Inspiré par mon génie, je vais chanter les
êtres et les corps qui ont été
revêtus de formes nouvelles, et qui ont subi des
changements divers. Dieux, auteurs de ces métamorphoses,
favorisez mes chants lorsqu'ils retraceront sans interruption
la suite de tant de merveilles depuis les premiers âges
du monde jusqu'à nos jours.
Origine du monde (I, 5-20)
Avant la formation de la mer, de la terre, et du ciel qui
les environne, la nature dans l'univers n'offrait qu'un seul
aspect; on l'appela chaos, masse grossière, informe, qui
n'avait que de la pesanteur, sans action et sans vie,
mélange confus d'éléments qui se
combattaient entre eux. Aucun soleil ne prêtait encore sa
lumière au monde; la lune ne faisait point briller son
croissant argenté; la terre n'était pas
suspendue, balancée par son poids, au milieu des airs;
l'océan, sans rivages, n'embrassait pas les vastes
flancs du globe. L'air, la terre, et les eaux étaient
confondus : la terre sans solidité, l'onde non
fluide, l'air privé de lumière. Les
éléments étaient ennemis; aucun d'eux
n'avait sa forme actuelle. Dans le même corps le froid
combattait le chaud, le sec attaquait l'humide; les corps durs
et ceux qui étaient sans résistance, les corps
les plus pesants et les corps les plus légers se
heurtaient, sans cesse opposés et contraires.
Séparation des éléments (I,
21-75)
Un dieu, ou la nature plus puissante, termina tous ces
combats, sépara le ciel de la terre, la terre des eaux,
l'air le plus pur de l'air le plus grossier. Le chaos
étant ainsi débrouillé, les
éléments occupèrent le rang qui leur fut
assigné, et reçurent les lois qui devaient
maintenir entre eux une éternelle paix. Le feu, qui n'a
point de pesanteur, brilla dans le ciel, et occupa la
région la plus élevée. Au-dessous, mais
près de lui, vint se placer l'air par sa
légèreté. La terre, entraînant les
éléments épais et solides, fut
fixée plus bas par son propre poids. La dernière
place appartint à l'onde, qui, s'étendant
mollement autour de la terre, l'embrassa de toutes parts.
[32] Après que ce dieu, quel qu'il fût,
eut ainsi débrouillé et divisé la
matière, il arrondit la terre pour qu'elle fût
égale dans toutes ses parties. Il ordonna qu'elle
fût entourée par la mer, et la mer fut soumise
à l'empire des vents, sans pouvoir franchir ses rivages.
Ensuite il forma les fontaines, les vastes étangs, et
les lacs, et les fleuves, qui, renfermés dans leurs
rives tortueuses, et dispersés sur la surface de la
terre, se perdent dans son sein, ou se jettent dans
l'océan; et alors, coulant plus librement dans son
enceinte immense et profonde, ils n'ont à presser
d'autres bords que les siens. Ce dieu dit, et les plaines
s'étendirent, les vallons s'abaissèrent, les
montagnes élevèrent leurs sommets, et les
forêts se couvrirent de verdure.
Ainsi que le ciel est coupé par cinq zones, deux
à droite, deux à gauche, et une au milieu, qui
est plus ardente que les autres, ainsi la terre fut
divisée en cinq régions qui correspondent
à celles du ciel qui l'environne. La zone du milieu,
brûlée par le soleil, est inhabitable; celles qui
sont vers les deux pôles se couvrent de neiges et de
glaces éternelles : les deux autres, placées
entre les zones polaires et la zone du milieu, ont un climat
tempéré par le mélange du chaud et du
froid. Étendu sur les zones, l'air, plus léger
que la terre et que l'onde, est plus pesant que le feu.
[54] C'est dans la région de l'air que
l'auteur du monde ordonna aux vapeurs et aux nuages de
s'assembler, au tonnerre de gronder pour effrayer les mortels,
aux vents d'exciter la foudre, la grêle et les frimas;
mais il ne leur abandonna pas le libre empire des airs. Le
monde, qui résiste à peine à leur
impétuosité, quoiqu'ils ne puissent franchir les
limites qui leur ont été assignées, serait
bientôt bouleversé, tant est grande la division
qui règne entre eux, S'il leur était permis de se
répandre à leur gré sur la
terre !
Eurus fut relégué vers les lieux où
naît l'aurore, dans la Perse, dans lArabie, et sur
les montagnes qui reçoivent les premiers rayons du jour.
Zéphyr eut en partage les lieux où se lève
l'étoile du soir, où le soleil éteint ses
derniers feux. L'horrible Borée envahit la Scythie et
les climats glacés du septentrion. Les régions du
midi furent le domaine de l'Auster pluvieux, au front couvert
de nuages éternels; et par-delà le séjour
des vents fut placé l'éther,
élément fluide et léger,
dépouillé de l'air grossier qui nous
environne.
À peine tous ces corps étaient-ils
séparés, assujettis à des lois immuables,
les astres, longtemps obscurcis dans la masse informe du chaos,
commencèrent à briller dans les cieux. Les
étoiles et les dieux y fixèrent leur
séjour, afin qu'aucune région ne fût sans
habitants. Les poissons peuplèrent l'onde; les
quadrupèdes, la terre; les oiseaux, les plaines de
l'air.
Création de l'homme (I, 76-88)
Un être plus noble et plus intelligent, fait pour
dominer sur tous les autres, manquait encore à ce grand
ouvrage. L'homme naquit : et soit que l'architecte
suprême l'eût animé d'un souffle divin, soit
que la terre conservât encore, dans son sein,
quelques-unes des plus pures parties de l'éther dont
elle venait d'être séparée, et que le fils
de Japet, détrempant cette semence féconde, en
eût formé l'homme à l'image des dieux,
arbitres de l'univers; l'homme, distingué des autres
animaux dont la tête est inclinée vers la terre,
put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans
les cieux. Ainsi la matière, auparavant informe et
stérile, prit la figure de l'homme, jusqu'alors inconnue
à l'univers.
Les quatre âges (I,
89-150)
L'âge d'or commença. Alors les hommes gardaient
volontairement la justice et suivaient la vertu sans effort.
Ils ne connaissaient ni la crainte, ni les supplices; des lois
menaçantes n'étaient point gravées sur des
tables d'airain; on ne voyait pas des coupables tremblants
redouter les regards de leurs juges, et la sûreté
commune être l'ouvrage des magistrats.
Les pins abattus sur les montagnes n'étaient pas
encore descendus sur locéan pour visiter des
plages inconnues. Les mortels ne connaissaient d'autres rivages
que ceux qui les avaient vus naître. Les cités
n'étaient défendues ni par des fossés
profonds ni par des remparts. On ignorait et la trompette
guerrière et l'airain courbé du clairon. On ne
portait ni casque, ni épée; et ce
n'étaient pas les soldats et les armes qui assuraient le
repos des nations.
[101] La terre, sans être
sollicitée par le fer, ouvrait son sein, et, fertile
sans culture, produisait tout d'elle-même. L'homme,
satisfait des aliments que la nature lui offrait sans effort,
cueillait les fruits de l'arbousier et du cornouiller, la
fraise des montagnes, la mûre sauvage qui croît sur
la ronce épineuse, et le gland qui tombait de l'arbre de
Jupiter. C'était alors le règne d'un printemps
éternel. Les doux zéphyrs, de leurs tièdes
haleines, animaient les fleurs écloses sans semence. La
terre, sans le secours de la charrue, produisait
d'elle-même d'abondantes moissons. Dans
les campagnes s'épanchaient des fontaines de lait, des
fleuves de nectar; et de l'écorce des chênes le
miel distillait en bienfaisante rosée.
Lorsque Jupiter eut précipité Saturne dans le
sombre Tartare, l'empire du monde lui appartint, et alors
commença l'âge d'argent, âge
inférieur à celui qui l'avait
précédé, mais préférable
à l'âge d'airain qui le suivit. Jupiter
abrégea la durée de l'antique printemps; il en
forma quatre saisons qui partagèrent
l'année : l'été, l'automne
inégale, l'hiver, et le printemps actuellement si court.
Alors, pour la première fois, des chaleurs
dévorantes embrasèrent les airs; les vents
formèrent la glace de l'onde condensée. On
chercha des abris. Les maisons ne furent d'abord que des
antres, des arbrisseaux touffus et des cabanes de feuillages.
Alors il fallut confier à de longs sillons les semences
de Cérès; alors les jeunes taureaux
gémirent fatigués sous le joug.
[125] Aux deux premiers âges succéda
l'âge d'airain. Les hommes, devenus féroces, ne
respiraient que la guerre; mais ils ne furent point encore tout
à fait corrompus. L'âge de fer fut le dernier.
Tous les crimes se répandirent avec lui sur la terre. La
pudeur, la vérité, la bonne foi disparurent.
À leur place dominèrent l'artifice, la trahison,
la violence, et la coupable soif de posséder. Le
nautonier confia ses voiles à des vents qu'il ne
connaissait pas encore; et les arbres, qui avaient vieilli sur
les montagnes, en descendirent pour flotter sur des mers
ignorées. La terre, auparavant commune aux hommes, ainsi
que l'air et la lumière, fut partagée, et le
laboureur défiant traça de longues limites autour
du champ qu'il cultivait. Les hommes ne se bornèrent
point à demander à la terre ses moissons et ses
fruits, ils osèrent pénétrer dans son
sein; et les trésors qu'elle recelait, dans des antres
voisins du Tartare, vinrent aggraver tous leurs maux.
Déjà sont dans leurs mains le fer, instrument du
crime, et l'or, plus pernicieux encore. La Discorde combat avec
l'un et l'autre. Sa main ensanglantée agite et fait
retentir les armes homicides. Partout on vit de rapine.
L'hospitalité n'offre plus un asile sacré. Le
beau-père redoute son gendre. L'union est rare entre les
frères. L'époux menace les jours de sa compagne;
et celle-ci, les jours de son mari. Des marâtres cruelles
mêlent et préparent d'horribles poisons : le
fils hâte les derniers jours de son père. La
piété languit, méprisée;
et Astrée [= la Justice]
quitte enfin cette terre souillée de sang, et que les
dieux ont déjà abandonnée.
Les Géants (I,
151-162)
Le ciel ne fut pas plus que la terre à l'abri des
noirs attentats des mortels : on raconte que les
Géants osèrent déclarer la guerre aux
dieux. Ils élevèrent jusqu'aux astres les
montagnes entassées. Mais le puissant Jupiter frappa,
brisa l'Olympe de sa foudre; et, renversant Ossa sur
Pélion, il ensevelit, sous ces masses
écroulées, les corps effroyables de ses ennemis.
On dit encore que la terre, fumante de leur sang, anima ce qui
en restait dans ses flancs, pour ne pas voir s'éteindre
cette race cruelle. De nouveaux hommes furent
formés : peuple impie, qui continua de
mépriser les dieux, fut altéré de meurtre,
emporté par la violence, et bien digne de sa sanglante
origine.
Lycaon et les crimes de la terre (I, 163-252)
Du haut de son trône, Jupiter voit les crimes de la
terre. Il gémit; et se rappelant l'horrible festin que
Lycaon venait de lui servir, il est transporté d'un
courroux extrême, digne du souverain des dieux; il les
convoque; à l'instant ils sont assemblés.
Il est dans le ciel une grande voie qu'on découvre
quand l'air est pur et sans nuages; elle est remarquable par sa
blancheur; on la nomme lactée. C'est le chemin qui
conduit au brillant séjour du maître du tonnerre.
À droite et à gauche sont les portiques des dieux
les plus puissants; ailleurs habitent les divinités
vulgaires. Les plus distinguées ont fixé leur
habitation à l'entrée de cette voie, qui, si l'on
peut oser le dire, est le palais de l'empire
céleste.
[177] Dès que les dieux se furent
placés sur des sièges de marbre, Jupiter, assis
sur un trône plus élevé, s'appuyant sur son
sceptre d'ivoire agite trois fois sa tête redoutable, et
trois fois la terre, et la mer, et les astres en sont
ébranlés; enfin le fils de Saturne exprime sa
colère en ces mots :
"L'empire du monde me causa de moins grandes alarmes,
lorsque jeus à le défendre contre l'audace
de ces Géants, enfants de la Terre, dont les cent bras
voulaient soumettre le ciel. C'étaient sans doute des
ennemis redoutables; mais ils ne formaient qu'une race, et la
guerre n'avait qu'un seul principe. Maintenant, sur le globe
qu'entoure locéan, je ne vois que des hommes
pervers. Il faut perdre le genre humain. J'en jure par les
fleuves des enfers qui coulent, sous les terres, dans les bois
sacrés du Styx, j'ai tout tenté pour le sauver;
mais il faut porter le fer dans les blessures incurables, pour
que les parties saines ne soient pas corrompues. J'ai, sous mes
lois, des Demi-dieux, des Nymphes, des Faunes, des Satyres, des
Sylvains qui habitent les montagnes, divinités
champêtres, que nous n'avons pas encore jugées
dignes des honneurs du ciel, et à qui nous avons
accordé la terre pour y fixer leur séjour. Mais
comment pourriez-vous croire à leur sûreté
parmi les hommes, lorsque Lycaon, connu par sa
férocité, a osé tendre des pièges
à moi-même qui lance le tonnerre, et qui vous
retiens tous sous mon empire ?"
[199] À ces mots, les dieux
frémissent, et demandent à haute voix la punition
éclatante d'un si noir attentat. Ainsi, lorsqu'une main
sacrilège sembla vouloir éteindre le nom romain
dans le sang de César, la chute de ce grand homme
étonna tous les peuples de la terre, et l'univers
frémit d'horreur. Alors, Auguste, tu vis le zèle
des tiens, et il te fut aussi agréable que celui des
dieux l'avait été à Jupiter. Ayant, du
geste et de la voix, apaisé les murmures, et les dieux
attentifs gardant un silence profond devant la majesté
sévère de leur maître, il reprit son
discours en ces mots :
"Rassurez-vous, le coupable a subi sa peine. Apprenez
cependant et son crime et ma vengeance. Le bruit de
l'iniquité des mortels avait frappé mes
oreilles : je désirais qu'il fût mensonger;
et, cachant ma divinité sous des formes humaines, je
descends des hautes régions de l'éther, et je
vais visiter la terre. Il serait trop long de vous raconter
tous les excès qui partout frappèrent mes
regards. Le mal était encore plus grand que la
renommée ne le publiait.
[216] "J'avais passé le Ménale,
horrible repaire de bêtes féroces, le mont
Cyllène, et les forêts de sapins du froid
Lycée. J'arrive dans l'Arcadie au moment où les
crépuscules du soir amènent la nuit après
eux, et j'entre sous le toit inhospitalier du tyran de ces
contrées. J'avais assez fait connaître qu'un dieu
venait les visiter. Déjà le peuple
prosterné m'adressait des vux et des
prières. Lycaon commence par insulter à sa
piété : Bientôt, dit-il,
j'éprouverai s'il est dieu ou mortel, et la
vérité ne sera pas douteuse. Il m'apprête
un trépas funeste, pendant la nuit, au milieu du
sommeil. Voilà l'épreuve qu'il entend faire pour
connaître la vérité : et, non content
de la mort qu'il me destine, il égorge un otage que les
Molosses lui ont livré. Il fait bouillir une partie des
membres palpitants de cette victime, il en fait rôtir une
autre; et ces mets exécrables sont ensemble servis
devant moi. Aussitôt, des feux vengeurs, allumés
par ma colère, consument le palais et ses pénates
dignes d'un tel maître. Lycaon fuit
épouvanté. Il veut parler, mais en vain :
ses hurlements troublent seuls le silence des campagnes.
Transporté de rage, et toujours affamé de
meurtres, il se jette avec furie sur les troupeaux; il les
déchire, et jouit encore du sang qu'il fait couler. Ses
vêtements se convertissent en un poil
hérissé; ses bras deviennent des jambes : il
est changé en loup, et il conserve quelques restes de sa
forme première : son poil est gris comme
l'étaient ses cheveux; on remarque la même
violence sur sa figure; le même feu brille dans ses yeux;
tout son corps offre l'image de son ancienne
férocité.
[240] Une seule maison venait d'être
anéantie; mais ce n'était pas la seule qui
méritât la foudre. La cruelle Érynis
étend son empire sur la terre. On dirait que, par
d'affreux serments, tous les hommes se sont voués au
crime. Il faut donc, et tel est mon arrêt
irrévocable, qu'ils reçoivent tous le
châtiment qu'ils ont mérité. "
Les dieux approuvent la résolution de Jupiter, les
uns en excitant sa colère, les autres par un muet
assentiment. Cependant ils ne sont pas insensibles à la
perte du genre humain : ils demandent quel sera
désormais l'état de la terre veuve de ses
habitants; qui désormais fera fumer l'encens sur leurs
autels, et s'il convient que le monde soit livré aux
bêtes féroces, et devienne leur empire. Le
monarque des dieux leur défend de s'alarmer. Il se
charge de pourvoir à tout : il promet aux immortels
une race d'hommes meilleure que la première, et dont
l'origine sera merveilleuse.
Le déluge (I,
253-312)
Déjà tous ses foudres allumés allaient
frapper la terre; mais il craint que l'éther même
ne s'embrase par tant de feux, et que l'axe du monde n'en soit
consumé. Il se souvient que les destins ont fixé,
dans l'avenir, un temps où la mer, et la terre, et les
cieux seront dévorés par les flammes, et
où la masse magnifique de l'univers sera détruite
par elles : il dépose ses foudres forgés par les
Cyclopes; il choisit un supplice différent. Le genre
humain périra sous les eaux, qui, de toutes les parties
du ciel, tomberont en torrents sur la terre.
[262] Soudain dans les antres d'Éole il
enferme l'Aquilon et tous les vents dont le souffle
impétueux dissipe les nuages. Il commande au Notus, qui
vole sur ses ailes humides : son visage affreux est
couvert de ténèbres; sa barbe est chargée
de brouillards; l'onde coule de ses cheveux blancs; sur son
front s'assemblent les nuées, et les torrents tombent de
ses ailes et de son sein. Dès que sa large main a
rassemblé, pressé tous les nuages épars
dans les airs, un horrible fracas se fait entendre, et des
pluies impétueuses fondent du haut des cieux. La
messagère de Junon, dont l'écharpe est
nuancée de diverses couleurs, Iris, aspire les eaux de
la mer, elle en grossit les nuages. Les moissons sont
renversées, les espérances du laboureur
détruites, et, dans un instant, périt le travail
pénible de toute une année. Mais la colère
de Jupiter n'est pas encore satisfaite; Neptune son
frère vient lui prêter le secours de ses ondes; il
convoque les dieux des fleuves, et, dès qu'ils sont
entrés dans son palais : "Maintenant, dit-il, de
longs discours seraient inutiles. Employez vos forces
réunies; il le faut : ouvrez vos sources, et,
brisant les digues qui vous arrêtent, abandonnez vos
ondes à toute leur fureur". Il ordonne : les
fleuves partent, et désormais sans frein, et d'un cours
impétueux, ils roulent dans l'océan. Neptune
lui-même frappe la terre de son trident; elle en est
ébranlée, et les eaux s'échappent de ses
antres profonds. Les fleuves franchissent leurs rivages, et se
débordant dans les campagnes, ils entraînent,
ensemble confondus, les arbres et les troupeaux, les hommes et
les maisons, les temples et les dieux. Si quelque
édifice résiste à la fureur des flots, les
flots s'élèvent au-dessus de sa tête, et
les plus hautes tours sont ensevelies dans des gouffres
profonds.
[291] Déjà la terre ne se distinguait
plus de l'océan : tout était mer, et la mer
n'avait point de rivages. L'un cherche un asile sur un roc
escarpé, l'autre se jette dans un esquif, et
promène la rame où naguère il avait
conduit la charrue : celui-ci navigue sur les moissons, ou
sur des toits submergés; celui-là trouve des
poissons sur le faîte des ormeaux; un autre jette l'ancre
qui s'arrête dans une prairie. Les barques flottent sur
les coteaux qui portaient la vigne : le phoque pesant se
repose sur les monts où paissait la chèvre
légère. Les Néréides
s'étonnent de voir, sous les ondes, des bois, des villes
et des palais. Les dauphins habitent les forêts,
ébranlent le tronc des chênes, et bondissent sur
leurs cimes. Le loup, négligeant sa proie, nage au
milieu des brebis; le lion farouche et le tigre flottent sur
l'onde : la force du sanglier, égale à la
foudre, ne lui est d'aucun secours; les jambes agiles du cerf
lui deviennent inutiles : l'oiseau errant cherche en vain
la terre pour s'y reposer; ses ailes fatiguées ne
peuvent plus le soutenir, il tombe dans les flots.
L'immense débordement des mers couvrait les plus
hautes montagnes : alors, pour la première fois,
les vagues amoncelées en battaient le sommet. La plus
grande partie du genre humain avait péri dans l'onde, et
la faim lente et cruelle dévora ceux que l'onde avait
épargnés.
Deucalion et Pyrrha (I,
313-415)
L'Attique est séparée de la Béotie par
la Phocide, contrée fertile avant qu'elle fût
submergée; mais alors, confondue avec l'océan, ce
n'était plus qu'une vaste plaine liquide. Là le
mont Parnasse élève ses deux cimes jusqu'aux
astres, et les cache dans le sein des nuages. C'est sur son
double sommet, seul endroit de la terre respecté par les
eaux, que s'arrêta la frêle barque qui portait
Deucalion et Pyrrha son épouse. Ils adorèrent
d'abord les Nymphes Coryciennes, les autres dieux du Parnasse,
et Thémis qui révèle lavenir, et qui
rendait alors des oracles en ces lieux.
Nul homme ne fut meilleur que Deucalion; nul plus juste que
lui. Aucune femme n'égalait Pyrrha dans son respect pour
les dieux. Lorsque le fils de Saturne a vu le monde
changé en une vaste mer, et que de tant de milliers
d'êtres qui l'habitaient il ne reste plus qu'un homme et
qu'une femme, couple innocent et pieux, il sépare les
nuages; il ordonne à l'Aquilon de les dissiper; et
bientôt il découvre la terre au ciel et le ciel
à la terre.
[330] Cependant les vagues irritées
s'apaisent. Le dieu des mers dépose son trident, et
rétablit le calme dans son empire : il appelle sur
ses profonds abîmes Triton, qui couvre d'écailles
de pourpre ses épaules d'azur; il lui ordonne de faire
résonner sa conque, et de donner aux ondes et aux
fleuves le signal de la retraite. Soudain Triton saisit cette
conque cave, longue et recourbée, qui va toujours
s'élargissant, et qui, lorsqu'elle retentit du milieu de
locéan, prolonge ses sons des bords où le
soleil se lève aux derniers rivages qu'il éclaire
de ses feux.
Dès que la conque eut touché les lèvres
humides du dieu dont la barbe distille l'onde, et qu'elle eut
transmis les ordres de Neptune, les vagues de la mer et celles
qui couvraient la terre les entendirent, et se
retirèrent. Déjà l'océan
découvre ses rivages; les fleuves décroissent et
rentrent dans leur lit; et selon que les eaux s'abaissent, les
collines se découvrent et la terre semble
s'élever. Les arbres, longtemps submergés,
montrent leurs cimes dépouillées de feuillages et
couvertes de limon.
