
leurs rameaux naissants, et tombent dans l'Éridan
rapide, qui les recueille pour en parer les dames du
Latium.
Cygnus (II, 367-400)
Le fils de Sthénélus, Cygnus, fut
témoin de ce prodige nouveau. Quoiqu'il te fût uni
par le sang, du côté de ta mère, ô
Phaéthon ! il l'était encore davantage par
les nuds de l'amitié. Il avait quitté son
empire; car il régnait sur les villes et sur les peuples
de la Ligurie. Les cris de sa douleur retentissaient dans les
riantes campagnes que baigne l'Éridan, à travers
les arbres qui bordent son rivage, et dont tes surs
venaient d'accroître le nombre. Soudain sa voix change et
s'affaiblit. Des plumes blanches remplacent ses cheveux blancs.
Son col, loin de son sein, se prolonge; des membranes de
pourpre unissent ses doigts; un éclatant duvet couvre
ses flancs. Sa bouche devient un bec arrondi; Cygnus enfin est
un oiseau : mais, timide, il n'ose s'élever dans
les airs. Il semble craindre Jupiter, et la foudre injustement
lancée sur son ami. Il nage dans les lacs; il cherche
les étangs, et ne se plaît que dans
l'élément à la flamme contraire.
[381] Cependant le Soleil pâle et sans
éclat, tel qu'il nous paraît quand il est
éclipsé, déteste la lumière, et le
jour, et lui-même. Tout entier à sa douleur, et
dans le courroux qui le transporte, il refuse son
ministère au monde : "Assez longtemps, dit-il, ma
vie a été une tâche pénible. Je me
lasse de tant de travaux, depuis le commencement des
siècles sans cesse renouvelés, et toujours sans
récompense. Qu'un autre désormais conduise mon
char; et s'il n'en est point qui le puisse; si tous les dieux
avouent leur impuissance: eh bien ! que Jupiter
lui-même saisisse les rênes; du moins quand il les
régira, ses mains laisseront reposer ses foudres si
fatales aux pères. Alors il éprouvera la terrible
audace de mes coursiers enflammés. Il verra s'ils
méritent la mort ceux qui n'ont pu les
gouverner !"
Il dit, et tous les dieux s'assemblent autour de lui. Ils le
conjurent de ne pas abandonner l'univers aux
ténèbres. Jupiter lui-même excuse son
tonnerre; et bientôt, parlant en maître, il ajoute
aux prières ses ordres absolus. Phébus rassemble
ses coursiers emportés, dont la terreur agite encore les
flancs. Il les dompte, il les frappe, il les presse; il leur
reproche la mort de son fils, et s'en venge sur eux.
Callisto (II, 401-496)
Cependant le grand Jupiter parcourt la vaste enceinte des
cieux; il examine si les flammes n'ont point atteint quelques
parties de la voûte azurée. Après avoir
reconnu qu'elle conserve toute sa force et sa première
stabilité, il abaisse ses regards sur la terre; il
considère les désastres que les hommes ont
soufferts. Mais c'est l'Arcadie qui devient le premier objet de
ses soins. Il lui rend ses fontaines et ses fleuves, qui
avaient cessé de couler. Il revêt la terre de
nouveaux gazons, les arbres d'un second feuillage, et il
ordonne aux forêts dépouillées de reprendre
leur parure. Mais tandis qu'il va, revient, occupé de
ces soins, une nymphe de Nonacris a fixé ses regards, et
soudain l'amour enflamme ses désirs.
Callisto ne filait point, sous ses doigts délicats,
la toison des brebis; elle n'occupait point ses loisirs
à varier la forme et les tresses de ses cheveux; mais
dès qu'une agrafe légère avait
attaché son léger vêtement; dès
qu'une bandelette blanche avait négligemment
relevé ses cheveux, ses mains s'armaient de l'arc ou du
javelot; elle volait à la suite de Diane. Nulle nymphe
du Ménale ne fut plus chère à cette
déesse. Mais est-il une faveur durable et sans
fâcheux retours ?
[417] Le soleil, dans le haut des airs, avait
déjà franchi la moitié de sa
carrière. La nymphe était entrée dans une
forêt que les siècles avaient respectée.
Là, elle détend son arc, se couche sur le gazon,
et repose, sur son carquois, sa tête languissante.
Jupiter la voyant fatiguée, seule et sans
défense : "Du moins, dit-il, Junon ignorera cette
infidélité; ou, si elle en est instruite, que
m'importent, à ce prix, ses jalouses fureurs" ?
Soudain il prend les traits et les habits de Diane :
"Ô nymphe, la plus chérie de mes compagnes,
demande-t-il, sur quelles montagnes avez-vous chassé
aujourd'hui ?". Callisto se lève, et
s'écrie : "Je vous salue, ô divinité
que je préfère à Jupiter, et qu'en sa
présence même, j'oserais mettre au-dessus de
lui" ! Le dieu l'écoute, et sourit. Il s'applaudit
en secret de se voir préféré à
lui-même. Il l'embrasse, et ses baisers brûlants ne
sont pas ceux d'une chaste déesse. La nymphe allait
raconter dans quels lieux la chasse avait conduit ses pas. De
nouveaux embrassements arrêtent sa réponse, et
Jupiter enfin se fait connaître par un crime. Callisto se
défend autant qu'une femme peut se défendre.
Ô Junon ! que ne vis-tu ses efforts ! elle
t'aurait paru digne de pardon. Elle combattait encore; mais
quelle nymphe peut résister à Jupiter ?