La terre entière avait enfin reparu. À
l'aspect de ce monde, immense solitude où règne
un silence effrayant, Deucalion verse des larmes, et
s'adressant à Pyrrha sa compagne, il lui parle en ces
mots :
[351] "Ô ma sur, ô mon
épouse, seul reste de toutes les femmes ! nous
avons une même origine : nous fûmes unis par
le sang, ensuite par l'hymen, et maintenant le malheur resserre
nos nuds. Le soleil ne voit que nous deux sur la terre;
les flots ont englouti le reste des humains :
peut-être même notre vie n'est-elle pas encore en
sûreté; ces nuages suffisent pour
m'épouvanter. Infortunée ! quel serait ton
destin, si sans moi tu fusses échappée seule au
naufrage général ? qui pourrait dissiper tes
craintes et calmer ta douleur ? Ah ! Crois-moi,
chère épouse, si les flots n'eussent pas
respecté tes jours, les flots m'auraient aussi
reçu dans leur sein. Que ne puis-je, à l'exemple
de Prométhée mon père, créer de
nouveaux hommes, et animer l'argile comme lui ? Nous
sommes à nous deux le genre humain : ainsi les
dieux l'ont voulu; et nous seuls témoignons maintenant
qu'il exista des hommes sur la terre."
[367] Il dit, et tous deux pleuraient. Ils veulent
sans délai implorer le secours des dieux, et consulter
les oracles : ils se rendent ensemble sur les bords du
Céphise, dont les eaux sont encore chargées de
limon, mais qui déjà coule resserré dans
son lit. Quand ils ont arrosé leurs têtes et leurs
vêtements de son onde sacrée, ils dirigent leurs
pas vers le temple de Thémis : le faîte en
est couvert d'une mousse fangeuse; les feux sacrés sont
éteints sur les autels. Dès que leurs pieds ont
touché le seuil du temple, ils se prosternent, et,
saisis d'un saint effroi, ils baisent avec respect le marbre
humide : "Si les dieux, disent-ils, se laissent
fléchir aux prières des mortels, si leur courroux
n'est point implacable, apprends-nous, ô Thémis,
par quel moyen la perte du genre humain peut être
réparée, et montre-toi propice et secourable dans
ce grand désastre de l'univers."
La déesse entendit leurs vux, et rendit cet
oracle : "Éloignez-vous du temple, voilez vos
têtes, détachez vos ceintures, et jetez
derrière vous les os de votre grand-mère."
[384] Ils restent longtemps étonnés.
Pyrrha la première rompt enfin le silence. Elle refuse
d'obéir aux ordres de la déesse; et d'une voix
tremblante, elle la prie de lui pardonner. Elle craint, en
dispersant les os de son aïeule, d'offenser ses
mânes. Cependant l'un et l'autre examinent ensemble avec
attention les paroles ambiguës de l'oracle; ils cherchent
à pénétrer le sens mystérieux
qu'elles enveloppent. Enfin Deucalion soulage par ces mots
l'inquiétude de la fille
d'Épiméthée : "Ou je me trompe, ou
l'oracle ne nous conseille point un crime. La terre est notre
mère commune, et les pierres renfermées dans son
sein sont les ossements qu'on nous ordonne de jeter
derrière nous." Cette interprétation de l'oracle
frappe l'esprit de Pyrrha; mais le doute accompagne encore son
espérance : tant est grande l'incertitude que leur
laisse l'oracle divin ! mais que hasardent-ils ?
Sortis du temple, ils voilent leurs fronts, détachent
leurs ceintures, et, selon qu'il leur a été
prescrit, ils marchent et jettent des pierres derrière
eux.
[400] Aussitôt (qui le croirait, si
l'antiquité n'en rendait témoignage ?) ces
pierres s'amollissent, semblent devenir flexibles, et
revêtir une forme nouvelle : on les voit
croître et s'allonger; et, prenant une plus douce
substance, elles offrent de l'homme une image encore informe et
grossière, semblable au marbre sur lequel le ciseau n'a
ébauché que les premiers traits d'une figure
humaine. Les éléments humides et terrestres de
ces pierres deviennent des chairs; les parties plus solides et
qui ne peuvent fléchir se convertissent en os; ce qui
était veine conserve et sa forme et son nom. Ainsi
rapidement la puissance des dieux change en hommes les pierres
lancées par Deucalion, et en femmes celles que jetait la
main de Pyrrha. De là vient cette dureté qui
caractérise notre race; de là sa force pour
soutenir les plus rudes travaux; et l'homme atteste assez
quelle fut son origine.
Python (I, 416-451)
D'elle-même la terre enfanta sous diverses formes les
autres animaux. Lorsque le soleil eut échauffé le
limon qui couvrait la terre, lorsque ses feux eurent mis en
fermentation la fange des marais, les semences fécondes
des êtres, nourries dans un sol vivifiant comme dans le
sein de leur mère, se développèrent
insensiblement, et chacun de ces êtres revêtit sa
forme particulière. Ainsi lorsque le Nil aux sept
bouches a quitté les champs qu'il fertilise en les
inondant, et qu'il a resserré ses flots dans ses anciens
rivages, le limon qu'il a déposé,
desséché par les feux de l'astre du jour, produit
de nombreux animaux que le laboureur trouve dans ses
sillons : ce sont des êtres imparfaits qui
commencent d'éclore, dont la plupart sont privés
de plusieurs organes de la vie; et souvent dans le même
corps une partie est animée et l'autre est encore une
terre grossière. Lhumide et le
chaud tempérés l'un par l'autre sont la source de
la fécondité, et la cause productrice de tous les
êtres. Quoique le feu combatte l'onde, tout est
engendré par la vapeur humide; et l'union de deux
éléments contraires est le principe de la
génération.
[434] Ainsi, quand la terre couverte de
l'épais limon que laissa le déluge eut
été profondément
pénétrée par les feux du soleil, elle
produisit d'innombrables espèces d'animaux, les uns
reparaissant sous leurs antiques traits, les autres avec des
formes inconnues jusqu'alors. Ainsi, mais comme en dépit
d'elle-même, elle t'engendra, monstrueux Python, serpent
nouveau, effroi des hommes qui venaient de naître, et qui
de ta masse énorme couvrais les vastes flancs d'une
montagne. Le fils de Latone, qui n'avait encore poursuivi que
les daims et les chevreuils aux pieds légers,
épuisa son carquois sur le monstre, qui vomit par ses
blessures livides son sang et son venin; et, pour conserver
à la postérité le souvenir et
l'éclat de ce triomphe, Apollon institua des jeux
solennels qui furent appelés Pythiens. Le jeune
athlète vainqueur dans ces jeux, à la
lutte, à la course, ou à la conduite du char,
recevait l'honneur d'une couronne de chêne. Le laurier
n'était pas encore; les feuilles de toutes sortes
d'arbres formaient les couronnes dont Phébus ceignait sa
blonde chevelure.
Daphné (I,
452-567)
Fille du fleuve Pénée, Daphné fut le
premier objet de la tendresse d'Apollon. Cette passion ne fut
point l'ouvrage de l'aveugle hasard, mais la vengeance cruelle
de lAmour irrité. Le dieu de Délos, fier de
sa nouvelle victoire sur le serpent Python, avait vu le fils de
Vénus qui tendait avec effort la corde de son arc :
"Faible enfant, lui dit-il, que prétends-tu faire de ces
armes trop fortes pour ton bras efféminé ?
Elles ne conviennent qu'à moi, qui puis porter des coups
certains aux monstres des forêts, faire couler le sang de
mes ennemis, et qui naguère ai percé
d'innombrables traits l'horrible Python qui, de sa masse
venimeuse, couvrait tant d'arpents de terre. Contente-toi
d'allumer avec ton flambeau je ne sais quelles flammes, et ne
compare jamais tes triomphes aux miens."
[463] L'Amour répond : "Sans doute,
Apollon, ton arc peut tout blesser; mais c'est le mien qui te
blessera; et autant tu lemportes sur tous les animaux,
autant ma gloire est au-dessus de la tienne". Il dit, et
frappant les airs de son aile rapide, il s'élève
et s'arrête au sommet ombragé du Parnasse :
il tire de son carquois deux flèches dont les effets
sont contraires; l'une fait aimer, l'autre fait haïr. Le
trait qui excite l'amour est doré; la pointe en est
aiguë et brillante : le trait qui repousse l'amour
n'est armé que de plomb, et sa pointe est
émoussée. C'est de ce dernier trait que le dieu
atteint la fille de Pénée; c'est de l'autre qu'il
blesse le cur d'Apollon. Soudain Apollon aime; soudain
Daphné fuit l'amour : elle s'enfonce dans les
forêts, où, à l'exemple de Diane, elle aime
à poursuivre les animaux et à se parer de leurs
dépouilles : un simple bandeau rassemble
négligemment ses cheveux épars.
Plusieurs amants ont voulu lui plaire; elle a rejeté
leur hommage. Indépendante, elle parcourt les solitudes
des forêts, dédaignant et les hommes qu'elle ne
connaît pas encore, et l'amour, et l'hymen et ses
nuds. Souvent son père lui disait, "Ma fille, tu
me dois un gendre"; il lui répétait souvent, "Tu
dois, ma fille, me donner une postérité". Mais
Daphné haïssait l'hymen comme un crime, et à
ces discours son beau visage se colorait du plus vif incarnat
de la pudeur. Jetant alors ses bras délicats autour du
cou de Pénée : "Cher auteur de mes jours,
disait-elle, permets que je garde toujours ma virginité.
Jupiter lui-même accorda cette grâce à
Diane". Pénée se rend aux prières de sa
fille. Mais, ô Daphné ! que te sert de
fléchir ton père ? ta beauté ne te
permet pas d'obtenir ce que tu réclames, et tes
grâces s'opposent à l'accomplissement de tes
vux.
[474] Cependant Apollon aime : il a vu
Daphné; il veut s'unir à elle : il
espère ce qu'il désire; mais il a beau
connaître l'avenir, cette science le trompe, et son
espérance est vaine. Comme on voit s'embraser le chaume
léger après la moisson; comme la flamme consume
les haies, lorsque pendant la nuit le voyageur imprudent en
approche son flambeau, ou lorsqu'il l'y jette au retour de
l'aurore, ainsi s'embrase et brûle le cur
d'Apollon; et l'espérance nourrit un amour que le
succès ne doit point couronner.
Il voit les cheveux de la Nymphe flotter négligemment
sur ses épaules : Et que serait-ce, dit-il, si
l'art les avait arrangés ? Il voit ses yeux briller
comme des astres; il voit sa bouche vermeille; il sent que ce
n'est pas assez de la voir. Il admire et ses doigts, et ses
mains, et ses bras plus que demi nus; et ce qu'il ne voit pas
son imagination l'embellit encore. Daphné fuit plus
légère que le vent; et c'est en vain que le dieu
cherche à la retenir par ce discours :
[504] "Nymphe du Pénée, je t'en
conjure, arrête ! ce n'est pas un ennemi qui te
poursuit. Arrête, nymphe, arrête ! La brebis
fuit le loup, la biche le lion; devant l'aigle la timide
colombe vole épouvantée : chacun fuit ses
ennemis; mais c'est l'amour qui me précipite sur tes
traces. Malheureux que je suis ! prends garde de
tomber ! que ces épines ne blessent point tes
pieds ! que je ne sois pas pour toi une cause de
douleur ! Tu cours dans des sentiers difficiles et peu
frayés. Ah ! je t'en conjure, modère la
rapidité de tes pas; je te suivrai moi-même plus
lentement. Connais du moins l'amant qui t'adore : ce n'est
point un agreste habitant de ces montagnes; ce n'est point un
pâtre rustique préposé à la garde
des troupeaux. Tu ignores, imprudente, tu ne connais point
celui que tu évites, et c'est pour cela que tu le fuis.
Les peuples de Delphes, de Claros, de Ténédos, et
de Patara, obéissent à mes lois. Jupiter est mon
père. Par moi tout ce qui est, fut et doit être,
se découvre aux mortels. Ils me doivent l'art d'unir aux
accords de la lyre les accents de la voix. Mes flèches
portent des coups inévitables; mais il en est une plus
infaillible encore, c'est celle qui a blessé mon
cur. Je suis l'inventeur de la médecine. Le monde
m'honore comme un dieu secourable et bienfaisant. La vertu des
plantes m'est connue; mais il n'en est point qui
guérisse le mal que fait l'Amour; et mon art, utile
à tous les hommes, est, hélas ! impuissant
pour moi-même."
[525] Il en eût dit davantage; mais,
emportée par l'effroi, Daphné, fuyant encore plus
vite, n'entendait plus les discours qu'il avait
commencés. Alors de nouveaux charmes frappent ses
regards : les vêtements légers de la Nymphe
flottaient au gré des vents; Zéphyr agitait
mollement sa chevelure déployée, et tout dans sa
fuite ajoutait encore à sa beauté. Le jeune dieu
renonce à faire entendre des plaintes désormais
frivoles : lAmour lui-même l'excite sur les
traces de Daphné; il les suit d'un pas plus rapide.
Ainsi qu'un chien gaulois, apercevant un lièvre dans la
plaine, s'élance rapidement après sa proie dont
la crainte hâte les pieds légers; il s'attache
à ses pas; il croit déjà la tenir, et, le
cou tendu, allongé, semble mordre sa trace; le timide
animal, incertain s'il est pris, évite les morsures de
son ennemi, et il échappe à la dent
déjà prête à le saisir : tels
sont Apollon et Daphné, animés dans leur course
rapide, l'un par l'espérance, et l'autre par la crainte.
Le dieu paraît voler, soutenu sur les ailes de l'Amour;
il poursuit la nymphe sans relâche; il est
déjà prêt à la saisir;
déjà son haleine brûlante agite ses cheveux
flottants.
[543] Elle pâlit, épuisée par la
rapidité d'une course aussi violente, et fixant les
ondes du Pénée : "S'il est vrai, dit-elle,
que les fleuves participent à la puissance des dieux,
ô mon père, secourez-moi ! ô terre,
ouvre-moi ton sein, ou détruis cette beauté qui
me devient si funeste" ! À peine elle achevait
cette prière, ses membres s'engourdissent; une
écorce légère presse son corps
délicat; ses cheveux verdissent en feuillages; ses bras
s'étendent en rameaux; ses pieds, naguère si
rapides, se changent en racines, et s'attachent à la
terre : enfin la cime d'un arbre couronne sa tête et
en conserve tout l'éclat. Apollon l'aime encore; il
serre la tige de sa main, et sous sa nouvelle écorce il
sent palpiter un cur. Il embrasse ses rameaux; il les
couvre de baisers, que l'arbre paraît refuser
encore : "Eh bien ! dit le dieu, puisque tu ne peux
plus être mon épouse, tu seras du moins l'arbre
d'Apollon. Le laurier ornera désormais mes cheveux, ma
lyre et mon carquois : il parera le front des guerriers du
Latium, lorsque des chants d'allégresse
célébreront leur triomphe et les suivront en
pompe au Capitole : tes rameaux, unis à ceux du
chêne, protégeront l'entrée du palais des
Césars; et, comme mes cheveux ne doivent jamais sentir
les outrages du temps, tes feuilles aussi conserveront une
éternelle verdure."
Il dit; et le laurier, inclinant ses rameaux, parut
témoigner sa reconnaissance, et sa tête fut
agitée d'un léger frémissement.
Io (I, 568-600)
Il est dans l'Hémonie une vallée profonde
qu'entourent d'épaisses forêts; on l'appelle
Tempé. C'est là que le Pénée,
tombant du haut du Pinde, roule avec fracas ses flots
écumeux; forme dans sa chute rapide un humide brouillard
qui arrose la cime des bois environnants, et du bruit de son
torrent fatigue au loin les échos. C'est là
qu'est la demeure de ce fleuve puissant; c'est là que
des rochers de son antre il commande à ses ondes et aux
nymphes qui les habitent. Tous les fleuves voisins de cette
contrée se rendent auprès de Pénée,
incertains s'ils doivent le féliciter, ou le consoler de
la perte de sa fille. On y voit le Sperchius, au front ceint de
peupliers, l'Énipée, dont les eaux ne sont jamais
tranquilles; le vieil Apidane, le paisible Amphryse, et
l'Éas, et tous les autres fleuves qui, terminant enfin
leur course impétueuse et vagabonde, vont reposer dans
locéan leurs flots fatigués d'un long
cours.
[583] Le seul Inachus ne vint point. Caché
dans sa grotte profonde, il grossissait ses flots de ses
larmes. Il pleure Io, sa fille, qu'il a perdue, ignorant si
elle jouit encore de la vie, ou si elle est descendue chez les
morts; et comme il ne l'a trouvée nulle part, il ne peut
croire qu'elle existe encore : il craint même pour
elle de plus grands malheurs.
Le maître des dieux l'avait vue lorsqu'elle revenait
des bords du fleuve de son père : "Ô
nymphe ! avait-il dit, nymphe digne de Jupiter, quel est
l'heureux mortel destiné à posséder tant
de charmes ? Viens sous les ombres épaisses de ces
bois (et il les lui montrait), viens, tandis que le soleil,
élevé au plus haut des cieux, embrase les airs.
Ne crains pas de pénétrer seule dans ces forets,
retraite des bêtes farouches; un dieu t'y servira de
guide et de protecteur; et ce ne sera pas un dieu vulgaire,
mais celui-là même qui de sa main puissante tient
le sceptre des cieux et qui lance la foudre. Arrête et ne
fuis pas". Elle fuyait en effet. Elle avait déjà
dépassé les pâturages de Lerne, et les
champs et les arbres du Lyncée, lorsque le dieu,
couvrant au loin la terre de ténèbres,
arrêta la fuite de la nymphe, et triompha de sa
pudeur.
Argus (I, 501-688)
Cependant Junon, abaissant ses regards sur la terre,
s'étonne de voir que d'épais nuages aient
changé soudain, en une nuit profonde, le jour le plus
brillant. Elle reconnaît bientôt que ces
brouillards ne s'élevaient point du fleuve ni du sein de
la terre humide. Elle cherche de tous côtés son
époux qu'elle a si souvent vu et surpris
infidèle, et ne le trouvant point dans le ciel :
"Ou je me trompe, dit-elle, ou je suis encore outragée";
et sélançant du haut de l'Olympe sur la
terre, elle commande aux nuages de s'éloigner.
[610] Mais Jupiter avait prévu
l'arrivée de son épouse, et déjà il
avait transformé en génisse argentée la
fille d'Inachus. Elle est belle encore sous cette forme
nouvelle : Junon, en dépit d'elle-même,
admire sa beauté; mais, comme si elle eût tout
ignoré, elle demande d'où elle est venue,
à quel troupeau elle appartient, et quel en est le
maître. Jupiter, pour mettre fin à ces questions,
feint, et répond que la terre vient de l'enfanter. La
fille de Saturne le prie de la lui donner. Que fera-t-il ?
sera-t-il assez cruel pour livrer son amante à sa
rivale ? un refus cependant le rendra suspect. Ce que la
honte lui conseille, l'amour le lui défend, et l'amour
sans doute eût triomphé : mais Jupiter
peut-il refuser un don si léger à sa sur,
à la compagne de son lit, sans qu'elle ne
soupçonne que ce n'est pas une génisse qu'on lui
refuse ? Junon, l'ayant obtenue, ne fut pas même
entièrement rassurée; elle craignit Jupiter et
ses artifices, jusqu'à ce qu'elle eût
confié cette génisse aux soins vigilants d'Argus,
fils d'Arestor.
[625] Ce monstre avait cent yeux, dont deux
seulement se fermaient et sommeillaient, tandis que les autres
restaient ouverts et comme en sentinelle. En quelque lieu qu'il
se plaçât, il voyait toujours Io, et, quoique
assis derrière elle, elle était devant ses yeux.
Il la laisse paître pendant le jour; mais lorsque le
soleil est descendu sous la terre, il l'enferme et passe
à son col d'indignes liens. Infortunée !
elle n'a pour aliments que les feuilles des arbres et l'herbe
amère; pour boisson, que l'eau bourbeuse; pour lit, que
la terre souvent toute nue. Elle veut tendre à son
gardien des bras suppliants, elle ne les trouve plus; elle veut
se plaindre, il ne sort de sa bouche que des mugissements dont
elle est épouvantée. Elle se présente aux
bords de l'Inachus, jadis témoin de ses jeux innocents;
à peine a-t-elle vu, dans les eaux du fleuve, sa
tête et ses cornes nouvelles, elle est effrayée et
se fuit elle-même. Les Naïades ignorent qui elle
est; son père même, Inachus, ne peut la
reconnaître. Cependant elle suit son père, elle
suit ses surs; elle soffre à leurs regards
étonnés de sa beauté; elle se laisse
caresser de la main. Le vieil Inachus arrache des herbes et les
lui présente; elle lèche, elle baise les mains de
son père; elle verse des larmes. Ah ! si elle avait
encore l'usage de la voix, elle implorerait son secours; elle
dirait et son nom et ses malheurs. Mais, au défaut de la
voix, des lettres que son pied trace sur le sable apprennent au
vieillard le destin déplorable de sa fille.
[651] "Malheureux que je suis !
s'écrie-t-il suspendant ses bras au cou de la
génisse gémissante, père
infortuné ! est-ce donc toi que j'ai
cherchée par toute la terre ? Hélas !
en ce jour je te revois et ne te retrouve pas. Ah !
j'étais moins à plaindre quand j'ignorais ton
sort. Tu te tais; tu ne réponds pas à mes
plaintes. Seulement de profonds soupirs s'échappent de
ton sein. Tu voudrais parler, et tu ne peux que mugir.
Incertain de ta destinée, j'avais préparé
pour toi les flambeaux de l'hymen; j'attendais de toi un gendre
et des neveux : maintenant c'est dans un troupeau que tu
dois trouver un mari et placer tes enfants. Malheureux
d'être dieu ! la mort ne peut terminer mon
déplorable destin : la porte du trépas m'est
fermée, et ma douleur doit être éternelle
comme moi."
Le monstre aux cent yeux, interrompant ces plaintes, arrache
Io des bras de son père, la conduit dans d'autres
pâturages, s'assied sur le sommet d'une colline, et
promène autour d'elle des regards vigilants.
[668] Cependant, le maître des dieux ne peut
supporter plus longtemps les malheurs de la sur de
Phoronée. Il appelle son fils Mercure, né de la
plus belle des Pléiades; il lui commande de livrer Argus
à la mort. Aussitôt, Mercure attache ses ailes
à ses talons, couvre sa tête de son casque, arme
sa main puissante du caducée qui fait naître le
sommeil, et du palais de Jupiter, il descend rapidement sur la
terre. Il dépose, à l'écart, et son casque
et ses ailes; il ne retient que le caducée, dont il se
sert, comme un berger de sa houlette, pour rassembler un
troupeau de chèvres qu'il a dérobées dans
les champs, et qu'il conduit en jouant du chalumeau.
[678] Séduit par l'harmonie de cet instrument
nouveau, "Qui que tu sois, dit le gardien préposé
par Junon, tu peux t'asseoir, avec, moi, sur cette roche :
tu chercherais vainement un meilleur pâturage pour tes
chèvres, et cet ombrage frais, tu le vois, invite le
pasteur."
Le petit-fils d'Atlas s'assied, et d'abord, par de longs
discours, il semble arrêter le jour qui s'écoule;
ensuite, par les accords lents de la flûte, il veut
endormir Argus. Cependant le monstre combat le doux sommeil, et
quoiqu'une partie de ses yeux en soit vaincue, l'autre veillant
encore, il demande quel art a fait naître la flûte
nouvellement inventée.
Syrinx (I, 689-746)
Mercure répond : "Sur les monts glacés de
l'Arcadie, parmi les Hamadryades qui habitent le Nonacris,
paraissait avec éclat une naïade que les nymphes
appelaient Syrinx. Plusieurs fois elle avait
échappé à la poursuite des Satyres,
à celle de tous les dieux des bois et des campagnes.
Elle imitait les exercices de Diane; elle lui avait
consacré sa virginité : elle avait le
même port, les mêmes vêtements, et on
l'eût prise pour la fille de Latone, si son arc d'ivoire
eût été d'or, comme celui de la
déesse; et cependant on s'y méprenait encore. Un
jour, le dieu Pan, qui hérisse sa tête de
couronnes de pin, descendant du Lycée, la vit, et lui
adressa ce discours
." Mercure allait le rapporter. Il
allait dire comment la nymphe, insensible à ses
prières, avait fui par des sentiers difficiles jusqu'aux
rives sablonneuses du paisible Ladon; comment le fleuve
arrêtant sa course, elle avait imploré le secours
des naïades, ses surs; comment, croyant saisir la
nymphe fugitive, Pan n'embrassa que des roseaux; comment,
pendant qu'il soupirait de douleur, ces roseaux, agités
par les vents, rendirent un son léger, semblable
à sa voix plaintive; comment le dieu, charmé de
cette douce harmonie et de cet art nouveau,
s'écria : "Je conserverai du moins ce moyen de
m'entretenir avec toi"; comment enfin le dieu, coupant des
roseaux d'inégale grandeur, et les unissant avec de la
cire, en forma l'instrument qui porta le nom de son amante.
[713] Mais, lorsqu'il se préparait à
raconter la fin de cette aventure, il s'aperçoit que
tous les yeux d'Argus ont été vaincus par le
sommeil. Il cesse de parler, et, les touchant de sa baguette
puissante, il épaissit encore les pavots dont ils sont
surchargés. Soudain, de son glaive recourbé, il
abat la tête chancelante du monstre; elle tombe et roule
sur le rocher ensanglanté.
Tu meurs, Argus; tes cent yeux sont fermés à
la lumière; ils sont couverts d'une éternelle
nuit : Junon les recueille, et les plaçant sur les
plumes de l'oiseau qui lui est consacré, ils brillent en
étoiles, sur sa queue épandus.
Cependant le courroux de la déesse s'augmente par le
meurtre d'Argus. Elle cherche une prompte vengeance. Sans cesse
une furie impitoyable frappe les regards et trouble l'esprit de
sa rivale; d'aveugles terreurs remplissent son âme :
elle erre et fuit épouvantée par tout l'univers.
Le Nil devait être le terme de ses infortunes :
arrivée sur ses bords, épuisée de
lassitude, elle tombe sur ses genoux, et, repliant son col en
arrière, elle tourne son front vers les cieux; par des
gémissements, des larmes et des mugissements plaintifs,
elle semble se plaindre à Jupiter, et lui demander la
fin de ses malheurs. Alors ce dieu, pressant dans ses bras son
auguste compagne, la conjure de se laisser
fléchir : "Cessez de craindre, dit-il, dans
l'avenir; Io ne sera plus pour vous un sujet d'alarmes". Il le
jure, et il commande au Styx d'entendre ce serment.
[738] La colère de Junon s'apaise. Soudain,
la nymphe reprend sa forme première; elle est ce qu'elle
avait été. Son poil s'efface; ses cornes
disparaissent; l'orbe de ses yeux se rétrécit; sa
bouche se resserre; ses épaules et ses mains reviennent
en leur premier état; cinq ongles séparent et
divisent la corne de ses pieds : il ne lui reste de la
génisse que son éclatante blancheur. Elle se
relève sur deux pieds qui suffisent pour la
porter : mais elle n'ose parler encore; elle craint de
mugir, et sa bouche timide ne fait entendre que des mots
entrecoupés.
Phaéthon (I, 747-779)
L'Égypte l'adore aujourd'hui comme une
divinité bienfaisante, et ses prêtres nombreux
portent des robes de lin.
On croit qu'Épaphus dut le jour à la nouvelle
déesse, et que Jupiter fut son père. La
mère et le fils partagent, en Égypte, les temples
et les honneurs divins. Épaphus, et Phaéthon,
fils du Soleil, avaient même âge et même
caractère. Phaéthon, fier de son origine, parlait
avec orgueil, et ne cédait jamais à son ami.
Fatigué de sa présomption, "Insensé, lui
dit un jour Épaphus, vous ajoutez une trop grande foi
aux discours de votre mère; cessez de vous enorgueillir
d'un père supposé."
[755] Phaéthon rougit, et la honte sert de
frein à sa fureur. Il va raconter à
Clymène, sa mère, l'affront qu'il vient de
recevoir : "Plaignez-moi d'autant plus ajoute-t-il, que,
malgré ma fierté, j'ai pu dévorer cet
outrage sans pouvoir le repousser. Ah ! si
réellement je suis issu du sang des dieux, donnez m'en
une preuve éclatante". Il dit, et, se jetant dans les
bras de sa mère, il la conjure par elle-même, par
la tête de Mérops son époux, et par l'hymen
de ses surs, de lui faire connaître son père
à des signes certains.
Qui dira si Clymène fut plus touchée des
plaintes de son fils, qu'elle ne fut irritée de se voir
soupçonnée d'imposture ? Elle
élève ses mains vers le ciel, et, fixant ses yeux
sur le Soleil : "Je jure, mon fils, s'écria-t-elle,
par ces rayons qui nous éclairent, par ce Soleil qui
nous voit, et qui nous entend, que tu es le fils de cet astre
qui féconde l'univers. Si je mens, qu'il me refuse ses
feux, et que sa lumière brille à mes yeux pour la
dernière fois. Tu peux d'ailleurs aller facilement
jusqu'au palais de ton père : l'orient, où
il réside, touche aux terres que nous habitons; et si
ton courage ne te trahit point, pars, le Soleil te confirmera
ta superbe origine."
À ce discours, Phaéton a tressailli de joie.
Il se croit déjà transporté dans les
cieux. Il traverse et les régions éthiopiennes
qui lui sont soumises, et les Indes placées sous la zone
brûlante; et bientôt il arrive à l'orient,
au palais du Soleil.
Livre Deux
ARGUMENT.
Phaéthon demande à conduire le char du Soleil.
Jupiter le foudroie, et le précipite dans
l'Éridan. Ses surs sont changées en
peupliers. Métamorphoses de Cygnus, en cygne; de
Callisto, en ourse; d'Ocyrhoé, en cavale; le Corbeau
perd la blancheur de son plumage. Esculape
élevé par le Centaure Chiron. Battus et
Aglauros changés en rochers. Antre de l'Envie.
Jupiter prend la forme d'un taureau; enlèvement
d'Europe.
Phaéthon (II,
1-332)
Le palais du Soleil est soutenu par de hautes colonnes. Il
est resplendissant d'or et brillant du feu des pierreries.
L'ivoire couvre ses vastes lambris. Sur ses portes superbes
rayonne l'argent; mais le travail y surpasse la matière.
Le dieu de Lemnos y grava l'océan qui environne la
terre, la terre elle-même, et les cieux, voûte
éclatante de l'univers.
On y voit les dieux des mers s'élever sur les ondes;
on y distingue Triton avec sa conque, l'inconstant
Protée, et l'énorme Égéon pressant
de son poids les énormes baleines. On y voit Doris et
ses filles : plusieurs d'entre elles semblent fendre les
ondes, tandis que d'autres, assises sur des rochers, font
sécher leur humide chevelure, et que d'autres encore
voguent portées sur le dos des monstres marins. Elles
n'ont pas toutes les mêmes traits, et cependant elles se
ressemblent; on reconnaît qu'elles sont surs. La
terre est couverte de villes avec leurs habitants, de
forêts et d'animaux, de fleuves, de nymphes, et de
divinités champêtres. La sphère brillante
des cieux, ayant à sa droite et à sa gauche les
douze signes du Zodiaque, couronne ce merveilleux ouvrage.
[19] À peine le fils de Clymène,
incertain de sa naissance, arrive au palais du Soleil, qu'il
dirige ses pas vers le dieu de la lumière; mais, ne
pouvant soutenir l'éclat qui l'environne, il
s'arrête et le contemple de loin. Couvert d'une robe de
pourpre, Phébus est assis sur un trône brillant
d'émeraudes. À ses côtés sont les
Jours, et les Mois, et les Années, et les
Siècles, et les Heures séparées par
d'égales distances. Là paraît le Printemps
couronné de fleurs nouvelles; l'Été nu,
tenant des épis dans sa main; l'Automne encore teint des
raisins qu'il a foulés; et l'Hiver glacé, aux
cheveux blancs qui se hérissent sur sa tête.
Assis au milieu de cette cour, le Soleil, de cet il
qui voit tout dans le monde, aperçoit Phaéthon
que tant de merveilles frappent de crainte et
d'étonnement. "Ô Phaéthon, digne fils du
Soleil, quel est, dit-il, le motif qui t'amène en ces
lieux ?"
[35] "Puissant dispensateur du jour dans le vaste
univers, ô Soleil, répond Phaéthon, ô
mon père ! si pourtant il m'est permis de te donner
ce nom, et si ma mère ne couvre pas sa faute d'un
mensonge spécieux, dissipe le doute qui assiège
mes esprits, et donne un gage certain de ma noble origine."
Il dit : et le Soleil détachant les rayons
éblouissants qui couronnent sa tête, commande
à Phaéthon de s'approcher; et le pressant sur son
sein, il s'écrie : "Oui, tu es mon fils, et tu me
mérites de l'être. Clymène ne t'a point
trompé; et, pour t'en convaincre, je suis prêt
à t'accorder le don que tu demanderas. J'en atteste le
Styx, à mes rayons inaccessible, mais garant redoutable
des promesses des dieux."
[47] À peine il achevait ces mots, que
Phaéthon exprime le désir de conduire, un seul
jour, le char de son père, et de tenir les rênes
de ses coursiers. Le Soleil regretta son serment; et laissant
retomber trois fois sa tête sur son sein : "Tes
vux indiscrets, dit-il, ont rendu mon serment
téméraire. Que ne puis-je le
rétracter ! Ô mon fils, le refus de mon char
serait, je l'avoue, le seul que je voudrais te faire. Mais les
conseils me sont au moins permis. Tu m'as trop demandé,
Phaéthon ! trop faible et trop jeune, tu ne
pourrais réussir. Tes destins sont d'un mortel, et tes
voeux sont d'un dieu. Tu oses même prétendre ce
que les dieux ne pourraient exécuter; et quelle que soit
leur puissance, nul d'entre eux ne se tiendrait ainsi que moi
sur ce char embrasé; non, pas même le maître
de l'Olympe, Jupiter, qui lance au loin la foudre de sa
terrible main. Et cependant qu'avons-nous de plus grand que
Jupiter ?
[63] "Ma carrière s'ouvre par une route
escarpée qu'ont peine à franchir mes coursiers
rafraîchis par le repos de la nuit. Le milieu de ma
course est dans les plus hautes régions du ciel; et
alors, quelque accoutumé que je sois à voir
au-dessous de moi la terre et l'immensité des mers,
l'effroi fait palpiter mon coeur et glace mon courage. La fin
de ma carrière est si rapidement inclinée, que,
pour retenir mon char, j'ai besoin d'une longue
expérience; et Téthys elle-même, lorsque je
descends dans ses ondes, craint toujours que je n'y sois
précipité. Mais il est encore d'autres obstacles
à surmonter. Le ciel, par un mouvement constant, tourne
sur son axe; les astres sont entraînés dans sa
marche rapide, tandis que seul résistant à la
force qui les emporte, je suis dans les airs une route
opposée.
[74] "Suppose un moment que je t'ai confié
mon char, que feras-tu ? pourras-tu, sans être
emporté par leur rapidité, résister
à l'agitation des pôles et de l'axe des
cieux ? Tu te flattes peut-être de rencontrer sur ta
route des bocages sacrés, des villes et des temples
enrichis des dons offerts aux immortels; mais tu ne trouveras
partout que des périls et des monstres effrayants. Si tu
suis, sans t'égarer, la véritable voie, tu
passeras entre les cornes du Taureau, qui regarde à
l'orient; tu verras te menacer l'arc du Sagittaire, la gueule
sanglante du Lion, et l'affreux Scorpion, dont les bras
couvrent une grande partie du ciel; et le Cancer, qui, non loin
de lui, mais d'un autre côté, recourbe les siens.
Comment d'ailleurs régiras-tu mes coursiers
impétueux, qui font jaillir de leurs bouches et de leurs
naseaux brûlants les feux qui les animent ?
Moi-même, j'ai peine à les gouverner lorsque
échauffés dans leur course ils résistent
au frein. Ô mon fils, crains d'obtenir de ton père
une trop funeste faveur. Révoque des voeux imprudents,
tandis qu'il en est temps encore. Tu demandes un
témoignage certain qui te fasse connaître l'auteur
de tes jours : ah ! ce témoignage certain est
dans le trouble de mes sens. Reconnais-y l'inquiétude
d'un père. Regarde ! elle se peint sur mon front
attristé. Et que ne peux-tu lire dans mon coeur, et voir
de quelles tendres sollicitudes il est agité !
Cherche ce que le monde renferme de plus précieux.
Choisis et demande ce qu'ont de plus rare et la terre, et la
mer, et les cieux ! je l'offre à tes désirs.
Je ne te refuse qu'une seule grâce, parce qu'elle serait
pour toi moins un honneur qu'un châtiment. Ô
Phaéthon, tu crois requérir un bienfait, et c'est
ta perte que tu demandes. Jeune insensé ! pourquoi
me presser dans tes bras ? N'en doute point, tu seras
satisfait : je l'ai juré par le fleuve des
enfers : mais, encore une fois, forme des voeux moins
indiscrets."
[103] Apollon a cessé de parler; mais
Phaéthon rejette ses conseils. Il persiste dans sa
demande, et brûle de monter sur le char de son
père. Après avoir inutilement et longtemps
différé, Apollon cède enfin, et le conduit
aux lieux où est le char, ouvrage et présent de
Vulcain. Le timon, l'essieu, les roues étaient d'or, et
les rayons d'argent. Partout étincellent les pierres
précieuses qui réfléchissent l'ardente
lumière du Soleil.
Mais tandis que l'audacieux Phaéthon admire la
richesse du travail et celle de la matière, la vigilante
Aurore ouvre les portes resplendissantes de l'orient; elle sort
de son palais de roses : et l'Étoile de Vénus
rassemblant les astres de la nuit, les chasse devant elle, et
quitte enfin les cieux.
Dès que le Soleil voit sur l'univers rougir la
lumière naissante, et dans elle s'évanouir le
croissant de Phébé, il commande aux Heures
rapides d'atteler ses coursiers. Soudain ces déesses
légères obéissent à sa voix :
elles conduisent les coursiers rassasiés des sucs de
l'ambroisie, et qui reçoivent le frein retentissant.
[122] Apollon verse une essence céleste sur
le front de Phaéthon, pour qu'il puisse supporter
l'ardeur des feux qui l'environneront. De sa couronne
rayonnante il ceint la tête de son fils; et laissant
échapper des soupirs, présage de son deuil : "Si
du moins, dit-il, tu daignes écouter et suivre les
conseils de ton père, ô mon fils, fais plus
souvent usage du mors que de l'aiguillon. D'eux-mêmes mes
coursiers sont rapides, mais il est difficile de modérer
leur ardeur. Garde-toi de suivre la ligne droite qui coupe les
cinq zones : il est un chemin tracé par une ligne
oblique sur les trois zones du milieu; il s'y termine, et ne
s'étend ni vers le pôle Austral, ni vers l'Ourse
glacée. C'est là qu'il faut marcher; là tu
verras encore les traces de mes roues. Mais, afin que la terre
et le ciel reçoivent une égale chaleur, prends
garde de trop descendre, ou de trop t'élever dans les
plaines de l'éther; tu embraserais la voûte
céleste, ou la terre serait consumée par les
flammes. Le milieu est le chemin le plus sûr. Crains de
te laisser entraîner, à droite, dans les
nuds du Serpent; crains, à gauche, de toucher
à l'Autel. Marche à une égale distance de
ces constellations. J'abandonne le reste à la fortune.
Qu'elle te favorise; et, mieux que toi, qu'elle veille au salut
de tes jours ! Mais tandis que je parle, la nuit humide a
touché les bords de l'Hespérie, où
s'arrête son cours. Je ne puis tarder plus longtemps;
l'univers attend ma présence. Déjà
l'Aurore a chassé les ombres, elle brille : saisis
les rênes; ou si ta résolution n'est pas
invincible, use de mes conseils plutôt que de mon char.
Aucun danger ne te presse dans ce palais; et puisque tu n'es
pas encore assis sur mon char, objet d'une ambition trop
imprudente, laisse-moi dispenser la lumière au monde, et
contente-toi d'en jouir."
[150] Mais Phaéthon impatient s'élance
sur le char; il s'y place, et joyeux il déploie les
rênes confiées à ses mains; il rend
grâces à son père, qui, malgré lui,
cédait à ses désirs.
Cependant les rapides coursiers du Soleil, Pyrois,
Éoiis, Éthon, et Phlégon font retentir, de
leurs hennissements, l'air qu'ils remplissent d'une haleine
enflammée, et frappent du pied les barrières du
monde. Téthys les ouvre, et ne prévoyant pas le
sort de son petit-fils, elle rend libre l'immense
carrière des cieux. Les coursiers s'y
précipitent; ils fendent, d'un pied vainqueur, les
nuages qui s'opposent à leur passage; et,
secondés par leurs ailes légères, ils
devancent les vents qui sont avec eux partis de l'orient. Ils
ignorent pourquoi le char devenu plus léger n'a pas son
poids accoutumé. Tel qu'un vaisseau dont le lest est
trop faible devient le mobile jouet des flots, tel le char du
Soleil, comme s'il était vide, roule par bonds et saute
dans les airs. Les, coursiers étonnés s'en
aperçoivent; ils abandonnent la route ordonnée;
ils ne courent plus dans l'ordre accoutumé.
Phaéthon s'épouvante; il ne sait de quel
côté tourner les rênes; il ignore le chemin
qu'il faut suivre : et que lui servirait de le
savoir ? ses coursiers sont indociles à sa
voix.
[171] Alors, pour la première, fois, les
étoiles glacées du septentrion sentirent les
rayons du Soleil, et vainement elles cherchèrent
à se plonger dans l'océan, qu'elles ne peuvent
approcher. Le Serpent placé près du pôle,
et jusqu'alors toujours engourdi, et jamais redoutable,
s'échauffa, et s'anima de nouvelles fureurs. Et toi,
paresseux Bouvier, malgré ta lenteur ordinaire, et
malgré les soins de ton chariot, l'effroi, dit-on,
hâta ta marche, et précipita tes pas
languissants.
[178] Du haut des airs, l'infortuné
Phaéthon voit la terre disparaître dans un profond
éloignement. Il pâlit; ses genoux chancellent, et,
dans un océan de lumière, les
ténèbres couvrent ses yeux. Oh ! qu'alors il
voudrait n'avoir jamais vu les chevaux de son père,
n'avoir jamais voulu éclaircir le mystère de sa
naissance ! Il désirerait que le Soleil eût
rejeté sa demande; il serait content d'être
appelé fils de Mérops. Mais le char l'emporte
comme un vaisseau battu de la tempête, et dont le pilote
impuissant abandonne le gouvernail à la fortune et aux
vents. Que fera- t-il ? Il mesure, dans son effroi, et la
route immense qu'il a franchie, et celle plus grande encore
qu'il lui faut parcourir. Il regarde déjà loin
derrière lui, l'orient, où le destin lui
défend de retourner; il regarde l'occident, où il
ne doit point arriver. Incertain de ce qu'il doit faire, il
frémit. Il tient encore les rênes, mais il ne les
régit plus. Il ignore même le nom de ses
coursiers. Il ne voit partout, dans les plaines du ciel, que
des prodiges et, des monstres affreux. Ici, le Scorpion
prolonge en deux arcs ses bras, recourbe sa queue, et à
lui seul remplit l'espace de deux signes. Il voit le monstre,
couvert de sueur et d'un venin brûlant, le menacer du
dard dont sa queue est armée. À cet aspect
horrible, l'effroi glace sa main, et sa main laisse
échapper les rênes. Aussitôt que les
coursiers les sentent battre et flotter sur leurs flancs, ils
s'abandonnent, et s'égarent, sans guide, à
travers les airs. Ils volent dans des régions inconnues,
tantôt emportant le char jusqu'aux astres de
l'éther, tantôt le précipitant dans des
routes voisines de la terre. Phébé
s'étonne de voir le char de son frère rouler
au-dessous du sien; et déjà s'exhalent en
fumée les nuages brûlants.
[210] Les montagnes s'embrasent. La chaleur
dessèche la terre, qui se fend, s'entrouvre, et perd ses
sucs vivifiants. Les prairies jaunissent; les arbres sont
consumés avec leurs feuillages; les moissons
desséchées fournissent un aliment à la
flamme qui les détruit. Mais ce sont là les moins
horribles maux. Un vaste incendie dévore les
cités, leurs murailles et leurs habitants; il
réduit en poudre les peuples et les nations; il consume
les forêts; il pénètre les montagnes: tout
brûle, l'Athos, et le Taurus; le Tmolus, et l'Oeta;
l'Ida, célèbre par ses fontaines, dont la source
est maintenant tarie; et l'Hélicon, chéri des
Muses; et l'Hémus, qu'Orphée n'a pas encore
illustré. L'Etna voit redoubler les feux qui s'agitent
dans ses flancs; les deux cimes du Parnasse s'enflamment, ainsi
que l'Éryx, le Cynthe et l'Othrys, et le Rhodope, qui
voit fondre enfin ses neiges éternelles; et le Mimas, le
Dindyme, le Mycale, et le Cithéron, destiné aux
mystères de Bacchus. Les glaces de la Scythie la
protègent en vain. Le Caucase est en feu. Les flammes en
fureur gagnent l'Ossa, le Pinde, et l'Olympe, plus grand que
tous les deux, et les Alpes, qui s'élèvent
jusqu'aux cieux; et l'Apennin, qui supporte les nues.
[227] Phaéthon ne voit dans tout l'univers
que des feux; il n'en peut plus longtemps soutenir la violence.
Il ne sort de sa bouche qu'un souffle brûlant, semblable
à la vapeur qui s'élève d'une fournaise
ardente. Il voit son char qui commence à s'embraser. Il
se sent étouffé par les cendres et par les
étincelles qui volent et montent jusqu'à lui. Une
épaisse et noire fumée l'enveloppe de toutes
parts. Il ne distingue ni les lieux où il est, ni la
route qu'il tient; et il se laisse emporter à l'ardeur
effrénée de ses coursiers.
[235] Alors, dit-on, le sang des Éthiopiens,
attiré, par la chaleur, à la superficie de leur
corps, leur donna cette couleur d'ébène qui
depuis leur est devenue naturelle. Alors la Libye, perdant
à jamais sa féconde humidité, devint un
désert de sables brûlants. Alors les Nymphes, les
cheveux épars, pleurèrent leurs fontaines taries
et leurs lacs desséchés. La Béotie chercha
vainement la source de Dircé; Argos, celle d'Amymone;
Éphyre, celle de Pyrène. L'incendie avait atteint
les fleuves au lit le plus vaste et le plus profond, le
Tanaïs fumant au milieu de ses flots; le vieux
Pénée; le Caïque baignant les champs de
Teuthranie; l'impétueux Isménos,
l'Érymanthe, qui coule dans la Phocide; le Xanthe, qui
devait s'embraser une seconde fois, le Lycormas, qui roule des
sables jaunes dans l'Étolie; le Méandre, qui se
joue dans ses bords sinueux; le Mélas, qui arrose la
Mygdonie; et l'Eurotas, si voisin du Ténare. L'Euphrate,
qui baigne les murs de Babylone; l'Oronte, qui descend du
Liban; le rapide Thermodon, et le Gange, et le Phase, et le
Danube roulent des flots brûlants. L'Alphée est
embrasé; la flamme brille sur les deux rives du
Sperchius. L'or qu'entraîne le Tage devient liquide, et
coule avec ses eaux. Les cygnes, dont le chant harmonieux
réjouit les rives méoniennes, brûlent dans
les eaux du Caystre. Le Nil épouvanté remonte aux
extrémités de la terre, où depuis il a
caché sa source. Les sept bouches de ce fleuve sont des
canaux desséchés dans des vallées
stériles. Le même embrasement se communique aux
fleuves de Thrace, l'Hèbre et le Strymon; aux fleuves de
l'occident, le Rhin, le Rhône, l'Éridan, et le
Tibre, auquel les dieux ont promis l'empire du monde.