Après sa victoire, le dieu remonte dans les cieux.
Callisto déteste les bois témoins de sa honte;
elle s'en éloigne, et peu s'en faut qu'elle n'oublie et
son carquois, et ses traits, et son arc qu'elle avait
suspendu.
[441] Cependant Diane, suivie du chur de ses
nymphes, et fière du carnage des hôtes des
forêts, paraît sur les hauteurs du Ménale;
elle aperçoit la nymphe, l'appelle; et la nymphe
s'enfuit : elle craint de trouver encore Jupiter sous les
traits de Diane. Bientôt voyant s'avancer les nymphes de
la déesse, elle cesse de craindre, revient, et se
mêle à leur suite. Mais qu'il est difficile que
les secrets du cur ne soient pas trahis par les traits du
visage ! À peine Callisto lève-t-elle ses
yeux attachés à la terre. Elle n'ose plus, comme
autrefois, prendre sa place à côté de la
déesse, ou marcher à la tête de ses
compagnes. Elle garde le silence; elle rougit, et sa confusion
annonce l'outrage fait à sa pudeur. Diane, si elle
n'eût été vierge, eût facilement
aperçu sa honte; mais ses nymphes, dit-on, purent la
reconnaître.
Phébé renouvelait, dans les cieux, son
neuvième croissant, lorsque la déesse des
forêts, fatiguée de la chaleur du jour, entra dans
un bocage sombre, où serpentait, avec un doux murmure,
un ruisseau roulant ses flots paisibles sur un sable
léger. Elle admire la fraîcheur de cette retraite;
et de ses pieds effleurant la surface limpide : "Puisque,
dit-elle, nous sommes loin des profanes regards des mortels,
baignons-nous dans cette onde qui semble nous inviter".
Callisto rougit; les nymphes détachent leurs
vêtements légers. Callisto hésite; et comme
elle tardait encore, ses compagnes découvrent sa honte
en découvrant son sein. Confuse, interdite, elle
cherchait à se faire un voile de ses mains : "Fuis
loin d'ici, s'écria la déesse indignée,
fuis ! et ne souille point ces ondes sacrées".
Alors elle lui commande de s'éloigner des nymphes qui
forment sa cour.
[466] Depuis longtemps l'épouse du dieu qui
lance la foudre connaissait l'aventure de Callisto; mais elle
avait renvoyé sa vengeance à des temps plus
favorables; maintenant ils étaient arrivés. Arcas
était déjà né de la nymphe sa
rivale. Elle n'eut pas plutôt jeté ses regards sur
cet enfant, que, transportée de colère, elle
s'écria : "Malheureuse adultère, fallait-il
donc que ta fécondité rendît plus
manifestes et le crime de Jupiter et la honte de sa
compagne ! Mais je serai vengée, et je te ravirai
cette beauté fatale dont tu es si fière, et qui
plut trop à mon époux."
[476] Elle dit, et saisissant la nymphe par les
cheveux qui couronnent son front, elle la jette et la renverse
à terre. Callisto suppliante lui tendait les bras, et
ses bras se couvrent d'un poil noir et hérissé.
Ses mains se recourbent, s'arment d'ongles aigus, et lui
servent de pieds; sa bouche, qui reçut les caresses de
Jupiter, s'élargit hideuse et menaçante. Et
voulant que ses discours et ses prières ne puissent
jamais attendrir sur ses malheurs, Junon lui ravit le don de la
parole. Il ne sort, en grondant, de son gosier, qu'une voix
rauque, colère, et semant la terreur. Callisto devient
ourse; mais, sous cette forme nouvelle, elle conserve sa
raison. Des gémissements continuels attestent sa
douleur; et levant, vers le ciel, les deux pieds qui furent ses
deux mains, elle sent l'ingratitude de Jupiter, et ne peut
l'exprimer. Combien de fois, n'osant demeurer seule dans les
forêts, erra-t-elle autour de sa maison et dans les
champs qui naguère étaient son
héritage ! combien de fois fut-elle poussée,
par les cris des chiens, à travers les montagnes !
Celle dont la chasse avait été l'exercice
habituel, fuyait épouvantée devant les chasseurs.
Souvent l'infortunée, oubliant ce qu'elle était
elle-même, se cacha tremblante à la vue des
bêtes féroces; ourse, dans les montagnes, elle
craignait les ours; elle évitait les loups, et Lycaon
son père était au milieu d'eux.
Arcas (II, 496-530)
Arcas, ignorant le destin de sa mère, avait vu son
quinzième printemps. Un jour que, poursuivant les
hôtes des forêts, il avait tendu ses toiles dans la
forêt d'Érymanthe, il rencontre sa mère,
qui s'arrête à sa vue et paraît le
reconnaître. Il s'étonne, il recule, il craint les
regards immobiles de l'ourse toujours fixés sur lui.
Elle le suit; elle cherche à l'approcher; et
déjà, d'un trait mortel, il allait percer ses
flancs, lorsque Jupiter, arrêtant son bras,
prévient un parricide; et commandant aux vents
légers d'enlever rapidement, dans le vague des airs, et
la mère et le fils, il les place dans le ciel, où
ils forment deux astres voisins.
[508] Junon frémit en
voyant sa rivale briller à la voûte des cieux.
Elle descend dans la mer au palais de Téthys et du vieil
Océan, dont les dieux mêmes respectent la
majesté : "Vous me demandez, dit-elle, pourquoi,
reine de l'Olympe, j'ai quitté les régions