[260] La terre est entrouverte de toutes parts; la
lumière, pénétrant au séjour des
ombres, épouvante le roi des Enfers, et Proserpine son
épouse. L'océan resserre au loin ses
rivages : une grande partie de son lit n'est qu'une plaine
de sables arides. Les montagnes jusqu'alors cachées au
vaste sein des mers élèvent au-dessus des flots
leurs cimes, et augmentent le nombre des Cyclades. Les poissons
cherchent un asile dans les gouffres de l'onde; et les
dauphins, à la queue recourbée, n'osent plus
monter à la surface des eaux. Les monstres marins
languissent, étendus sans mouvement, dans les profonds
abîmes. On dit même qu'alors Nérée,
Doris et ses filles, se cachèrent dans leurs antres
brûlants; que Neptune éleva trois fois ses bras et
sa tête courroucée au-dessus des flots, et que
trois fois il les y replongea, vaincu par les feux qui
embrasaient les airs.
Cependant la Terre voyant diminuer la masse des eaux qui
l'environnent, et les fontaines se retirer dans son sein, comme
dans celui de leur mère commune, soulève sa
tête autrefois si féconde, et maintenant aride et
desséchée. Elle couvre son front de sa main; elle
s'émeut, et le monde est ébranlé; et
bientôt retombant au-dessous de sa place ordinaire, d'une
voix altérée, elle exhale ces mots :
[279] "Si tel est mon destin, si je l'ai
mérité, puissant maître des dieux !
pourquoi la foudre oisive hésite-t-elle dans tes
mains ? Si je dois périr par les feux, que ce soit
du moins par les tiens; et je me consolerai de ma ruine,
sachant que tu en es l'auteur. À peine puis-je
proférer ces mots. Une vapeur brûlante
étouffe ma voix. Regarde sur ma tête cette
chevelure que la flamme ravage. Vois l'épaisse
fumée qui obscurcit mon front; vois ces cendres ardentes
qui me couvrent. Est-ce donc là le prix de ma
fertilité, l'honneur que tu réservais à
mes travaux ? ai-je mérité ce traitement
barbare, parce que, tous les ans, je souffre que la charrue et
la bêche déchirent mon sein ? parce que je
fournis des pâturages aux animaux, des aliments et des
fruits aux hommes, et l'encens qui sert au culte des dieux.
Mais quand j'aurais mérité de périr, que
t'ont fait les ondes, et quel est le crime de ton
frère ? d'où vient que les mers, dont
l'empire fut son partage, décroissent et
s'éloignent plus encore des régions de
l'éther ? Mais si mon infortune et la sienne ne
peuvent te toucher, crains au moins pour les cieux, où
tu règnes. Vois les deux pôles fumants; et si le
feu les consume, les palais célestes
s'écrouleront. Vois Atlas haletant, soutenir, avec
peine, sur ses épaules, l'axe du monde embrasé.
Et si les mers, si la terre, si les cieux sont détruits
par les flammes, tout rentrera confondu dans l'ancien chaos.
Dérobe donc à l'incendie ce qu'il a
épargné, et veille enfin au salut de
l'univers."
En achevant ces mots, la Terre oppressée, ne pouvant
plus soutenir l'air brûlant qu'elle respire, ni continuer
ses plaintes, retire sa tête dans son sein, et la cache
dans les antres les plus voisins de l'empire des morts.
[304] Cependant Jupiter prend à témoin
les dieux et le Soleil lui-même, que l'univers va
périr, s'il ne se hâte de prévenir sa
ruine. Soudain il s'élève au plus haut des cieux.
C'est de là qu'il rassemble les nuages, et qu'il les
épanche sur la terre; c'est de là qu'il fait
gronder et qu'il lance au loin ses foudres vengeurs; mais il ne
trouve alors ni nuages à répandre, ni pluies
à faire tomber sur la terre embrasée. Il saisit
sa foudre, et la lance avec force sur l'imprudent
Phaéthon. Du même coup le dieu le chasse de son
char et de la vie; et par le feu même il éteint
les feux qui dévorent l'univers. Les coursiers du Soleil
s'épouvantent; ils bondissent en sens contraire, et les
freins sont rompus. Là tombent les rênes
abandonnées; là, l'essieu arraché du
timon; ici, les rayons épars des roues
fracassées; et au loin, les débris du char qui
volent en éclats. Phaéthon, dont les feux
consument la blonde chevelure, roule en se précipitant,
et laisse, dans les airs, un long sillon de lumière,
semblable à une étoile, qui, dans un temps
serein, tombe, ou du moins semble tomber des cieux. Le superbe
Éridan, qui coule dans des contrées si
éloignées de la patrie de Phaéthon, le
reçoit dans ses ondes, et lave son visage fumant.
[325] Les Naïades de l'Hespérie
ensevelissent son corps frappé d'un foudre à
trois dards, et gravent ces mots sur la pierre qui couvre son
tombeau : "Ici gît Phaéthon, qui voulut
conduire le char de son père. S'il échoua dans
une si grande entreprise, il périt glorieusement pour
avoir beaucoup osé".
Cependant le Soleil, pleurant la perte de son fils, se
couvrit d'un voile sombre; et l'on dit même que le monde,
un jour entier privé de sa lumière, ne fut
éclairé que par les feux de l'incendie; ainsi ce
grand désastre eut du moins alors son
utilité.
Les Héliades (II,
333-366)
Dès que Clymène, livrée à sa
douleur profonde, eut exhalé, dans les larmes, toutes
les plaintes que l'extrême malheur peut inspirer, elle
meurtrit son sein; et courut, les cheveux épars, de
contrée en contrée, pour chercher les restes de
son fils. Enfin elle les trouve ensevelis sur des bords
étrangers. Là, prosternée, à peine
a-t-elle lu son nom gravé sur le marbre, elle arrose le
marbre de ses pleurs; elle le presse sur son sein comme pour
réchauffer les cendres qu'il renferme.
Le deuil des surs de Phaéthon pouvait seul
égaler le deuil de leur mère. Gémissantes
et frappant leur sein, elles remplissent l'air de cris
superflus et de plaintes que leur frère ne peut plus
entendre. Nuit et jour elles l'appellent, et restent
penchées sur son tombeau.
[344] Déjà Phébé avait
quatre fois renouvelé son croissant, elles pleuraient
encore (car leur douleur était devenue une longue
habitude).Un jour que Phaéthuse, l'aînée
des Héliades, venait de se prosterner au pied du
tombeau, elle se plaignit que ses pieds se raidissaient. La
belle Lampétie, qui s'élançait pour la
secourir, se trouve arrêtée par des racines
naissantes. La troisième veut s'arracher les cheveux, et
ce sont des feuilles qui remplissent ses mains. L'une
s'écrie que son corps devient un arbre, l'autre, que ses
bras s'étendent en rameaux; et tandis que ce prodige les
étonne, une écorce légère les
embrasse, et montant par degrés, emprisonne leurs
curs, leur sein, leurs épaules, leurs bras. Leur
bouche encore libre, appelait, invoquait leur mère. Mais
que peut-elle, hélas ! que courir, de l'une
à l'autre, et les embrasser dans son désespoir.
Vainement essaie-t-elle de les débarrasser de
l'écorce qui les couvre. Elle rompt les tendres rameaux
qui s'attachaient à leurs bras; mais des gouttes de sang
en sortent comme d'une blessure : "Ô ma mère,
arrêtez, s'écrie chacune de celles qu'elle a
touchées, arrêtez !
épargnez-nous ! En blessant ces rameaux, c'est
notre corps que vous déchirez. Adieu ! c'en est
fait, adieu"... et l'écorce, s'élevant au-dessus
de leurs têtes, presse et retient leurs paroles
captives.
Mais, sous des formes nouvelles, leurs larmes coulent
encore; durcies par le soleil, elles distillent en ambre de
leurs rameaux naissants, et tombent dans l'Éridan
rapide, qui les recueille pour en parer les dames du
Latium.
Cygnus (II, 367-400)
Le fils de Sthénélus, Cygnus, fut
témoin de ce prodige nouveau. Quoiqu'il te fût uni
par le sang, du côté de ta mère, ô
Phaéthon ! il l'était encore davantage par
les nuds de l'amitié. Il avait quitté son
empire; car il régnait sur les villes et sur les peuples
de la Ligurie. Les cris de sa douleur retentissaient dans les
riantes campagnes que baigne l'Éridan, à travers
les arbres qui bordent son rivage, et dont tes surs
venaient d'accroître le nombre. Soudain sa voix change et
s'affaiblit. Des plumes blanches remplacent ses cheveux blancs.
Son col, loin de son sein, se prolonge; des membranes de
pourpre unissent ses doigts; un éclatant duvet couvre
ses flancs. Sa bouche devient un bec arrondi; Cygnus enfin est
un oiseau : mais, timide, il n'ose s'élever dans
les airs. Il semble craindre Jupiter, et la foudre injustement
lancée sur son ami. Il nage dans les lacs; il cherche
les étangs, et ne se plaît que dans
l'élément à la flamme contraire.
[381] Cependant le Soleil pâle et sans
éclat, tel qu'il nous paraît quand il est
éclipsé, déteste la lumière, et le
jour, et lui-même. Tout entier à sa douleur, et
dans le courroux qui le transporte, il refuse son
ministère au monde : "Assez longtemps, dit-il, ma
vie a été une tâche pénible. Je me
lasse de tant de travaux, depuis le commencement des
siècles sans cesse renouvelés, et toujours sans
récompense. Qu'un autre désormais conduise mon
char; et s'il n'en est point qui le puisse; si tous les dieux
avouent leur impuissance: eh bien ! que Jupiter
lui-même saisisse les rênes; du moins quand il les
régira, ses mains laisseront reposer ses foudres si
fatales aux pères. Alors il éprouvera la terrible
audace de mes coursiers enflammés. Il verra s'ils
méritent la mort ceux qui n'ont pu les
gouverner !"
Il dit, et tous les dieux s'assemblent autour de lui. Ils le
conjurent de ne pas abandonner l'univers aux
ténèbres. Jupiter lui-même excuse son
tonnerre; et bientôt, parlant en maître, il ajoute
aux prières ses ordres absolus. Phébus rassemble
ses coursiers emportés, dont la terreur agite encore les
flancs. Il les dompte, il les frappe, il les presse; il leur
reproche la mort de son fils, et s'en venge sur eux.
Callisto (II, 401-496)
Cependant le grand Jupiter parcourt la vaste enceinte des
cieux; il examine si les flammes n'ont point atteint quelques
parties de la voûte azurée. Après avoir
reconnu qu'elle conserve toute sa force et sa première
stabilité, il abaisse ses regards sur la terre; il
considère les désastres que les hommes ont
soufferts. Mais c'est l'Arcadie qui devient le premier objet de
ses soins. Il lui rend ses fontaines et ses fleuves, qui
avaient cessé de couler. Il revêt la terre de
nouveaux gazons, les arbres d'un second feuillage, et il
ordonne aux forêts dépouillées de reprendre
leur parure. Mais tandis qu'il va, revient, occupé de
ces soins, une nymphe de Nonacris a fixé ses regards, et
soudain l'amour enflamme ses désirs.
Callisto ne filait point, sous ses doigts délicats,
la toison des brebis; elle n'occupait point ses loisirs
à varier la forme et les tresses de ses cheveux; mais
dès qu'une agrafe légère avait
attaché son léger vêtement; dès
qu'une bandelette blanche avait négligemment
relevé ses cheveux, ses mains s'armaient de l'arc ou du
javelot; elle volait à la suite de Diane. Nulle nymphe
du Ménale ne fut plus chère à cette
déesse. Mais est-il une faveur durable et sans
fâcheux retours ?
[417] Le soleil, dans le haut des airs, avait
déjà franchi la moitié de sa
carrière. La nymphe était entrée dans une
forêt que les siècles avaient respectée.
Là, elle détend son arc, se couche sur le gazon,
et repose, sur son carquois, sa tête languissante.
Jupiter la voyant fatiguée, seule et sans
défense : "Du moins, dit-il, Junon ignorera cette
infidélité; ou, si elle en est instruite, que
m'importent, à ce prix, ses jalouses fureurs" ?
Soudain il prend les traits et les habits de Diane :
"Ô nymphe, la plus chérie de mes compagnes,
demande-t-il, sur quelles montagnes avez-vous chassé
aujourd'hui ?". Callisto se lève, et
s'écrie : "Je vous salue, ô divinité
que je préfère à Jupiter, et qu'en sa
présence même, j'oserais mettre au-dessus de
lui" ! Le dieu l'écoute, et sourit. Il s'applaudit
en secret de se voir préféré à
lui-même. Il l'embrasse, et ses baisers brûlants ne
sont pas ceux d'une chaste déesse. La nymphe allait
raconter dans quels lieux la chasse avait conduit ses pas. De
nouveaux embrassements arrêtent sa réponse, et
Jupiter enfin se fait connaître par un crime. Callisto se
défend autant qu'une femme peut se défendre.
Ô Junon ! que ne vis-tu ses efforts ! elle
t'aurait paru digne de pardon. Elle combattait encore; mais
quelle nymphe peut résister à Jupiter ?
Après sa victoire, le dieu remonte dans les cieux.
Callisto déteste les bois témoins de sa honte;
elle s'en éloigne, et peu s'en faut qu'elle n'oublie et
son carquois, et ses traits, et son arc qu'elle avait
suspendu.
[441] Cependant Diane, suivie du chur de ses
nymphes, et fière du carnage des hôtes des
forêts, paraît sur les hauteurs du Ménale;
elle aperçoit la nymphe, l'appelle; et la nymphe
s'enfuit : elle craint de trouver encore Jupiter sous les
traits de Diane. Bientôt voyant s'avancer les nymphes de
la déesse, elle cesse de craindre, revient, et se
mêle à leur suite. Mais qu'il est difficile que
les secrets du cur ne soient pas trahis par les traits du
visage ! À peine Callisto lève-t-elle ses
yeux attachés à la terre. Elle n'ose plus, comme
autrefois, prendre sa place à côté de la
déesse, ou marcher à la tête de ses
compagnes. Elle garde le silence; elle rougit, et sa confusion
annonce l'outrage fait à sa pudeur. Diane, si elle
n'eût été vierge, eût facilement
aperçu sa honte; mais ses nymphes, dit-on, purent la
reconnaître.
Phébé renouvelait, dans les cieux, son
neuvième croissant, lorsque la déesse des
forêts, fatiguée de la chaleur du jour, entra dans
un bocage sombre, où serpentait, avec un doux murmure,
un ruisseau roulant ses flots paisibles sur un sable
léger. Elle admire la fraîcheur de cette retraite;
et de ses pieds effleurant la surface limpide : "Puisque,
dit-elle, nous sommes loin des profanes regards des mortels,
baignons-nous dans cette onde qui semble nous inviter".
Callisto rougit; les nymphes détachent leurs
vêtements légers. Callisto hésite; et comme
elle tardait encore, ses compagnes découvrent sa honte
en découvrant son sein. Confuse, interdite, elle
cherchait à se faire un voile de ses mains : "Fuis
loin d'ici, s'écria la déesse indignée,
fuis ! et ne souille point ces ondes sacrées".
Alors elle lui commande de s'éloigner des nymphes qui
forment sa cour.
[466] Depuis longtemps l'épouse du dieu qui
lance la foudre connaissait l'aventure de Callisto; mais elle
avait renvoyé sa vengeance à des temps plus
favorables; maintenant ils étaient arrivés. Arcas
était déjà né de la nymphe sa
rivale. Elle n'eut pas plutôt jeté ses regards sur
cet enfant, que, transportée de colère, elle
s'écria : "Malheureuse adultère, fallait-il
donc que ta fécondité rendît plus
manifestes et le crime de Jupiter et la honte de sa
compagne ! Mais je serai vengée, et je te ravirai
cette beauté fatale dont tu es si fière, et qui
plut trop à mon époux."
[476] Elle dit, et saisissant la nymphe par les
cheveux qui couronnent son front, elle la jette et la renverse
à terre. Callisto suppliante lui tendait les bras, et
ses bras se couvrent d'un poil noir et hérissé.
Ses mains se recourbent, s'arment d'ongles aigus, et lui
servent de pieds; sa bouche, qui reçut les caresses de
Jupiter, s'élargit hideuse et menaçante. Et
voulant que ses discours et ses prières ne puissent
jamais attendrir sur ses malheurs, Junon lui ravit le don de la
parole. Il ne sort, en grondant, de son gosier, qu'une voix
rauque, colère, et semant la terreur. Callisto devient
ourse; mais, sous cette forme nouvelle, elle conserve sa
raison. Des gémissements continuels attestent sa
douleur; et levant, vers le ciel, les deux pieds qui furent ses
deux mains, elle sent l'ingratitude de Jupiter, et ne peut
l'exprimer. Combien de fois, n'osant demeurer seule dans les
forêts, erra-t-elle autour de sa maison et dans les
champs qui naguère étaient son
héritage ! combien de fois fut-elle poussée,
par les cris des chiens, à travers les montagnes !
Celle dont la chasse avait été l'exercice
habituel, fuyait épouvantée devant les chasseurs.
Souvent l'infortunée, oubliant ce qu'elle était
elle-même, se cacha tremblante à la vue des
bêtes féroces; ourse, dans les montagnes, elle
craignait les ours; elle évitait les loups, et Lycaon
son père était au milieu d'eux.
Arcas (II, 496-530)
Arcas, ignorant le destin de sa mère, avait vu son
quinzième printemps. Un jour que, poursuivant les
hôtes des forêts, il avait tendu ses toiles dans la
forêt d'Érymanthe, il rencontre sa mère,
qui s'arrête à sa vue et paraît le
reconnaître. Il s'étonne, il recule, il craint les
regards immobiles de l'ourse toujours fixés sur lui.
Elle le suit; elle cherche à l'approcher; et
déjà, d'un trait mortel, il allait percer ses
flancs, lorsque Jupiter, arrêtant son bras,
prévient un parricide; et commandant aux vents
légers d'enlever rapidement, dans le vague des airs, et
la mère et le fils, il les place dans le ciel, où
ils forment deux astres voisins.
[508] Junon frémit en
voyant sa rivale briller à la voûte des cieux.
Elle descend dans la mer au palais de Téthys et du vieil
Océan, dont les dieux mêmes respectent la
majesté : "Vous me demandez, dit-elle, pourquoi,
reine de l'Olympe, j'ai quitté les régions
éthérées, et je suis descendue en ces
lieux : une autre règne à ma place, dans le ciel.
Accusez-moi d'imposture, si, lorsque la nuit aura
répandu ses ombres dans l'univers, vous ne voyez
briller, auprès du plus petit et du dernier cercle qui
environne le pôle du monde, deux astres, nouvelles
divinités des cieux, et de ma honte éternels
monuments. Ah ! qui désormais pourrait craindre
d'offenser Junon ? Qui voudra redouter ma colère,
lorsque, seule des dieux, je sers et je fais triompher ceux
à qui j'ai voulu nuire ? Eh ! voilà
donc comment j'ai su me venger ! Oh ! combien grande
est ma puissance ! Par moi punie, ma rivale cesse
d'être femme : elle devient déesse ! et
c'est ainsi que je châtie le crime ! et tel est donc
mon suprême pouvoir ! Que Jupiter lui rende encore
sa première beauté ! qu'il la
dépouille de la forme hideuse dont je l'ai
revêtue, et qu'il fasse pour elle ce qu'il a
déjà osé pour la soeur de
Phoronée ! Et pourquoi, me chassant de son lit, ne
la mettrait-il point à ma place ? pourquoi ne
deviendrait-il pas le gendre de Lycaon ? Ah ! si vous
êtes sensibles à l'outrage fait à une
déesse dont l'enfance fut confiée à vos
soins, repoussez, du sein des vastes mers, ces deux astres
nouveaux qu'un adultère a placés dans les cieux;
et ne souffrez pas que, par eux, soit souillée la
pureté des flots soumis à votre empire".
Le corbeau (II, 531-541)
Les dieux de la mer exaucent la prière de la fille de
Saturne; elle remonte sur son char rapide, traîné
par des paons, dont la queue, depuis la mort récente
d'Argus, étalait le nouvel éclat de ses yeux.
C'est ainsi que, dans le même temps, Corbeau trop
indiscret, tes plumes devinrent noires, de blanches qu'elles
étaient auparavant. Ton plumage, brillant comme la
neige, égalait la blancheur sans tache des colombes. Il
ne cédait en rien à celle de l'oiseau vigilant
dont les cris devaient un jour sauver le Capitole, à
celle du cygne même qui se plaît dans les eaux.
Mais ta langue te perdit; et, pour n'avoir pu te taire, la
couleur de l'ébène couvre maintenant ton plumage
argenté.
Coronis. La corneille (II,
542-632)
Nulle beauté, dans la Thessalie, n'effaça
celle de Coronis; Larisse l'avait vue naître. Dieu de
Delphes, tu l'aimas, tant qu'elle fut fidèle, ou du
moins sans surveillants indiscrets. Mais l'oiseau qui t'est
consacré découvrit son inconstance, et voulut la
révéler. Inexorable témoin d'une faute
cachée, il se hâtait de voler vers son
maître. La Corneille babillarde le suit à
tire-d'aile; elle veut savoir le sujet de son voyage; et
l'ayant appris : "Ton zèle est indiscret, dit-elle;
il te sera funeste. Écoute : et ne rejette pas mes
présages."
[551] "Tu vois ce que je suis; je vais t'apprendre
ce que je fus. Ma fidélité m'a perdue, et je lui
dois tout mon malheur. Minerve voulant dérober aux yeux
des mortels Érichthon, cet enfant né sans
mère, le renferma dans une corbeille d'osier, qu'elle
confia, en leur défendant de l'ouvrir, aux trois filles
du double Cécrops. Cachée sous l'épais
feuillage d'un ormeau, j'observais les trois princesses.
Hersé et Pandrose se conformaient aux ordres de la
déesse; mais Aglauros, les raillant sur leur timide
obéissance, défit les liens qui fermaient la
corbeille, l'ouvrit, et fit voir à ses surs un
enfant aux pieds de dragon. J'avais tout vu : je redis
tout à la déesse; mais quel fut le prix de mon
zèle ! je perdis sa protection, et désormais
elle me préféra l'oiseau funèbre de la
nuit. Oiseaux, apprenez, par mon exemple, à ne pas vous
perdre par votre indiscrétion. C'est, sans l'avoir
recherchée, que j'avais obtenu la faveur de Minerve;
elle peut elle-même te l'apprendre; et quelque
irritée qu'elle soit contre moi, elle ne refusera pas
à la vérité ce témoignage.
[569] "On sait que Coronée,
célèbre dans la Phocide, m'a donné le
jour. J'étais princesse, et recherchée par des
princes puissants; tu vois que je mérite quelque
considération : mais ma beauté me devint
funeste. Un jour que, selon ma coutume, j'errais, sur nos
rivages, à pas lents et incertains, le dieu des mers me
vit et m'aima; et comme, pour me rendre sensible, il perdait
son temps et ses discours flatteurs, il s'irrite, il s'enflamme
et me poursuit. Je fuyais abandonnant, le rivage, et je
m'épuisais en vain à courir sur des sables
mobiles et glissants. J'appelais à mon secours et les
dieux et les hommes. Aucun mortel n'entendit ma voix. Mais
j'étais vierge; une vierge prit ma défense.
J'élevais au ciel mes bras suppliants, et mes bras
commençaient à se couvrir d'un noir duvet. Je
voulais rejeter de mon dos la robe qui m'embarrassait dans ma
fuite, et déjà des plumes la remplaçant,
prenaient racine sur mon dos. Je voulais, de mes deux mains,
frapper mon sein découvert; mais déjà je
n'avais plus de mains, et mon sein cessait d'être nu. Je
courais, mais le sable ne fatiguait plus mes pieds
délicats : j'étais portée au-dessus
de la terre. Bientôt je m'élevai dans les airs; et
je dus à ma chasteté conservée, de devenir
la compagne de la chaste Pallas. Mais que me sert cette faveur
de la déesse, si Nyctimène, devenu hibou par un
crime, me l'enlève et succède à mes
honneurs ?
"Cette aventure, si célèbre dans toute
l'île de Lesbos, te serait-elle inconnue?
Nyctimène osa souiller la couche de son père;
elle fut changée en oiseau; mais, toujours
épouvantée de son forfait, elle se dérobe
aux regards, elle fuit la lumière; elle cache sa honte
dans les ténèbres, et les hôtes de l'air,
la poursuivant à coups de bec, la chassent devant
eux."
[596] Ainsi parla la Corneille : "Que les
malheurs que tu m'annonces, répondit le Corbeau,
n'accablent que toi seule; pour moi, je méprise ces
sinistres présages". Il dit, et précipitant son
vol, il va raconter à son maître qu'il a surpris
Coronis avec un jeune Thessalien. Au récit de la
trahison de son amante, le dieu frémit; il rejette loin
de lui le laurier qui couronne sa tête; ses mains
laissent échapper la lyre. Il pâlit; l'indignation
altère son visage; le courroux le transporte; il saisit
ses armes ordinaires; il tend son arc terrible, et d'un trait
inévitable il perce ce cur si souvent
pressé contre le sien. Coronis jette un cri, arrache le
fer de sa blessure, et le sang baigne ses membres
délicats : "Ô Apollon, dit-elle, tu t'es
vengé; mais tu devais attendre que j'eusse mis au monde
l'enfant que je porte dans mon sein. Ah ! la mère
et le fils périront donc ensemble frappés du
même coup ! À peine elle achevait ces mots,
sa vie s'écoule avec son sang, et le froid du
trépas s'empare de ce corps dont l'âme vient de
s'échapper.
[612] Apollon regrette, mais trop tard, sa
vengeance. Il se hait lui-même, rougissant d'avoir
écouté un rapport téméraire,
d'avoir cédé aux mouvements de sa fureur. Il
déteste l'oiseau qui a révélé le
crime et forcé le châtiment. Il déteste et
son arc, et ses flèches, et la main qui s'en servit. Il
embrasse le corps pâle et glacé de son amante.
Vainement, par des soins tardifs, cherche-t-il à le
réchauffer et à vaincre les destins; vainement
encore emploie-t-il tous les secrets d'un art salutaire dont il
fut l'inventeur. Il voit enfin s'élever le bûcher
dont les flammes vont consumer le corps de son amante.
Alors il frappe l'air de ses cris et de ses
longs gémissements; car il ne convient pas que les
larmes baignent le visage des immortels. Telle mugit la
compagne du taureau, quand elle voit élever en l'air la
massue pesante qui doit, en tombant, briser, d'un coup
retentissant, la tête de la jeune victime qu'elle
nourrit. Apollon répand des parfums sur le corps de son
amante, il le presse de ses derniers embrassements; et un
injuste trépas est suivi par de justes douleurs.
Le dieu ne permit pas que le feu
dévorât le tendre fruit de ses amours; il le
retira des flammes et du sein de sa mère; et
après l'avoir porté dans l'antre du Centaure
Chiron, il punit le Corbeau, qui attendait le prix de son
zèle, en lui faisant perdre à jamais la blancheur
de son plumage.
Ocyrhoé, Chiron et Esculape
(II, 633-675)
Cependant le Centaure s'applaudissait d'être le
précepteur d'un rejeton des dieux; et l'honneur de son
emploi semblait en adoucir les peines. Un jour il vit venir sa
fille aux cheveux blonds, flottant épars sur ses
épaules. La nymphe Chariclo lui donna le jour sur les
bords d'un fleuve rapide, et la nomma Ocyrhoé.
C'était peu pour elle d'avoir appris les secrets de son
père. Elle connaissait aussi l'art de lire dans le livre
obscur des Destins. En ce moment, agitée de fureurs
prophétiques, et pleine du dieu qui l'inspirait sans
doute : "Crois, merveilleux enfant, s'écria-t-elle
en fixant le nourrisson de son père, crois pour le salut
du monde. Souvent les mortels te seront redevables de la vie.
Ton pouvoir ira même jusqu'à les rendre au jour
qu'ils auront perdu. Mais les dieux seront jaloux de te voir
opérer ce prodige, et la foudre de ton aïeul
t'empêchera de le renouveler. Tout dieu que tu es, tu
mourras. Tu ne seras plus qu'un corps inanimé; mais,
dans la suite, reprenant ton immortalité, tu
redeviendras dieu; et tu renouvelleras ainsi deux fois ta
destinée. Et vous aussi, mon père, vous que je
chéris, et qui, par la loi de votre naissance, devez
voir des siècles la succession éternelle, vous
regretterez de ne pouvoir mourir, alors que tous les poisons de
l'hydre, circulant dans vos veines, vous feront souffrir
d'horribles douleurs. Mais les dieux attendris vous soumettront
à la loi des mortels, et les triples
déités couperont le fil de vos jours."
[655] Il lui restait encore d'autres
événements à prédire. De profonds
gémissements s'échappent de son sein; les pleurs
inondent son visage; elle s'écrie : "Le Destin me
prévient et m'arrête; il m'interdit l'usage de la
voix. Étais-je donc assez avancée dans les
secrets des dieux, pour exciter leur haine et leur
vengeance ? Ah ! qu'il m'eût été
plus utile d'ignorer l'art de lire dans l'avenir !
Déjà je sens s'évanouir les traits de ma
figure. Déjà l'herbe me plaît pour aliment.
Un mouvement inconnu m'entraîne dans les campagnes. En
cavale changée, je participe de la nature de mon
père; mais pourquoi la métamorphose est-elle
entière ? et pourquoi deviens-je tout à fait
ce que mon père n'est qu'à demi ?" Telles
sont ses plaintes, dont la fin s'exhale en sons
inarticulés et confus. Bientôt ce n'est plus la
voix d'une femme; ce n'est pas encore le cri de la cavale, mais
la voix d'un homme qui voudrait imiter ce cri. Un instant
après, ce sont de véritables hennissements. Les
bras d'Ocyrhoé s'agitent sur l'herbe, ses doigts se
resserrent, ses ongles s'unissent sous une corne
légère; sa bouche s'agrandit, son col s'allonge;
l'extrémité de sa robe devient une queue
flottante; ses cheveux épars ne sont qu'une
épaisse crinière. Sa forme et sa voix
étaient changées, et ce prodige fit aussi changer
son nom.
Battus (II, 676-707)
Le Centaure pleurait, et vainement, dieu de Delphes, il
implorait ton secours. Tu ne pouvais changer l'arrêt des
Destins; et, quand tu l'aurais pu, alors absent, sous l'habit
d'un pâtre rustique, portant la houlette et enflant des
chalumeaux, tu vivais, dans les campagnes de l'Élide et
de Messénie. On dit qu'un jour, occupé de tes
amours nouveaux et des tendres sons que tu modulais sur ta
flûte champêtre, tu laissas tes bufs
s'égarer dans les plaines de Pylos, et que le fils de
Maïa, les ayant aperçus, usa de son adresse
ordinaire, et les cacha dans les bois d'alentour.
[687] Un vieux pasteur fut seul témoin de ce
larcin. Connu dans les campagnes sous le nom de Battus, il
gardait, dans les gras pâturages du riche
Nélée, ses coursiers destinés aux jeux
Éléens. Mercure craignit ce témoin, et
voulant le séduire : "Ami, qui que tu sois, dit-il,
le flattant de la main, si, par hasard, quelqu'un
t'interrogeait sur ce troupeau, réponds que tu ne l'as
pas vu; et, pour récompenser ton silence et le service
que tu me rendras, cette blanche génisse est à
toi; je t'en fais don"; et il la lui donna. Battus l'ayant
reçue : "Soyez tranquille, dit-il, cette pierre (et
il en montrait une) plutôt que moi,
révélerait votre larcin". Alors Mercure feignit
de s'éloigner; et bientôt ayant changé de
figure et de voix, il revint, et dit : "Compagnon, n'as-tu
pas vu mes boeufs aller vers ces bois ? Ne favorise point,
par ton silence, le vol qu'on m'a fait. Aide-moi dans mes
recherches, et je te donnerai ce taureau et sa compagne". Le
vieux berger ayant comparé les deux
récompenses : "Ils seront, répondit-il,
derrière ces montagnes"; et ils y étaient
effectivement. Le petit-fils d'Atlas sourit : "Tu me
trahis, perfide ! s'écria-t-il, et c'est à
moi-même que tu me livres". Aussitôt il changea cet
homme parjure en une pierre, qu'on appelle aujourd'hui pierre
de touche, et qui conserve la vertu de déceler, dans un
riche métal, ce qu'il cache de faux.
Aglauros (II, 708-751)
Alors le dieu qui porte le caducée, soutenu sur ses
ailes, plane sur l'Attique, et découvre la ville de
Minerve et les frais ombrages du Lycée. C'était
le jour où, selon une coutume antique, de jeunes vierges
portaient sur leurs têtes, dans des corbeilles
couronnées de fleurs, de pures offrandes au temple de
Pallas. Le dieu les aperçoit à leur retour. Il
cesse de fendre l'air en avant; il vole en cercle autour de ces
jeunes beautés. Ainsi que le milan rapide, fixant, du
haut des airs, les entrailles des victimes, et redoutant les
sacrificateurs dont l'autel est entouré, tournoie
au-dessus de leurs têtes, n'osant s'éloigner de la
proie qu'il espère, et qu'il dévore des yeux,
ainsi l'agile Cyllène, volant sur les murs
d'Athènes, décrit des cercles dans les airs.
Autant Vesper brille parmi les astres de la nuit, autant
l'éclat de Vesper est inférieur à celui de
Phébé, autant la jeune Hersé surpassait
toutes les vierges en beauté. Elle était
l'ornement de cette fête et de ses compagnes. Le fils de
Jupiter, ébloui de ses attraits, et suspendu dans les
airs, s'enflamme, tel que le plomb qui, lancé par la
fronde d'un habitant des îles Baléares, s'embrase
dans sa course rapide, et trouve, sous les nues, des feux qu'il
ne connaissait pas.
[730] Abandonnant la route des cieux, Mercure
descend sur la terre. Se confiant dans sa beauté, il ne
prend aucun déguisement; mais il veut que l'art
relève ses grâces naturelles. Il arrange ses
cheveux; il prend soin que sa robe développe, en
ondoyant, l'or et sa riche broderie; il fait briller les ailes
attachées à ses pieds; et sa main
légèrement balance la baguette qui fait
naître le sommeil.
Dans l'intérieur du palais de Cécrops sont
trois appartements où brillent l'ivoire. Pandrose, tu
occupais celui de la droite; ta sur Aglauros avait celui
de la gauche; au milieu était celui d'Hersé.
Aglauros ayant la première aperçu le dieu, osa
lui demander son nom, et quel sujet l'amenait en ces lieux. Le
petit-fils d'Atlas répondit : "Je suis le fils de
Jupiter, et celui qui porte ses décrets à travers
les airs. Je ne dissimulerai pas le motif qui m'amène.
Soyez seulement fidèle à votre soeur, et ne
refusez pas une alliance qui doit vous honorer. C'est
Hersé qui m'attire en ce palais. Favorisez, je vous en
conjure, les voeux d'un amant."
[748] Aglauros lève sur lui ces yeux avides
qu'elle avait osé porter sur le dépôt que
Minerve lui confia; elle exige beaucoup d'or pour le service
que le dieu réclame, et l'oblige à sortir du
palais.
L'Envie (II, 752-832)
Cependant la guerrière Pallas lance sur Aglauros un
farouche regard. Elle soupire, et ce profond soupir
soulève fortement son sein robuste et son égide
redoutable. Elle se souvient que la main profane d'Aglauros a
trahi son secret, lorsque, contre la foi donnée, elle
découvrit à ses surs cet enfant né
sans mère, enfanté par le dieu de Lemnos. Elle ne
peut souffrir qu'elle se rende agréable à
Mercure, qu'elle serve sa sur, ni qu'elle s'enrichisse de
l'or que son avarice a demandé.
Soudain la déesse porte ses pas vers les profondes
vallées, où l'Envie a fixé son
séjour. C'est un antre horrible, toujours souillé
d'un noir venin, où le soleil craint de laisser entrer
ses rayons; où l'haleine des vents ne
pénétra jamais; où règne, avec la
tristesse, un froid éternel, et que couvrent les humides
ténèbres, et que remplissent d'épais
brouillards.
[765] Dès que la déesse des combats
est arrivée au seuil de cet affreux palais, elle
s'arrête (car il n'est pas permis aux dieux de le
franchir). Du bout de sa lance elle frappe les portes, et les
portes retentissantes s'ouvrent à l'instant. Elle
aperçoit, au fond de l'antre, le monstre qui se nourrit
de vipères, aliment de ses noires fureurs. Elle le voit,
et détourne les yeux. Abandonnant alors les restes
impurs de ses serpents à demi rongés, l'Envie se
lève pesamment de la terre, et s'avance d'un pas
incertain. À la vue de la déesse brillante de sa
beauté et de l'éclat des armes qui la couvrent,
elle frémit et soupire.
La pâleur habite sur son affreux visage; son corps
horrible est décharné; son regard louche est
sombre et égaré. Une rouille livide couvre ses
dents; son cur s'abreuve de fiel, et sa langue distille
des poisons. Le rire s'éloigne de ses lèvres, ou
ne s'y montre qu'à l'aspect d'une grande infortune. Sans
cesse agitée par les soucis vigilants, le sommeil fuit
ses paupières; elle souffre et s'irrite du bonheur des
mortels. Elle tourmente; elle est tourmentée
elle-même : c'est son supplice. La déesse,
surmontant l'horreur qu e le monstre lui inspire fait entendre
ces mots : "Verse tes poisons dans l'âme d'une des
filles de Cécrops; Aglauros est son nom. C'est tout ce
que j'exige de toi". Elle dit, et soudain, frappant la terre de
sa lance, elle s'élève dans les airs.
[787] L'Envie suivant d'un il oblique le vol
de la déesse, fait entendre quelques murmures confus, et
s'afflige du succès même qu'aura pour un autre le
mal qu'elle va faire. Elle prend en main son bâton
tortueux, hérissé d'épines; un nuage noir
l'enveloppe; elle part : et, sur son chemin, les campagnes
fleuries se dépouillent; les gazons et les arbres sont
flétris; et les peuples, et les villes, et les
chaumières sont couverts de vapeurs empestées.
Enfin se découvre à ses regards la superbe
Athènes, où fleurissent les arts, où
règnent l'abondance, la paix, et les plaisirs; et
l'Envie pleure de n'apercevoir dans son enceinte aucun sujet de
pleurs.
Cependant elle s'introduit dans le palais de Cécrops;
elle exécute les ordres qu'elle a reçus; et
portant sur le sein d'Aglauros sa main que rouillent d'affreux
poisons, elle remplit son cur d'aiguillons
recourbés et déchirants. Elle souffle sur elle de
noirs venins; elle en pénètre ses os et ses
entrailles; et pour étendre leur ravage, et pour
l'accélérer, elle représente aux yeux
d'Aglauros, et sa sur, et le flambeau d'hymen qui doit
s'allumer pour elle, et la beauté du dieu dont
l'éclat va rejaillir sur elle. Irritée par ces
images, la princesse se sent tourmentée d'une rage
inconnue. Elle gémit la nuit, elle gémit le jour;
un feu lent et secret la dévore. Ainsi la glace fond aux
rayons d'un soleil peu ardent; ainsi jalouse du bonheur
d'Hersé Aglauros brûle comme ces herbes
épineuses qui, sans jeter aucune flamme, se consument
lentement en épaisse fumée. Souvent, pour ne pas
voir cet hymen, elle invoque la mort; souvent elle veut
dénoncer comme un crime l'amour de Mercure au
sévère Cécrops.
[814] Enfin elle s'assied aux portes du palais pour
en interdire l'entrée au dieu qui va se
présenter. Celui-ci joint vainement aux discours les
plus flatteurs les caresses et les prières :
"Cessez, dit-elle, je ne quitterai cette place qu'après
votre départ". - "J'y consens volontiers", répond
vivement le dieu; et de son caducée il touche les
portes, qui s'ouvrent à l'instant. Aglauros veut se
lever; mais ces parties du corps que nous faisons
fléchir pour nous asseoir, saisies d'une pesanteur
invincible, ne peuvent se mouvoir. Elle fait d'inutiles efforts
pour se redresser. Ses genoux roidis, refusent de plier. Un
froid mortel engourdit ses membres, son sang est tari, et ses
veines blanchissent. Tel qu'un ulcère incurable,
étendant ses ravages, ajoute insensiblement aux parties
malades celles qui ne le sont pas; tel le froid de la mort, par
degrés se glissant, pénètre jusqu'au sein
d'Aglauros, arrête sa respiration, et ferme en elle les
sources de la vie. Elle ne s'efforça point de faire
entendre des cris; et l'eût-elle voulu, sa voix n'aurait
plus trouvé de passage. Déjà son col et
son visage étaient durcis en pierre. Statue
inanimée, elle était assise; mais souillée
des poisons de l'Envie, elle avait perdu sa blancheur.
Europe (II, 833-875)
Après s'être ainsi vengé de la jalousie
d'Aglauros, Mercure, porté sur ses ailes rapides,
abandonne les campagnes que protège Pallas, et remonte
au céleste séjour. Jupiter en secret
l'appelle, et, sans lui faire connaître l'objet de
son nouvel amour : "Mon fils, dit-il, fidèle
messager de mes décrets, que rien ne
t'arrête ! vole avec ta vitesse ordinaire, et
descends dans cette contrée de la terre qui voit,
à sa gauche, les Pléiades et que les peuples qui
l'habitent appellent Sidonie. Regarde les troupeaux du roi qui
paissent l'herbe sur ces montagnes; hâte-toi de les
conduire sur les bords de la mer."
Il dit : et déjà, chassés dans la
plaine, ces troupeaux s'avançaient vers le rivage
où la fille du puissant Agénor venait tous les
jours, avec les vierges de Tyr, ses compagnes, se livrer
à des jeux innocents.
[846] Amour et majesté vont difficilement
ensemble. Le père et le souverain des dieux renonce
à la gravité du sceptre; et celui dont un triple
foudre arme la main, celui qui d'un mouvement de sa tête
ébranle l'univers, prend la forme d'un taureau, se
mêle aux troupeaux d'Agénor, et promène sur
l'herbe fleurie l'orgueil de sa beauté. Sa blancheur
égale celle de la neige que n'a point foulée le
pied du voyageur, et que n'a point amollie l'humide et pluvieux
Auster. Son col est droit et dégagé. Son fanon,
à longs plis, pend avec grâce sur son sein. Ses
cornes petites et polies imitent l'éclat des perles les
plus pures; et l'on dirait qu'elles sont le riche ouvrage de
l'art. Son front n'a rien de menaçant; ses yeux, rien de
farouche; et son regard est doux et caressant. La fille
d'Agénor l'admire. Il est si beau ! Il ne respire
point les combats. Mais, malgré sa douceur, elle n'ose
d'abord le toucher. Bientôt rassurée, elle
s'approche et lui présente des fleurs. Le dieu jouit; il
baise ses mains, et retient avec peine les transports dont il
est enflammé.
[864] Tantôt il joue et bondit sur
l'émail des prairies; tantôt il se couche sur un
sable doré, qui relève de son corps la blancheur
éblouissante. Cependant Europe moins timide, porte sur
sa poitrine une main douce et caressante. Elle pare ses cornes
de guirlandes de fleurs. Ignorant que c'est un dieu, que c'est
un amant qu'elle flatte, elle ose enfin se placer sur son
dos.
Alors le dieu s'éloignant doucement de la terre, et
se rapprochant des bords de la mer, bat d'un pied lent et
trompeur la première onde du rivage; et bientôt,
fendant les flots azurés, il emporte sa proie sur le
vaste océan. Europe tremblante regarde le rivage qui
fuit; elle attache une main aux cornes du taureau; elle appuie
l'autre sur son dos; et sa robe légère flotte
abandonnée à l'haleine des vents.
Livre Trois
ARGUMENT. Dents
du dragon tué par Cadmus changées en soldats.
Métamorphoses d'Actéon en cerf; de Narcisse,
en fleur; d'Écho, en voix. Matelots qui insultent
Bacchus, changés en dauphins. Tirésias aveugle
et devin. Mystères de Bacchus. Penthée
déchiré par les Bacchantes.
Cadmus (III, 1-137)
Déjà le dieu, ayant dépouillé
les traits du taureau mensonger, s'était fait
connaître à la fille d'Agénor;
déjà il avait abordé aux rivages de
Crète, lorsque ignorant le destin de sa fille, le roi de
Tyr commande à Cadmus d'aller chercher sa sur; et,
tout à la fois père tendre et barbare, il le
condamne à un exil éternel s'il ne peut la
retrouver.
Après avoir inutilement parcouru l'univers (car qui
pourrait découvrir les larcins de Jupiter !) Cadmus
fuit et sa patrie et le courroux redoutable d'un père.
Il consulte en tremblant l'oracle d'Apollon. Il demande quelle
est la terre qu'il doit désormais habiter : "Tu
trouveras, dit l'oracle, dans des campagnes désertes une
génisse ignorant l'esclavage du joug et de la charrue.
Suis ses pas et dans les lieux où tu la verras
s'arrêter, bâtis une ville, et donne à cette
contrée le nom de Béotie."
[14] À peine Cadmus est descendu de l'antre
qu'arrose la fontaine de Castalie, il aperçoit une
génisse errante sans gardien, allant avec lenteur, et ne
portant sur son front aucune marque de servitude. Il marche
après elle; il suit ses traces d'un pas rapide, adorant
en silence le dieu qui le conduit.
Déjà il avait traversé le
Céphise et les champs de Panope, lorsque la
génisse s'arrête; et levant vers le ciel son large
front paré de cornes élevées, remplit
l'air de ses mugissements. Elle détourne sa tête,
regarde ceux qui suivent ses pas, se couche, et sur l'herbe
tendre repose ses flancs. Le Tyrien
prosterné rend grâces à Phébus; il
embrasse cette terre étrangère; il salue ces
champs et ces monts inconnus. Il veut sacrifier à
Jupiter : il ordonne à ses compagnons d'aller
puiser dans des sources vives une eau pure pour les
libations.
[28] Non loin s'élève une antique
forêt que le fer a toujours respectée; dans son
épaisse profondeur est un antre couvert de ronces et
d'arbrisseaux. Des pierres grossières en arc
disposées forment son humble entrée. Il en sort
une onde abondante, et c'est là qu'est la retraite du
dragon de Mars : sa tête est couverte d'une
crête dorée; de ses yeux jaillissent des feux
dévorants; tout son corps est gonflé de venin; sa
gueule, armée de trois rangs de dents aiguës, agite
rapidement un triple dard.
Les Tyriens ont à peine percé la sombre
horreur de ce bois funeste; à peine l'urne
plongée a retenti dans l'onde; le dragon à
l'écaille d'azur élève sa tête hors
de l'antre, et pousse d'horribles sifflements. L'urne
échappe aux tremblantes mains des compagnons de
Cadmus : leur sang se glace; une terreur soudaine les a
frappés. Le monstre se plie et se replie
précipitamment en cercles redoublés. Il
s'allonge, et ses anneaux déroulés forment un arc
immense. De la moitié de sa hauteur il se dresse dans
les airs, et son il domine sur toute la forêt; et
quand on le voit tout entier, il paraît aussi grand que
le Dragon céleste qui sépare les deux Ourses.
Soudain, soit que les Phéniciens se disposassent au
combat ou à la fuite, soit qu'immobiles d'effroi la
fuite ou le combat leur devînt impossible, le monstre
s'élance sur eux, et les déchire par ses
morsures, ou les étouffe pressés de ses
nuds tortueux, ou les tue de son haleine et de ses
poisons.
[50] Déjà le soleil au milieu de sa
course avait rétréci l'ombre dans les campagnes,
lorsque le fils d'Agénor, inquiet du retard de ses
compagnons, marche sur leurs traces couvert de la
dépouille du lion, armé d'une lance et d'un
javelot, mais plus fort encore de son courage, supérieur
à sa lance et à ses traits. Il
pénètre dans la forêt : il voit ses
soldats expirants, et l'affreux serpent qui, sur leur corps
étendu, de sa langue sanglante avec avidité
suçait leurs horribles blessures : soudain il
s'écrie : "Amis fidèles ! je vais vous
suivre ou vous venger". Il dit : et soulevant une roche
énorme, il lance avec un grand effort cette pesante
masse dont le choc eût ébranlé les tours
les plus élevées, et fait crouler les plus fortes
murailles. Il atteint le monstre, et ne le blesse pas :
d'épaisses écailles lui servent de cuirasse et
repoussent le coup; mais elles ne sont point
impénétrables au javelot, qui, s'enfonçant
au milieu de la longue et flexible épine du dragon,
descend tout entier dans ses flancs.
[68] Rendu plus terrible par la douleur, il replie
sa tête sur son dos, regarde sa blessure, mord le trait
qui l'a frappé, le secoue, l'ébranle, et semble
près de l'arracher; mais le fer qui
pénètre ses os y demeure attaché. Alors sa
plaie ajoute encore à sa rage ordinaire; son col se
grossit par ses veines gonflées; une blanchâtre
écume découle abondamment de sa gueule
empoisonnée. La terre retentit au loin du bruit de son
écaille. Semblable aux noires exhalaisons du Styx, son
haleine infecte les airs. Tantôt se repliant sur
lui-même, il décrit des cercles divers;
tantôt déroulant ses vastes nuds, tel qu'un
long chêne, il s'élève et s'étend.
Soudain s'élançant comme un torrent grossi par
les pluies, il renverse les arbres qui s'opposent à ses
efforts. Cadmus recule lentement, l'évite, soutient ses
attaques avec la dépouille du lion qui le couvre, et de
la pointe de son dard écarte sa gueule menaçante.
Cependant le dragon furieux fatigue, brise en impuissants
efforts ses dents sur l'acier qui le déchire.
Déjà la terre se souillait et l'herbe
était teinte du sang qui coule de sa bouche
empestée. Mais la blessure était encore
légère; et le dragon repliant sa tête en
arrière pour éviter la pointe du dard,
l'empêchait de s'y plonger, lorsque enfin le fils
d'Agénor l'enfonçant dans sa gorge, avance sur
lui, le presse, le serre, et l'arrêtant contre un
chêne, perce du même trait et le dragon et l'arbre
qui plie sous le poids du monstre, et qui gémit sous les
coups redoublés dont le frappe sa queue.
[95] Mais tandis que Cadmus promène ses
regards sur le redoutable ennemi qu'il vient de terrasser, une
voix invisible fait entendre ces mots : "Pourquoi, fils
d'Agénor, regardes-tu ce serpent qui vient de tomber
sous tes coups ? Toi-même un jour tu seras serpent
comme lui ". À ces paroles menaçantes le
héros pâlit; la terreur lui a ravi l'usage de ses
sens, et ses cheveux hérissés se dressent sur sa
tête.
Mais Pallas, qui le protège, descend de l'Olympe
à travers les airs; elle s'offre à ses yeux, et
lui ordonne d'enfouir dans la terre entrouverte les dents du
dragon, qui seront la semence d'un peuple nouveau. Cadmus
obéit; il trace de longs sillons; il y jette ces
semences terribles; et soudain, ô prodige
incroyable ! la terre commence à se mouvoir.
Bientôt le fer des lances et des javelots perce à
travers les sillons; puis paraissent des casques d'airain
ornés d'aigrettes de diverses couleurs; puis des
épaules, des corps, des bras chargés de
redoutables traits; enfin s'élève et croit une
moisson de guerriers. Ainsi, tandis qu'on les déploie,
se montrent à nos yeux les décorations du
théâtre. On aperçoit d'abord la tête
des personnages, et successivement les autres parties de leur
corps, jusqu'à ce que leurs pieds semblent toucher la
terre.
[115] À la vue de ces nouveaux ennemis,
Cadmus étonné se disposait à
combattre : "Arrête, s'écrie un de ces
enfants de la terre, et ne te mêle point dans nos
sanglantes querelles". Il dit, et plonge son fer dans le sein
d'un de ses frères, et tombe lui-même percé
d'un trait mortel. Celui qui l'a frappé succombe au
même instant, et perd la vie qu'il venait de recevoir.
Une égale fureur anime cette nouvelle race de guerriers.
Tour à tour assassins et victimes, détruits
aussitôt qu'enfantés, par eux la terre est
abreuvée du sang de ses enfants. Il n'en restait que
cinq, lorsque l'un d'eux, Échion, par l'ordre de Pallas,
jette ses armes, réclame la foi de ses frères,
donne et reçoit les gages de la paix; et compagnons des
travaux de Cadmus, ils bâtissent avec lui la ville
ordonnée par Apollon.
Déjà Thèbes était une
cité florissante. Fils d'Agénor, tu pouvais voir
dans ton exil la source de ton bonheur. Époux de la
fille de Mars et de Vénus, père d'une nombreuse
postérité, les enfants de tes enfants, si chers
à ton amour, brillaient de tous les dons de la jeunesse.
Mais pour les juger, il faut attendre les hommes à leur
dernier jour, et nul d'entre eux avant sa mort ne peut se dire
heureux.
Actéon (III,
138-252)
Tu l'éprouvas, Cadmus, au sein de tes
prospérités, lorsque ton fils vint causer tes
premières douleurs. Il fut changé en cerf, et ses
chiens de son sang s'abreuvèrent; mais il n'était
point coupable : le hasard seul le perdit. Une erreur
pouvait-elle donc le rendre criminel ?
[143] Le Cithéron était couvert du
sang et du carnage des hôtes des forêts.
Déjà le soleil, également
éloigné de l'orient et de l'occident,
rétrécissait les ombres, lorsque le jeune
Actéon rassemble les Thébains que l'ardeur de la
chasse avait emportés loin de lui : "Compagnons,
leur dit-il, nos toiles et nos javelots sont teints du sang des
animaux. C'en est assez pour aujourd'hui.
Demain, dès que l'Aurore sur son
char de pourpre ramènera le jour, nous reprendrons nos
travaux. Maintenant que le soleil brûle la terre de ses
rayons, pliez vos filets noueux, détendez vos toiles, et
livrez-vous au repos." Soudain les Thébains
obéissent, et leurs travaux sont suspendus.
Non loin était un vallon couronné de pins et
de cyprès. On le nomme Gargaphie, et il est
consacré à Diane, déesse des forêts.
Dans le fond de ce vallon est une grotte silencieuse et sombre,
qui n'est point l'ouvrage de l'art. Mais la nature, en y
formant une voûte de pierres ponces et de roches
légères, semble avoir imité ce que l'art a
de plus parfait. À droite coule une source vive, et son
onde serpente et murmure sur un lit de gazon. C'est dans ces
limpides eaux que la déesse, fatiguée de la
chasse, aimait à baigner ses modestes attraits. Elle
arrive dans cette retraite solitaire. Elle remet son javelot,
son carquois, et son arc détendu à celle de ses
nymphes qui est chargée du soin de les garder. Une
seconde nymphe détache sa robe retroussée; en
même temps deux autres délacent sa chaussure; et
Crocalé, fille du fleuve Isménus, plus adroite
que ses compagnes, tresse et noue les cheveux épars de
la déesse pendant que les siens flottent encore sur son
sein. Néphélé, Hyalé, Rhanis,
Psécas, et Phialé épanchent sur le corps
de Diane les flots limpides jaillissant de leurs urnes
légères.
[173] Tandis que Diane se baigne dans la fontaine de
Gargaphie, Actéon errant d'un pas incertain dans ce
bocage qui lui est inconnu, arrive dans l'enceinte
sacrée, entraîné par le destin qui le
conduit. À peine est-il entré dans la grotte
où coule une onde fugitive, que les nymphes
l'apercevant, frémissent de paraître nues,
frappent leur sein, font retentir la forêt de leurs cris,
et s'empressent autour de la déesse pour la
dérober à des yeux indiscrets. Mais, plus grande
que ses compagnes, la déesse s'élevait de toute
la tête au-dessus d'elles. Tel que sur le soir un nuage
se colore des feux du soleil qui descend sur l'horizon; ou tel
que brille au matin l'incarnat de l'aurore naissante, tel a
rougi le teint de Diane exposée sans voiles aux regards
d'un mortel. Quoique ses compagnes se soient en cercle autour
d'elles rangées, elle détourne son auguste
visage. Que n'a-t-elle à la main et son arc et ses
traits rapides ! À leur défaut elle s'arme
de l'onde qui coule sous ses yeux; et jetant au front
d'Actéon cette onde vengeresse, elle prononce ces mots,
présages d'un malheur prochain :
[192] "Va maintenant, et oublie que tu as vu Diane
dans le bain. Si tu le peux, j'y consens". Elle dit, et soudain
sur la tête du prince s'élève un bois
rameux; son cou s'allonge; ses oreilles se dressent en pointe;
ses mains sont des pieds; ses bras, des jambes effilées;
et tout son corps se couvre d'une peau tachetée.
À ces changements rapides la déesse ajoute la
crainte. Il fuit; et dans sa course il s'étonne de sa
légèreté. À peine dans une eau
limpide a-t-il vu sa nouvelle figure : Malheureux que je
suis ! voulait-il s'écrier; mais il n'a plus de
voix. Il gémit, et ce fut son langage. De longs pleurs
coulaient sur ses joues, qui n'ont plus leur forme
première. Hélas ! il n'avait de l'homme
conservé que la raison. Que fera cet
infortuné ? retournera-t-il au palais de ses
pères ? la honte l'en empêche. Ira-t-il se
cacher dans les forêts ? la crainte le retient.
Tandis qu'il délibère, ses chiens l'ont
aperçu. Mélampus, né dans la Crète,
et l'adroit Ichnobates, venu de Sparte, donnent par leurs abois
le premier signal. Soudain, plus rapides que le vent, tous les
autres accourent. Pamphagos, et Dorcée, et Oribasos,
tous trois d'Arcadie; le fier Nébrophonos, le cruel
Théron, suivi de Lélaps; le léger
Ptérélas, Agré habile à
éventer les traces du gibier; Hylée,
récemment blessé par un sanglier farouche;
Napé engendrée d'un loup; Péménis,
qui jadis marchait à la tête des troupeaux;
Harpyia, que suivent ses deux enfants; Ladon, de Sicyone, aux
flancs resserrés; et Dromas, Canaché,
Sticté, Tigris, Alcé, et Leucon, dont la
blancheur égale celle de la neige; et le noir Asbolus,
et le vigoureux Lacon; le rapide Aello et Thoüs;
Lyciscé, et son frère le Cypriote; Harpalos, au
front noir tacheté de blanc; Mélanée,
Lachné, au poil hérissé; Labros, Agriodos,
et Hylactor, à la voix perçante, tous trois
nés d'un père de Crète et d'une
mère de Laconie; et tous les autres enfin qu'il serait
trop long de nommer.
[225] Cette meute, emportée par l'ardeur de
la proie, poursuit Actéon, et s'élance à
travers les montagnes, à travers les rochers
escarpés ou sans voie. Actéon fuit, poursuivi
dans ces mêmes lieux où tant de fois il poursuivit
les hôtes des forêts. Hélas !
lui-même il fuit ses fidèles compagnons; il
voudrait leur crier : "Je suis Actéon, reconnaissez
votre maître". Mais il ne peut plus faire entendre sa
voix. Cependant d'innombrables abois font résonner les
airs. Mélanchétès lui fait au dos la
première blessure; Thérodamas le mord ensuite;
Orésitrophos l'atteint à l'épaule. Ils
s'étaient élancés les derniers à sa
poursuite, mais en suivant les sentiers coupés de la
montagne, ils étaient arrivés les premiers.
Tandis qu'ils arrêtent le malheureux Actéon, la
meute arrive, fond sur lui, le déchire, et bientôt
sur tout son corps il ne reste aucune place à de
nouvelles blessures. Il gémit, et les sons plaintifs
qu'il fait entendre, s'ils différent de la voix de
l'homme, ne ressemblent pas non plus à celle du cerf. Il
remplit de ses cris ces lieux qu'il a tant de fois parcourus;
et, tel qu'un suppliant, fléchissant le genou, mais ne
pouvant tendre ses bras, il tourne en silence autour de lui sa
tête languissante.
[242] Cependant ses compagnons, ignorant son triste
destin, excitent la meute par leurs cris accoutumés; ils
cherchent Actéon, et le croyant éloigné de
ces lieux, ils l'appellent à l'envi, et les bois
retentissent de son nom. L'infortuné retourne la
tête. On se plaignait de son absence; on regrettait qu'il
ne pût jouir du spectacle du cerf à ses derniers
abois. Il n'est que trop présent; il voudrait ne pas
l'être; il voudrait être témoin, et non
victime. Mais ses chiens l'environnent; ils enfoncent leurs
dents cruelles dans tout son corps, et déchirent leur
maître caché sous la forme d'un cerf. Diane enfin
ne se crut vengée que lorsque, par tant de blessures,
l'affreux trépas eut terminé ses jours.
Sémélé (III,
253-315)
L'univers parla diversement de cette action de la
déesse. Les uns trouvèrent sa vengeance injuste
et cruelle; les autres l'approuvant la jugèrent digne de
sa sévère virginité; et chaque opinion eut
ses preuves et ses raisons. La seule épouse de Jupiter
songeait moins à louer ou à blâmer la
déesse qu'à se réjouir des malheurs de la
famille d'Agénor. Sa haine contre Europe, qui fut sa
rivale, s'étendait à sa postérité.
Une injure nouvelle ajoutait encore à son ressentiment.
Sémélé portait dans son sein un gage de
l'amour de Jupiter. Junon s'indigne et s'écrie :
"Pourquoi ajouterais-je encore des plaintes à celles que
j'ai tant de fois vainement fait entendre ? c'est ma
rivale elle-même que je dois attaquer. Je la perdrai;
elle périra, s'il est vrai que je m'appelle encore la
puissante Junon; si ma main est digne de porter le sceptre de
l'Olympe; si je suis la reine des Dieux, la sur et
l'épouse de Jupiter ! Ah ! je suis du moins sa
sur ! Mais peut-être que, contente de l'avoir
rendu infidèle, Sémélé ne m'a fait
qu'une légère injure ? Non, elle a
conçu. Ma honte est manifeste. Elle porte dans son sein
la preuve de son crime; elle veut donner des enfants à
Jupiter, honneur dont moi-même à peine je
jouis ! Est-ce donc sa beauté qui l'a rendue si
vaine ? eh bien ! que sa beauté la
perde ! et que je ne sois pas la fille de Saturne, si par
son amant, par Jupiter lui-même, elle n'est
précipitée dans le fleuve des Enfers".
[273] Elle dit, et descend de son trône. Un
nuage épais l'environne; elle marche au palais de sa
rivale. Bientôt, sous les traits d'une vieille, elle sort
de la nue; elle ombrage son front de cheveux blancs; elle ride
ses traits, courbe son corps, marche d'un pas tremblant, prend
une voix cassée, et revêt enfin la figure de
Béroé, qui naquit à Épidaure, et
fut nourrice de Sémélé.
Après avoir avec adresse et par de longs
détours fait tomber l'entretien sur le souverain des
Dieux, elle soupire et dit : "Je souhaite que votre amant
soit en effet Jupiter lui-même; mais enfin je crains
tout. Plus d'un mortel osa se servir du nom des dieux pour
tromper des vierges innocentes. Mais si c'est Jupiter qui vous
aime, cela ne suffit pas encore. Il faut qu'il vous donne un
gage éclatant de son amour. Priez-le de descendre en vos
bras avec tout l'appareil de sa grandeur, tel qu'il est en un
mot, lorsque Junon le reçoit dans les siens".
[287] L'innocente fille de Cadmus s'abandonne aux
perfides conseils de la déesse. Elle demande à
Jupiter une grâce, mais sans la désigner :
"Choisis, dit le dieu; rien ne te sera refusé; et afin
que tu ne puisses en douter, je le jure par le Styx, le Styx
dieu lui-même et la terreur de tous les dieux".
Sémélé se réjouit du mal qu'elle
s'apprête. Trop puissante sur son amant, et près
de périr victime d'une complaisance fatale :
"Montrez-vous à moi, dit-elle, avec l'appareil et la
gloire qui vous suit dans le lit de Junon". Le dieu aurait
voulu l'interrompre, mais ces mots précipités
avaient déjà frappé les airs. Il
gémit; il ne peut annuler ni le vu de son amante,
ni le serment qu'il a fait. Accablé de tristesse, il
remonte dans les cieux. Il entraîne les nuées; il
rassemble la pluie, les vents, les éclairs, le tonnerre,
et la foudre inévitable. Il tâche, autant que cela
lui est permis, d'en affaiblir la force. Il n'arme point son
bras des feux trop redoutables avec lesquels il foudroya
Typhon; il en est de plus légers : les Cyclopes en
les forgeant y mêlèrent moins de flammes et de
fureur. Les dieux les appellent des demi-foudres. Jupiter les
saisit et descend avec tout l'appareil de sa puissance dans le
palais des enfants d'Agénor. Mais une simple mortelle ne
pouvait soutenir cet éclat immortel; et
Sémélé fut consumée dans les bras
même de son amant. Cependant Jupiter arracha de son sein
l'enfant à demi formé qui devait naître de
leur amour; et, s'il est permis de le croire, il le renferma
dans sa cuisse, et l'y conserva tout le temps que sa
mère aurait dû le porter. Sur de
Sémélé, Ino l'éleva
secrètement dès le berceau, et le confia
bientôt après aux nymphes de Nysa, qui le
cachèrent dans leurs grottes profondes, et firent du
lait son premier aliment.
Tirésias (III, 316-338)
[Cfr Actu'ITINERA
pour la traduction en vers libres, par Danièle Robert,
des vers 316 à 510]
Tandis que, par la loi fatale des destins, ces
événements se passaient sur la terre, et que,
deux fois né, Bacchus voyait paisiblement
s'écouler le premier âge de la vie, on dit qu'un
jour Jupiter, égayé par le nectar, oubliant les
soins et les soucis du sceptre, s'amusait à de
folâtres jeux avec Junon, libre alors de ses jaloux
ennuis : "Avouez-le, dit-il, l'amour a pour vous des
transports qui nous sont inconnus" : et Junon soutenant un
avis contraire, il fut convenu de s'en rapporter à la
décision de Tirésias, qui sous les deux sexes
avait connu l'une et l'autre Vénus.
[324] En effet, ayant un jour rencontré dans
une forêt deux gros serpents par l'amour réunis,
Tirésias les avait frappés de sa baguette, et
soudain, ô prodige ! d'homme qu'il était il
devint femme, et conserva ce sexe pendant sept ans. Le
huitième printemps offrit encore les mêmes
reptiles à ses regards : "Si quand on vous blesse,
dit-il, votre pouvoir est assez grand pour changer la nature de
votre ennemi, je vais vous frapper une seconde fois". Il les
frappe, et soudain, reprenant son premier sexe, il redevint ce
qu'il avait été.
Tel fut l'arbitre choisi pour juger ce joyeux
différent. Il adopta l'avis de Jupiter; et l'on dit que
Junon, plus offensée qu'il ne convenait de l'être
pour un sujet aussi léger, condamna les yeux de son juge
à des ténèbres éternelles. Mais le
père tout puissant, pour alléger sa peine, car un
dieu ne peut détruire ce qu'a fait un autre dieu,
découvrit à ses yeux la science de l'avenir, et,
par cette faveur signalée, le consola de la nuit qui les
couvrait.
Narcisse (III, 339-355)
[Cfr Actu'ITINERA
pour la traduction en vers libres, par Danièle Robert,
des vers 316 à 510]
Bientôt devenu célèbre dans la
Béotie, toujours consulté, il rendit toujours des
oracles certains. La blonde Liriope fit la première
épreuve de son adresse à pénétrer
dans l'obscur avenir. C'est elle dont le Céphise
arrêta les pas dans ses flots tortueux, elle qu'il soumit
à sa violence, et qu'il rendit mère d'un enfant
si beau, que les Nymphes l'aimaient déjà
dès sa plus tendre enfance. Narcisse était son
nom. Tirésias, interrogé si cet enfant
atteindrait une longue vieillesse : "Il l'atteindra,
répondit-il, s'il ne se connaît pas". Cet oracle
parut longtemps frivole et mensonger; mais l'aventure et le
genre de mort de Narcisse, et son fatal délire, l'ont
trop bien expliqué.
Déjà le fils de Céphise venait
d'ajouter une année à son quinzième
printemps : il réunissait les charmes de l'enfance
aux fleurs de la jeunesse. Les Nymphes voulurent lui plaire;
plusieurs jeunes Béotiens recherchèrent son
amitié; mais à des grâces si tendres il
joignait tant de fierté, qu'il rejeta tous les vux
qui lui furent adressés.
Écho (III, 336-510)
[Cfr Actu'ITINERA
pour la traduction en vers libres, par Danièle Robert,
des vers 316 à 510]
Écho le vit un jour qu'il poussait des cerfs timides
dans ses toiles, Écho, qui ne peut se taire quand les
autres parlent, qui pourtant jamais ne parla la
première : elle était alors une nymphe, et
non une simple voix; et cependant dès lors, quoique
nymphe causeuse, sa voix ne lui servait qu'à redire,
comme aujourd'hui, les derniers mots qu'elle avait entendus.
C'était un effet de la vengeance de Junon. Cette
déesse aurait souvent surpris dans les montagnes son
époux infidèle; mais Écho l'arrêtait
longtemps par ses discours, et donnait aux Nymphes le temps de
s'échapper. La fille de Saturne ayant enfin connu cet
artifice : "Cette langue qui m'a trompée perdra,
dit-elle, de son pouvoir, et tu n'auras plus le libre usage de
ta voix". L'effet suivit la menace, et depuis ce jour
Écho ne peut que répéter le son et doubler
la parole.
[370] Elle vit Narcisse chassant dans les
forêts. Elle le vit et l'aima. Depuis elle suit
secrètement ses pas. Plus près elle est de lui,
plus s'accroît son amour. Tel le soufre léger
attire et reçoit la flamme qui l'approche. Ô
combien de fois elle désira lui adresser des discours
passionnés, et y joindre de tendres
prières ! Mais l'état où Junon l'a
réduite lui défend de commencer; tout ce qu'il
permet du moins elle est prête à l'oser. Elle
écoutera la voix de Narcisse, et répétera
ses accents.
Un jour que dans les bois il se trouvait
écarté de sa suite fidèle il
s'écrie : Quelqu'un est-il ici près de
moi ? Écho répond, Moi. Narcisse
s'étonne, il regarde autour de lui, et dit d'une voix
forte, Venez ! Écho redit, Venez! Il regarde
encore, et personne ne s'offrant à ses regards,
Pourquoi, s'écrie-t-il, me fuyez-vous ? Écho
reprend, Me fuyez-vous ? Trompé par cette voix
prochaine, Joignons-nous, dit Narcisse. Écho, dont cette
demande vient de combler tous les vux,
répète, Joignons-nous : et soudain,
interprétant ces paroles au gré de ses
désirs, elle sort du taillis. Elle avançait les
bras tendus; mais il s'éloigne, il fuit, et se
dérobant à ses embrassements : Que je meure,
dit-il, avant que d'être à toi ! Et la Nymphe
ne répéta que ces mots, être à
toi !
[393] Écho méprisée se retire
au fond des bois. Elle cache sous l'épais feuillage la
rougeur de son front, et depuis elle habite dans des antres
solitaires. Mais elle n'a pu vaincre son amour; il
s'accroît irrité par les mépris de
Narcisse. Les soucis vigilants la consument; une affreuse
maigreur dessèche ses attraits; toute l'humide substance
de son corps s'évapore: il ne reste d'elle que les os et
la voix. Bientôt ses os sont changés en rochers.
Cachée dans l'épaisseur des forêts, la voix
d'Écho répond toujours à la voix qui
l'appelle; mais nul ne peut voir cette Nymphe
infortunée, et ce n'est plus maintenant qu'un son qui
vit encore en elle.
Les autres Nymphes qui habitent les monts ou les fontaines
éprouvèrent aussi les dédains de Narcisse.
Mais enfin une d'elles, élevant vers le ciel des mains
suppliantes, s'écria dans son désespoir :
"Que le barbare aime à son tour sans pouvoir être
aimé" ! Elle dit; et Rhamnusie exauça cette
juste prière.
[407] Près de là était une
fontaine dont l'eau pure, argentée, inconnue aux
bergers, n'avait jamais été troublée ni
par les chèvres qui paissent sur les montagnes, ni par
les troupeaux des environs. Nul oiseau, nulle bête
sauvage, nulle feuille tombée des arbres n'avait
altéré le cristal de son onde. Elle était
bordée d'un gazon frais qu'entretient une
humidité salutaire; et les arbres et leur ombre
protégeaient contre l'ardeur du soleil la source et le
gazon. C'est là que, fatigué de la chasse et de
la chaleur du jour, Narcisse vint s'asseoir, attiré par
la beauté, la fraîcheur, et le silence de ces
lieux. Mais tandis qu'il apaise la soif qui le dévore,
il sent naître une autre soif plus dévorante
encore. Séduit par son image réfléchie
dans l'onde, il devient épris de sa propre
beauté. Il prête un corps à l'ombre qu'il
aime : il s'admire, il reste immobile à son aspect,
et tel qu'on le prendrait pour une statue de marbre de Paros.
Penché sur l'onde, il contemple ses yeux pareils
à deux astres étincelants, ses cheveux dignes
d'Apollon et de Bacchus, ses joues colorées des fleurs
brillantes de la jeunesse, l'ivoire de son cou, la grâce
de sa bouche, les roses et les lis de son teint : il
admire enfin la beauté qui le fait admirer.
Imprudent ! il est charmé de lui-même :
il est à la fois l'amant et l'objet aimé; il
désire, et il est l'objet qu'il a désiré;
il brûle, et les feux qu'il allume sont ceux dont il est
consumé. Ah ! que d'ardents baisers il imprima sur
cette onde trompeuse ! combien de fois vainement il y
plongea ses bras croyant saisir son image ! Il ignore ce
qu'il voit; mais ce qu'il voit l'enflamme, et l'erreur qui
flatte ses yeux irrite ses désirs.
[432] Insensé ! pourquoi suivre ainsi
cette image qui sans cesse te fuit ? Tu veux ce qui n'est
point. Éloigne-toi, et tu verras s'évanouir le
fantastique objet de ton amour. L'image qui s'offre à
tes regards n'est que ton ombre réfléchie; elle
n'a rien de réel; elle vient et demeure avec toi; elle
disparaîtrait si tu pouvais toi-même
t'éloigner de ces lieux. Mais ni le besoin de
nourriture, ni le besoin de repos ne peuvent l'en arracher.
Étendu sur l'herbe épaisse et fleurie, il ne
peut se lasser de contempler l'image qui l'abuse; il
périt enfin par ses propres regards. Soulevant sa
tête languissante, et tendant les bras, il adresse ces
plaintes aux forêts d'alentour :
"Ô vous dont l'ombre fut si souvent favorable aux
amants, vîtes-vous un amant plus malheureux que
moi ? et depuis que les siècles s'écoulent
sur vos têtes, connûtes-vous des destins si
cruels ? L'objet que j'aime est près de moi; je le
vois, il me plaît; et, tant est grande l'erreur qui me
séduit, en le voyant je ne puis le trouver : et
pour irriter ma peine, ce n'est ni l'immense océan qui
nous sépare; ce ne sont ni des pays lointains, ni des
montagnes escarpées, ni des murs élevés,
ni de fortes barrières : une onde faible et
légère est entre lui et moi ! lui-même
il semble répondre à mes désirs. Si
j'imprime un baiser sur cette eau limpide, je le vois soudain
rapprocher sa bouche de la mienne. Je suis toujours près
de l'atteindre; mais le plus faible obstacle nuit au bonheur
des amants.
[454] "Ô toi, qui que tu sois, parais !
sors de cette onde, ami trop cher ! Pourquoi tromper ainsi
mon empressement, et toujours me fuir ? Ce n'est ni ma
jeunesse ni ma figure qui peuvent te déplaire : les
plus belles Nymphes m'ont aimé. Mais je ne sais quel
espoir soutient encore en moi l'intérêt qui se
peint sur ton visage ! Si je te tends les bras, tu me
tends les tiens; tu ris si je ris; tu pleures si je pleure; tes
signes répètent les miens; et si j'en puis juger
par le mouvement de tes lèvres, tu réponds
à mes discours par des accents qui ne frappent point mon
oreille attentive.
"Mais où m'égarai-je? je suis en toi, je le
sens : mon image ne peut plus m'abuser; je brûle
pour moi-même, et j'excite le feu qui me dévore.
Que dois-je faire ? faut-il prier, ou attendre qu'on
m'implore ? Mais qu'ai-je enfin à demander ?
ne suis-je pas le bien que je demande ? Ainsi pour trop
posséder je ne possède rien. Que ne puis-je
cesser d'être moi-même ! Ô vu
nouveau pour un amant ! je voudrais être
séparé de ce que j'aime ! La douleur a
flétri ma jeunesse. Peu de jours prolongeront encore ma
vie : je la commençais à peine et je meurs
dans mon printemps ! Mais le trépas n'a rien
d'affreux pour moi; il finira ma vie et ma douleur. Seulement
je voudrais que l'objet de ma passion pût me survivre;
mais uni avec moi il subira ma destinée; et mourant tous
deux nous ne perdrons qu'une vie".
[474] Il dit, et retombant dans sa fatale illusion,
il retourne vers l'objet que l'onde lui retrace. Il pleure,
l'eau se trouble, l'image disparaît; et croyant la voir
s'éloigner : "Où fuis-tu,
s'écria-t-il, cruel ? je t'en conjure,
arrête, et ne quitte point ton amant; ah ! s'il ne
m'est permis de m'unir à toi, souffre du moins que je te
voie, et donne ainsi quelque soulagement à ma triste
fureur".
À ces mots il déchire sa robe, découvre
et frappe son sein qui rougit sous ses coups. Telle la pomme
à sa blancheur mélange l'incarnat; telle la
grappe à demi colorée se peint de pourpre aux
rayons du soleil. Mais l'onde est redevenue transparente;
Narcisse y voit son image meurtrie. Soudain sa fureur
l'abandonne; et, comme la cire fond auprès d'un feu
léger; ou comme la rosée se dissipe aux premiers
feux de l'astre du jour : ainsi, brûlé d'une
flamme secrète, l'infortuné se consume et
périt. Son teint n'a plus l'éclat de la rose et
du lis; il a perdu cette force et cette beauté qu'il
avait trop aimée, cette beauté qu'aima trop la
malheureuse Écho.
[494] Quoiqu'elle n'eût point oublié
les mépris de Narcisse, elle ne put le voir sans le
plaindre. Elle avait redit tous ses soupirs, tous ses
gémissements; et lorsqu'il frappait ses membres
délicats, et que le bruit de ses coups retentissait dans
les airs, elle avait de tous ses coups
répété le bruit retentissant. Enfin
Narcisse regarde encore son image dans l'onde, et prononce ces
derniers mots: Objet trop vainement aimé! Écho
reprend: Objet trop vainement aimé! Adieu!
s'écria-t-il. Adieu!
répéta-t-elle.
Il laisse alors retomber sur le gazon sa tête
languissante; une nuit éternelle couvre ses yeux
épris de sa beauté. Mais sa passion le suit au
séjour des ombres, et il cherche encore son image dans
les ondes du Styx. Les Naïades, ses surs,
pleurèrent sa mort; elle coupèrent leurs cheveux,
et les consacrèrent sur ses restes chéris :
les Dryades gémirent, et la sensible Écho
répondit à leurs gémissements. On avait
déjà préparé le bûcher, les
torches, le tombeau; mais le corps de Narcisse avait disparu;
et à sa place les Nymphes ne trouvèrent qu'une
fleur d'or de feuilles d'albâtre couronnée.
Penthée (III, 511-563)
Cette aventure s'étant répandue dans toutes
les villes de la Grèce, rendit plus
célèbre le nom de Tirésias, et donna plus
de crédit à ses oracles. Le fils d'Échion,
Penthée, qui méprisait les dieux, seul osa
dédaigner son savoir fatidique. Il le raillait sur la
perte de sa vue, et sur le sujet qui provoqua la vengeance de
Junon. Alors le vieil augure secouant sa tête
ornée de cheveux blancs : "Que tu serais heureux,
dit-il, si privé comme moi de la lumière des
cieux, tu pouvais ne pas voir les mystères de
Bacchus ! Un jour viendra, et déjà je
pressens qu'il s'approche, où le jeune fils de
Sémélé paraîtra dans ces lieux. Si
ton encens ne fume sur ses autels, tes membres seront
déchirés en lambeaux; et ton sang souillera les
forêts, et les mains de ta mère, et les mains de
tes surs. Mais cette prédiction s'accomplira; oui,
tu oseras refuser au nouveau dieu les honneurs immortels; et
trop tard tu te plaindras qu'un aveugle ait pu si bien lire au
livre des destins".
[524] Il dit, et le fils d'Échion le chasse
avec mépris. Mais la prédiction du vieillard va
bientôt s'accomplir. Bacchus arrive, et au loin tous les
champs retentissent de hurlements sacrés; la foule se
précipite au devant de ses pas; ensemble confondus les
mères, les époux, les enfants, et le peuple, et
ses chefs, s'empressent à ces nouvelles
solennités. "Dignes enfants de Mars, ô
Thébains ! s'écrie Penthée, quelle
fureur a saisi vos esprits ? le bruit de l'airain
frappé contre l'airain, ces flûtes
recourbées, et tous ces vains prestiges ont-ils tant de
pouvoir ? Quoi ! vous que n'ont point effrayés
le glaive des combats, la trompette guerrière, et les
bataillons hérissés de dards, vous
céderiez aux cris insensés de ces femmes,
à ce vil troupeau qu'agite le délire du vin et le
bruit des tambours ? n'êtes-vous plus ces vieux
soldats qui, traversant les vastes mers, vinrent dans ces
contrées fonder une nouvelle Tyr, et transporter leurs
pénates errants ? livrerez-vous vos dieux sans les
défendre ? et vous, jeunes Thébains, dont
l'âge approche plus du mien, vous à qui sans doute
le thyrse convenait moins que le fer, le pampre que le
casque."
[543] "Souvenez-vous encore, je vous en conjure, du
sang dont vous sortez ! Imitez la belliqueuse audace du
dragon qui périt pour défendre son antre et la
fontaine de Mars. Ah ! combattez du moins pour votre
gloire ! Le dragon vainquit des guerriers valeureux, et
vous n'avez devant vous qu'une troupe lâche et
efféminée. Soutenez l'honneur de votre
race ! et si, par la loi des destins, Thèbes doit
périr, que ses murs s'écroulent retentissant sous
les coups du bélier, sous l'effort des combattants, au
bruit du fer, au milieu de la flamme ! Alors nous n'aurons
point à rougir de nos malheurs; alors nous pourrons
déplorer notre destin sans chercher à le cacher.
Mais la cité de Cadmus serait-elle donc subjuguée
par un faible enfant, qui ne connut jamais les armes, ni les
combats, ni l'usage des coursiers; qui, dans sa mollesse, ne
sait que parfumer ses cheveux de myrrhe, les couronner de
lierre, se revêtir de pourpre et d'habits tissus
d'or ! Cessez de le suivre, et je vais le contraindre
d'avouer la supposition de sa naissance, et la fausseté
de ses mystères. Acrisius aura donc eu le courage de
mépriser cet imposteur sacré; il lui aura
fermé les portes d'Argos; et cet étranger ferait
aujourd'hui trembler Penthée et les
Thébains ! Allez, que rien ne vous
arrête ! (et il commandait à ses compagnons)
saisissez le méprisable chef de cette troupe; amenez-le
devant moi chargé de fers, et que mes ordres soient
promptement exécutés".
Les matelots tyrrhéniens
(III, 564-733)
Il dit : cependant Cadmis, aïeul de
Penthée; Athamas, son oncle, et tous les siens,
condamnent ce discours impie, et vainement s'efforcent de le
détourner de sa résolution : leurs sages
conseils irritent sa fureur; elle s'accroît des efforts
mêmes qu'ils font pour la calmer. Tel j'ai vu le torrent
rouler plus lentement, et avec moins de fracas, son onde dans
les champs ouverts à son passage; mais si des arbres, si
des rochers l'arrêtent dans son cours, sa violence
s'accroît encore de cet obstacle : il s'enfle,
mugit, et furieux précipite ses flots.
Bientôt les soldats reviennent couverts de sang et de
blessures. Penthée leur demande ce qu'ils ont fait de
Bacchus : "Nous ne l'avons point vu, répondent-ils;
mais voici un de ses compagnons, ministre de ses
mystères sacrés"; et ils lui livrent
enchaîné cet homme qui avait quitté
l'Étrurie pour suivre le nouveau dieu.
[577] Penthée lance sur lui de farouches
regards, et diffère à peine son supplice. "Tu
périrais, s'écrie-t-il, et ta mort servira
d'exemple à tes pareils. Dis-moi ton nom; quels sont tes
parents ? quelle est ta patrie ? et pourquoi t'es-tu
fait le ministre de cette fausse divinité ?" Le
captif répond sans se troubler :
"Mon nom est Acétès; mon pays, la
Méonie; je suis né de parents obscurs; mon
père ne m'a laissé ni champs que retournent les
taureaux infatigables, ni troupeaux chargés d'une riche
toison. Il fut aussi pauvre que moi; il s'occupait à
tendre des pièges aux avides poissons, et à les
prendre bondissants au fer dont il armait sa ligne. Son
métier était toute sa fortune; lorsqu'il me l'eut
enseigné : "Héritier et successeur de mes
travaux, dit-il, reçois toutes les richesses que je
possède". Et en mourant il ne me laissa que les eaux
pour héritage; c'est ce que je puis appeler le
seul bien de mes pères. Bientôt las de vivre,
toujours retenu sur les mêmes rochers, j'appris à
gouverner le timon, j'observai l'astre pluvieux de la
chèvre Amalthée, les Pléiades, les Hyades,
la grande Ourse; je connus les maisons des vents et les ports
amis des matelots.
[597] "Un jour que je naviguais vers l'île de
Délos, je fus forcé de relâcher à
Naxos : la rame propice me conduit au rivage; j'y descends d'un
pied léger, et je foule le sable humide qui le couvre.
La nuit venait de replier ses voiles; l'orient brillait des
premières clartés de l'aurore: je me lève;
je commande aux nautoniers d'apporter de l'eau vive; je montre
le chemin des fontaines; et cependant du haut d'un rocher
j'observe le ciel, et je recueille la promesse des vents; je
retourne au rivage, j'appelle mes compagnons : "Me voici",
s'écria le premier Opheltès. Il amenait un enfant
d'une beauté ravissante, et qu'il avait surpris dans un
champ solitaire : cet enfant semble le suivre à
peine; il chancelle appesanti de sommeil et de vin. J'observe
l'éclat de sa figure, son air, son maintien; je ne
reconnais rien en lui qui soit d'un mortel; je le sens, et
m'écrie : "Compagnons ! je ne sais quelle
divinité se cache sous les traits de cet enfant; mais,
je n'en doute point, ses traits annoncent la présence
d'un dieu. Ô toi, qui que tu sois, daigne nous
protéger; rends-nous la mer favorable, et pardonne
à mes compagnons de t'avoir méconnu". -- "Cesse
de l'implorer pour nous", reprend Dyctis, Dyctis de tous le
plus agile pour monter à la cime des mâts et pour
en redescendre; Lybis, le blond Mélanthus, qui veille
à la proue; Alcimédon, Épopée, dont
la voix excite les nautoniers, et commande aux rames le
mouvement et le repos, tous se déclarent contre mon
avis; tant est grand chez eux l'aveugle désir d'une
injuste proie ! "Non, m'écriai-je alors, je ne
souffrirai point que notre vaisseau soit souillé par un
sacrilège; et plus que vous ici j'ai le droit de
commander". Mais je résistais en vain : le plus
emporté, le plus audacieux de cette troupe impie,
Lycabas, banni de l'Étrurie pour un meurtre qu'il avait
commis, me frappe à la gorge d'un poing ferme et
nerveux; et si je n'eusse été retenu par un
câble propice, je serais tombé sans connaissance
dans la mer.
[629] "La troupe mutinée applaudit à
cette extrême violence. Mais enfin Bacchus (car
c'était Bacchus lui-même), comme si les clameurs
des matelots eussent interrompu son sommeil, et
dégagé ses sens de la vapeur du vin : "Que
faites-vous ? dit-il, pourquoi ce tumulte et ces
cris ? comment me trouvé-je au milieu de
vous ? et dans quels lieux prétendez-vous me
conduire ?" -- "Ne craignez rien, répond celui qui
était à la proue : faites-nous
connaître les bords où vous voulez descendre, nous
vous y conduirons".-- "Tournez, dit le dieu, vos voiles vers
l'île de Naxos : c'est là qu'est ma demeure,
et vous y trouverez un sol hospitalier".
Les traîtres jurent par la mer et ses divinités
qu'ils vont obéir : ils m'ordonnent de
déployer les voiles, et de cingler vers l'île de
Naxos. Elle était à droite; à droite je
dirige le vaisseau : "Insensé !
s'écrie-t-on de toutes parts; Acétès,
quelle fureur t'aveugle ! tourne à gauche". La
plupart me font connaître leur dessein par des signes;
plusieurs me l'expliquent à l'oreille; je
frémis : "Qu'un autre, m'écriai-je, prenne
le gouvernail, je cesse de prêter mon ministère au
crime et à ses artifices". Un murmure
général s'élève contre moi :
"Crois-tu, dit Éthalion, qu'ici le salut de tous de toi
seul va dépendre ?" et soudain il vole au
gouvernail, commande à ma place, s'éloigne de
Naxos, et tient une autre route.
[650] Alors le dieu, comme s'il feignait d'ignorer
leurs complots, du haut de la poupe regarde la mer, et
affectant des pleurs : "Nochers, dit-il, où sont
les rivages que vous m'aviez promis ? où est la
terre que je vous ai demandée ? comment ai-je
mérité ce traitement ? est-ce donc pour vous
une grande victoire si, dans la force de l'âge,
réunis tous contre un seul, vous trompez un
enfant" ! Cependant je pleurais : l'impie nautonier
riait de mes larmes, et la rame fendait les flots à
coups précipités.
"Thébains ! j'en atteste Bacchus, et il n'est
point de dieu plus puissant que Bacchus. Les faits que je vais
raconter sont aussi vrais qu'ils sont peu vraisemblables. Le
vaisseau s'arrête au milieu des flots, comme s'il
eût été à sec sur le rivage. Les
nautoniers surpris continuent d'agiter leurs rames. Toutes les
voiles sont déployées. Inutiles efforts ! le
lierre serpente sur l'aviron, l'embrasse de ses nuds et
le rend inutile; ses grappes d'azur pendent aux voiles
appesanties. Alors Bacchus se montre le front couronné
de raisins : il agite un javelot que le pampre environne;
autour de lui couchés, simulacres terribles, paraissent
des lynx, des tigres, et d'affreux léopards.
[670] Soudain, frappés de vertige, ou saisis
de terreur, les nautoniers s'élancent dans les flots.
Médon est le premier dont le corps resserre en arc, se
recourbe, et noircit sous l'écaille : Quel prodige
te transforme en poisson, lui criait Lycabas ? et
déjà la bouche de Lycabas ouverte
s'élargissait sous de larges naseaux. Lybis veut de sa
main agiter la rame qui résiste, et sa main se retirant,
en nageoire est changée. Un autre veut du lierre
débarrasser les cordages, mais il n'a plus de bras, il
tombe dans les flots, et les sillonne de sa queue en croissant
terminée. On les voit tous dans la mer bondissant :
de leurs naseaux l'eau jaillit élancée; ils se
plongent dans l'élément liquide, reparaissent
à sa surface, se replongent encore, nagent en troupe,
jouent ensemble, meuvent leurs corps agiles, aspirent l'onde et
la rejettent dans les airs.
De vingt que nous étions je restais seul, pâle,
glacé, tremblant. Le dieu me rassure à peine par
ces mots : "Cesse de craindre, et prends la route de
Naxos". J'obéis; et arrivé dans cette île,
je m'empresse aux autels de Bacchus, et j'embrasse ses
mystères sacrés".
[692] "J'ai longtemps écouté, reprit
le fils d'Échion, le long artifice de tes discours, pour
voir si ce retard pourrait vaincre ma colère. Amis,
saisissez cet imposteur, et, par les tourments les plus cruels,
faites-le descendre chez les morts". Soudain on entraîne
Acétès; on l'enferme dans une affreuse prison; et
tandis qu'on prépare contre lui le fer et la flamme,
instruments de son supplice, d'elle-même, dit-on, la
porte de sa prison fut ouverte; et, sans être
détachés, les fers tombèrent de ses
mains.
Cependant le fils d'Échion
persiste. Il n'ordonne plus d'aller, il court lui-même
d'un pas rapide sur le Cithéron, où vont se
célébrer les mystères de Bacchus, mont
sacré, qui déjà des cris des Bacchantes au
loin retentissait. Tel qu'un coursier ardent, quand l'airain
sonore de la trompette guerrière a donné le
signal, frémit et respire le feu des combats, tel
s'émeut Penthée quand les cris des Ménades
remplissent les airs, et sa fureur s'anime au bruit confus de
leurs longs hurlements.
[708] Vers le milieu du mont est un vaste champ
qu'embrassent les forêts; mais dans son enceinte on ne
découvre aucun arbre qui soit un obstacle à la
vue. C'est là que, d'un il profane, Penthée
regarde les mystères sacrés. Agavé, sa
mère est la première qui l'aperçoit; et
soudain, de fureur transportée, elle lui lance son
thyrse, et s'écrie : "Io ! voyez, mes
surs, cet énorme sanglier qui erre dans nos
campagnes: c'est moi qui vais le frapper". Elle dit : les
Bacchantes accourent, se rassemblent, et, rendues furieuses par
le dieu qui les agite, s'élancent sur lui. Il fuit, il
tremble, il ne menace plus. Déjà même il se
condamne, il reconnaît son crime; déjà
blessé, il s'écriait : "Autonoé,
secourez-moi ! ayez pitié du fils de votre
sur; je vous en conjure par l'ombre d'Actéon".
Mais Autonoé ne se souvient plus de son fils
Actéon. Elle arrache le bras qui l'implore; Ino
déchire l'autre. Infortuné ! il n'a plus de
main qu'il puisse tendre à sa mère; il lui
montrait son corps sanglant et déchiré :
"Voyez, s'écriait-il, ô ma mère,
voyez" ! Mais Agavé ne peut le reconnaître.
Elle jette d'affreux hurlements, secoue sa tête et ses
cheveux abandonnés aux vents; et d'une main au carnage
échauffée, elle enlève la tête de
son fils et s'écrie : "Io ! Accourez, ô
mes compagnes ! cette victoire m'appartient". Alors ces
femmes cruelles dispersent ses membres sanglants. Telles, mais
moins rapidement, détachées par le vent froid de
l'automne, les feuilles volent dans les forêts.
Instruites par ce terrible exemple, les Thébaines
célèbrent avec ardeur les fêtes de Bacchus,
font fumer l'encens sur ses autels, et révèrent
ses mystères sacrés.
Livre Quatre
ARGUMENT.
Fêtes de Bacchus. Amours de Pyrame et de
Thisbé, de Mars et de Vénus, d'Apollon et de
Leucothoé, de Salmacis et d'Hermaphrodite. Enfers
poétiques. Métamorphoses des filles de Minyas
en chauves-souris, de leurs toiles en vignes et en feuilles
de lierre; d'Ino et de Mélicerte en dieux marins, de
leurs compagnes en rochers et en oiseaux; de Cadmus et
d'Hermione en serpents; d'Atlas en montagne. Persée
délivre et épouse Andromède.
Les filles de Mynias (IV, 1-54)
Cependant la fille de Minyas, Alcithoé, rejette le
culte de Bacchus; elle ose nier qu'il soit fils de Jupiter, et
ses surs sont complices de son impiété.
Déjà le prêtre qui préside aux
orgies ordonne de les célébrer. Il annonce que le
dieu terrible qui l'inspire vengera son culte,
méprisé. À sa voix, les maîtresses
et les esclaves, les mères et les filles, ont suspendu
leurs travaux; elles quittent leurs toiles et leurs fuseaux;
des peaux de tigre couvrent leur sein; le pampre couronne leurs
cheveux épars; le thyrse arme leurs mains; l'encens
fume, l'hymne sacré retentit dans les airs.
Ô Bacchus ! les
Thébaines t'invoquent sous les noms de Bromius et de
Lyéus. Elles t'appellent enfant né du feu, dieu
deux fois né, dieu porté par deux mères.
Elles ajoutent à ces noms ceux de Nysée, de
Thyonée aux longs cheveux, de Lénéus,
créateur de la vigne, de Nyctélius, de
père Élélée, d'lacchus,
d'Évhan : elles te donnent enfin tous les noms que
jadis la Grèce inventa pour te
célébrer : "Gloire, disent-elles, au dieu
toujours jeune, au dieu toujours enfant ! Tu brilles au
haut des cieux d'un éclat immortel. Lorsque tu
dépouilles les cornes dont ton front est paré,
ton visage a toute la beauté, toutes les grâces
d'une jeune vierge. L'Orient est soumis à tes lois
jusqu'aux dernières limites de l'Inde, jusqu'au Gange,
qui voit sur ses bords des peuples inconnus. Dieu
redoutable ! tu sus punir l'impiété de
Lycurgue et le sacrilège de Penthée. Tu
précipitas dans les flots les parjures
Tyrrhéniens. Ta main presse et guide les lynx
attelés à ton char. Les Bacchantes, les Satyres
forment ton cortège. Armé d'un bâton, et
chancelant sur le dos courbé de son âne,
Silène te suit appesanti de vieillesse et de vin. Tu
parais, et soudain retentissent de toutes parts les cris
tumultueux des hommes et des femmes, le son éclatant des
trompettes, le bruit des timbales, des flûtes, et des
tambours. Ô Bacchus ! montre-toi propice aux
vux des Isménides et protège les
Thébains, qui célèbrent avec joie tes
mystères sacrés"
[32] Seules, les Minéides, à l'ombre
de leurs toits, profanent, par un travail
téméraire, les fêtes de Bacchus. Leurs
doigts agiles filent la laine, ou forment de riches tissus,
tandis qu'elles excitent leurs esclaves à les
imiter.
L'une d'elle, sous un doigt délié pressant une
laine légère, dit à ses surs :
"Tandis que les Thébaines interrompent leurs travaux, et
s'empressent aux vains mystères de Bacchus, nous, que
Pallas, déesse moins frivole, retient en ces lieux,
égayons, par d'agréables discours, l'ouvrage
utile de nos mains, et, occupant nos oreilles oisives, faisons
tour à tour quelque récit qui du temps et du
travail puisse amuser le cours". Elle dit, ses surs
l'applaudissent, et l'invitent à commencer.
[43] Elle hésite : plusieurs fables
s'offrent à sa mémoire; le choix semble
l'embarrasser. Parlera-t-elle de toi qu'honore Babylone,
Dercétis, qui vis ton corps se revêtir
d'écailles, et dont les Syriens placent le séjour
aux marais d'Ascalon ? ou racontera-t-elle l'histoire de
Sémiramis, ta fille, qui, changée en colombe,
acheva sa vie sur le faîte des tours ? ou
dira-t-elle comment une Naïade, par la douceur de ses
chants, et plus encore par la vertu de quelques plantes,
transforma ses amants en poissons, et subit à son tour
la même métamorphose ? ou fera-t-elle
connaître pourquoi le mûrier changea ses fruits
jadis blancs en des fruits teints de sang ? Elle choisit
cette dernière aventure, parce qu'elle est peu connue;
et parlant et filant, elle commence en ces mots :
Pyrame et Thisbé (IV, 55-166)
Pyrame et Thisbé effaçaient en beauté
tous les hommes, toutes les filles de l'Orient. Ils habitaient
deux maisons contiguës dans cette ville que
Sémiramis entoura, dit-on, de superbes remparts. Le
voisinage favorisa leur connaissance et forma leurs premiers
nuds. Leur amour s'accrut avec l'âge. L'hymen
aurait dû les unir; leurs parents s'y opposèrent,
mais ils ne purent les empêcher de s'aimer
secrètement. Ils n'avaient pour confidents que leurs
gestes et leurs regards; et leurs jeux plus cachés n'en
étaient que plus ardents.
[65] Entre leurs maisons s'élevait un mur
ouvert, du moment qu'il fut bâti, par une fente
légère. Des siècles s'étaient
écoulés sans que personne s'en fût
aperçu. Mais que ne remarque point l'amour ?
Tendres amants, vous observâtes cette ouverture; elle
servit de passage à votre voix; et, par elle, un
léger murmure vous transmettait sans crainte vos
amoureux transports.
Souvent Pyrame, placé d'un côté du mur,
et Thisbé de l'autre, avaient respiré leurs
soupirs et leur douce haleine : "Ô mur jaloux,
disaient-ils, pourquoi t'opposes-tu à notre
bonheur ? pourquoi nous défends tu de voler dans
nos bras ? pourquoi du moins ne permets-tu pas à
nos baisers de se confondre ? Cependant nous ne sommes
point ingrats. Nous reconnaissons le bien que tu nous fais.
C'est à toi que nous devons le plaisir de nous entendre
et de nous parler".
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient le jour; et quand la nuit
ramenait les ombres, ils se disaient adieu, et s'envoyaient des
baisers que retenait le mur envieux. Le lendemain, à
peine les premiers feux du jour avaient fait pâlir les
astres de la nuit; à peine les premiers rayons du soleil
avaient séché sur les fleurs les larmes de
l'Aurore, ils se rejoignaient au même rendez-vous.
[83] Un jour, après s'être plaints
longtemps et sans bruit de leur destinée, ils projettent
de tromper leurs gardiens, d'ouvrir les portes dans le silence
de la nuit, de sortir de leurs maisons et de la ville; et, pour
ne pas s'égarer dans les vastes campagnes, ils
conviennent de se trouver au tombeau de Ninus; c'est là
que doit leur prêter l'abri de son feuillage un
mûrier portant des fruits blancs, et placé
près d'une source pure.
Ce projet les satisfait l'un et l'autre. Déjà
le soleil, qui dans son cours leur avait paru plus lent
qu'à l'ordinaire, venait de descendre dans les mers, et
la nuit en sortait à son tour; Thisbé, tendrement
émue, favorisée par les ténèbres,
couverte de son voile, fait tourner sans bruit la porte sur ses
gonds; elle sort, elle échappe à la vigilance de
ses parents; elle arrive au tombeau de Ninus, et s'assied sous
l'arbre convenu. L'amour inspirait, l'amour soutenait son
courage. Soudain s'avance une lionne qui, rassasiée du
carnage des bufs déchirés par ses dents,
vient, la gueule sanglante, étancher sa soif dans la
source voisine. Thisbé l'aperçoit aux rayons de
la lune; elle fuit d'un pied timide, et cherche un asile dans
un antre voisin. Mais tandis qu'elle s'éloigne, son
voile est tombé sur ses pas. La lionne, après
s'être désaltérée, regagnait la
forêt. Elle rencontre par hasard ce voile
abandonné, le mord, le déchire, et le rejette
teint du sang dont elle est encore souillée.
[105] Sorti plus tard, Pyrame voit sur la
poussière les traces de la bête cruelle, et son
front se couvre d'une affreuse pâleur. Mais lorsqu'il a
vu, lorsqu'il a reconnu le voile sanglant de
Thisbé : "Une même nuit, s'écrie-t-il,
va rejoindre dans la mort deux amants dont un du moins n'aurait
pas dû périr. Ah ! je suis seul coupable.
Thisbé ! c'est moi qui fus ton assassin !
c'est moi qui t'ai perdue ! Infortunée ! je te
pressai de venir seule, pendant la nuit, dans ces lieux
dangereux ! et n'aurais-je point dû y devancer tes
pas ! Ô vous, hôtes sanglants de ces rochers,
lions ! venez me déchirer, et punissez mon crime.
Mais que dis-je ? les lâches seuls se bornent
à désirer la mort".
À ces mots il prend ce tissu fatal; il le porte sous
cet arbre où Thisbé dût l'attendre; il le
couvre de ses baisers, il l'arrose de ses larmes; il
s'écrie : "Voile baigné du sang de ma
Thisbé, reçois aussi le mien". Il saisit son
épée, la plonge dans son sein, et mourant la
retire avec effort de sa large blessure.
[121] Il tombe; son sang s'élance avec
rapidité. Telle, pressée dans un canal
étroit, lorsqu'il vient à se rompre, l'onde
s'échappe, s'élève, et siffle dans les
airs. Le sang qui rejaillit sur les racines du mûrier
rougit le fruit d'albâtre à ses branches
suspendu.
Cependant Thisbé, encore tremblante, mais craignant
de faire attendre son amant, revient, le cherche et des yeux et
du cur. Elle veut lui raconter les dangers qu'elle vient
d'éviter. Elle reconnaît le lieu, elle
reconnaît l'arbre qu'elle a déjà vu; mais
la nouvelle couleur de ses fruits la rend incertaine; et tandis
qu'elle hésite, elle voit un corps palpitant presser la
terre ensanglantée. Elle pâlit d'épouvante
et d'horreur. Elle recule et frémit comme l'onde que
ride le zéphyr. Mais, ramenée vers cet objet
terrible, à peine a-t-elle reconnu son malheureux amant,
elle meurtrit son sein; elle remplit l'air de ses cris, arrache
ses cheveux, embrasse Pyrame, pleure sur sa blessure,
mêle ses larmes avec son sang, et couvrant de baisers ce
front glacé : "Pyrame, s'écrie-t-elle, quel
malheur nous a séparés ! cher Pyrame,
réponds ! c'est ton amante, c'est Thisbé qui
t'appelle ! entends sa voix, et soulève cette
tête attachée à la terre !"
[145] À ce nom de Thisbé, il ouvre ses
yeux déjà chargés des ombres de la mort;
ses yeux ont vu son amante, il les referme soudain.
L'infortunée aperçoit alors son voile
ensanglanté; elle voit le fourreau d'ivoire vide de son
épée; elle s'écrie :
"Malheureux ! c'est donc ta main, c'est l'amour qui vient
de t'immoler ! Eh bien ! n'ai-je pas aussi une main,
n'ai-je pas mon amour pour t'imiter et m'arracher la vie ?
Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira du moins, Elle
fut la cause et la compagne de sa mort. Hélas ! le
trépas seul pouvait nous séparer : qu'il
n'ait pas même aujourd'hui ce pouvoir ! Ô
vous, parents trop malheureux ! vous, mon père, et
vous qui fûtes le sien, écoutez ma dernière
prière ! ne refusez pas un même tombeau
à ceux qu'un même amour, un même
trépas a voulu réunir ! Et toi, arbre fatal,
qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas
bientôt couvrir le mien, conserve l'empreinte de notre
sang ! porte désormais des fruits symboles de
douleur et de larmes, sanglant témoignage du double
sacrifice de deux amants" ! Elle dit, et saisissant le fer
encore fumant du sang de Pyrame, elle l'appuie sur son sein, et
tombe et meurt sur le corps de son amant.
Ses vux furent exaucés, les dieux les
entendirent : ils touchèrent leurs parents; la
mûre se teignit de pourpre en mûrissant; une
même urne renferma la cendre des deux amants.
Vénus et Mars (IV, 167-189)
La Minéide avait achevé. Après un court
intervalle, Leuconoé commence, et ses surs
silencieuses l'écoutent en travaillant.
[169] L'amour a soumis aussi à sa puissance
ce Soleil, qui féconde tout de sa lumière
éclatante. Je raconterai les amours du Soleil. Comme le
premier il voit tout dans le monde, le premier il avait vu
l'adultère de Mars et de Vénus. Il en rougit; et,
découvrant au fils de Junon l'opprobre de son lit, il
lui montra le théâtre de sa honte. Vulcain
consterné s'indigne, laisse échapper le fer que
travaille sa main, et soudain il fabrique et lime des
chaînes d'airain. Il en forme des rets, tissu
léger, délicat, et presque imperceptible. Le lin
arrondi sur le fuseau, la toile qu'Arachné ourdit sous
de vieux toits, n'égalent point en finesse ce tissu
merveilleux. Le dieu de Lemnos en combine avec art les
ressorts, qui doivent obéir aux moindres mouvements. Il
attache ce piège au lit des deux amants; et dès
qu'ils sont réunis, il étend son réseau,
les surprend, et les retient dans leurs embrassements.
Alors, ouvrant les portes d'ivoire de son palais, à
ce spectacle il appelle tous les dieux. Il leur montre le
couple enchaîné, honteux, et confus. On rapporte
que les dieux rirent de cette aventure. On dit même que,
dans un joyeux délire, quelques immortels osèrent
souhaiter la même honte au même prix.
Leucothoé et Clytie (IV, 190-270)
Cythérée voulut tirer de
son injure une vengeance mémorable. Phébus
l'avait trahie dans ses amours secrets, Phébus sera
trahi dans de semblables amours. Ô fils
d'Hypérion, que te servent désormais ta
beauté, ton éclat, ta lumière
immortelle ? toi, dont les feux embrasent la nature, tu te
sens brûler d'un feu nouveau ! toi, dont l'il
doit embrasser le monde, tu ne vois plus que Leucothoé,
et tu arrêtes sur une jeune mortelle les regards que tu
dois à l'univers. Pour elle, tu parais plus matin
à l'orient; pour elle, tu descends plus tard dans les
ondes. Tu prolonges les jours de l'hiver pour la voir plus
longtemps. Quelquefois même tes chagrins obscurcissent
tes traits. Les sombres ennuis de ton cur se communiquent
à tes rayons. Ta lumière affaiblie
épouvante les humains, et ce n'est point
Phébé qui te couvre de son ombre, c'est l'amour
seul qui produit ta pâleur. Tu n'aimes que
Leucothoé. Ce n'est plus ni Clymène, ni Rhodos,
ni la brillante mère de Circé, qui règnent
sur ton cur. En vain Clytie soupire encore pour toi. En
vain, depuis longtemps profondément blessée, elle
gémit implorant la fin de tes mépris.
Leucothoé l'emporte, et tout le reste est
oublié.
[209] La plus belle femme de l'Arabie, Eurynome, lui
donna le jour. Elle grandit, et bientôt le temps
développa ses charmes. Bientôt, par sa
beauté, Leucothoé surpassa sa mère, comme
sa mère surpassait les femmes de l'orient. Son
père, Orchamus, qui régnait sur la Perse,
était le septième descendant du vieux
Bélus.
C'est sous l'axe de l'Hespérie que sont les
pâturages des coursiers du Soleil; ils s'y nourrissent
d'ambroisie. Ces sucs délicieux leur donnent de
nouvelles forces, et les délassent des fatigues du jour.
Tandis qu'ils se repaissent du céleste aliment, et que
la nuit étend son voile sur l'univers, Phébus,
prenant les traits d'Eurynome, se rend au palais de
Leucothoé. Il la voit au milieu de douze esclaves, qui
filaient à la clarté des flambeaux. Après
lui avoir donné quelques baisers, comme une tendre
mère en donne à sa fille chérie : "Je
veux, dit-il, te parler en secret. Esclaves,
éloignez-vous, et n'empêchez pas une mère
de causer librement avec son enfant" ! Les esclaves
obéissent. À peine le dieu est-il seul avec elle,
et sans témoins : "Je suis, dit-il, celui qui
mesure les jours, les saisons, et les ans; celui qui voit tout,
et par qui l'on voit tout dans le monde. Je suis l'il de
l'univers; je vous aime, gardez-vous d'en douter".
Leucothoé pâlit, sa main tremblante laisse
échapper et sa quenouille et ses fuseaux. Son timide
embarras l'embellit encore. En ce moment, le dieu reprend sa
forme immortelle. Leucothoé est effrayée de ce
changement soudain; mais vaincue par l'éclat dont il
brille, elle ne sait plus se défendre, et cède
à son amant.
[234] Clytie aimait encore. Son amour s'irritait,
aigri par le triomphe de sa rivale. Elle voulut le publier,
elle osa le dénoncer à Orchamos. Ce père
cruel et sans pitié fait saisir sa fille. En vain,
tendant les bras vers l'astre du jour, elle
s'écrie : "Il employa la violence, il triompha
malgré moi" ! le barbare l'ensevelissant vivante
dans la terre, d'un sable pesant fit couvrir son tombeau. Le
Soleil, par la force de ses rayons, travaille à te
dégager, à t'ouvrir un chemin à la
lumière, à la vie. Mais, accablée sous le
poids qui te couvre, nymphe infortunée, tu ne peux
soulever ta tête, et déjà tu n'es plus.
Depuis la mort funeste de Phaéthon, le dieu dont la
main guide les rapides coursiers du jour n'avait point
éprouvé, dit-on, de douleur si profonde. Il
essaie encore, en redoublant les traits de sa lumière,
de ranimer ses membres glacés, d'y rappeler la chaleur
et la vie. Mais le Destin jaloux s'oppose à tous ses
efforts. Le dieu épanche alors sur le sable, et sur le
corps de son amante, un nectar odorant; et, après de
longs gémissements : "Du moins, dit-il, tu porteras
ta tête vers le ciel" ! En ce même moment, le corps
de la Nymphe s'amollit pénétré d'une
essence divine, la terre en est parfumée. Un arbre dans
son sein étend ses racines, perce la tombe,
s'élève et distille l'encens.
[256] Quoique l'amour pût excuser Clytie;
quoique le repentir de sa faute fût digne de pardon, le
dieu du jour s'éloigna d'elle, et la laissa tout
entière en proie aux fureurs de Vénus.
Désespérée, fuyant les Nymphes ses
compagnes, les cheveux épars sur son sein
dépouillé, elle s'assied sur la terre; et le jour
et la nuit elle y reste nue exposée aux injures de
l'air. Déjà Phébus avait recommencé
sa carrière : insensible à la faim, à
la soif, Clytie n'avait nourri son jeûne que de pleurs et
de rosée; toujours assise sur le même gazon, elle
suivait dans son cours ce Soleil qu'elle adore; et ses regards
étaient continuellement tournés vers lui. Enfin.
ses pieds s'attachent à la terre. Son corps n'est plus
qu'une longue tige sans couleur; mais elle semble encore
chercher l'astre du jour, et vers lui incessamment elle incline
son diadème d'or. Ce n'est plus qu'une fleur, mais
pourtant c'est encore une amante.
Salmacis (IV, 271-284)
Ainsi parle Leuconoé. Ses surs
s'étonnent au récit de ces merveilles; les unes
les révoquent en doute; les autres pensent que rien
n'est impossible aux dieux : mais, par les
Minéides, au nombre de ces dieux le fils de
Sémélé n'est point admis. Bientôt
elles se taisent; et sur son tissu promenant sa navette
d'ivoire, Alcithoé commence ce discours : "Je ne
dirai pas l'aventure trop connue de ce berger du mont Ida, de
Daphnis, qui, par le ressentiment d'une Nymphe jalouse, fut
transformé en rocher; tant l'amour méprisé
peut inspirer de fureur ! Je ne vous entretiendrai pas du
double sexe de Sithon. Je ne parlerai pas non plus de toi,
jeune Celmis, jadis si fidèle à Jupiter,
aujourd'hui devenu diamant. Je passerai sous silence et les
Curètes, enfants d'une pluie féconde; et Crocus,
et Smilax, qui furent changés en fleurs. Je veux, par
une histoire plus agréable et moins vulgaire, fixer
votre attention.
Hermaphrodite (IV, 285-415)
Apprenez pourquoi Salmacis est une source impure; pourquoi
dans ses ondes l'homme s'énerve et s'amollit. On ne peut
méconnaître l'effet, j'en vais conter la
cause.
[288] Dans les antres du mont Ida fut jadis nourri,
par les Naïades, un enfant fruit des amours d'Aphrodite et
d'Hermès. On pouvait à ses traits facilement
reconnaître l'auteur de ses jours; il tira son nom de
tous les deux. À peine avait-il atteint son
troisième lustre, il abandonna les monts, berceau de son
jeune âge; et, loin de l'Ida, il se réjouissait
d'errer dans des lieux inconnus, de voir des peuples et des
fleuves nouveaux. Un instinct curieux lui rendait plus
légers les travaux, les fatigues du voyage. Il avait
parcouru les villes de la Lycie; il venait de quitter cette
contrée pour entrer dans la Carie, lorsqu'à ses
yeux se découvre un canal immobile, dont l'onde pure et
transparente permet à l'il d'en
pénétrer la profondeur. Ni le roseau des marais,
ni l'algue stérile, ni le jonc aigu, n'en souillent le
cristal. Cette fontaine est environnée d'une verte
ceinture, abordée d'un gazon toujours frais. Une Nymphe
l'habite; inhabile aux exercices de Diane, elle ne sait ni
tirer de l'arc, ni suivre un cerf à la course; et c'est
la seule des Naïades qui soit inconnue à la
déesse des forêts.
[305] On raconte que souvent ses surs lui
disaient : "Salmacis, prends un javelot, arme-toi d'un
carquois, mêle à tes doux loisirs les travaux
pénibles de la chasse". Mais elle ne prit ni javelot, ni
carquois; elle méprisa la chasse, et n'aima que sa
solitude et son oisiveté. Tantôt elle baigne dans
des flots purs ses membres délicats; tantôt avec
art elle arrange ses cheveux, ou consulte pour se parer le
miroir de son onde. Quelquefois, couvrant son corps d'un tissu
transparent, elle se couche sur la feuille
légère, ou sur l'herbe tendre. Souvent elle
cueille des fleurs; et peut- être ce dernier soin
l'occupait lorsque le jeune Hermaphrodite s'offrit à ses
regards. Elle le vit, et l'aima. Elle se hâtait de
l'aborder; mais avant d'arriver à lui, elle arrange sa
parure; elle compose son visage, et son regard, et son
maintien. Elle brille enfin de tout l'éclat de ses
attraits.
"Bel enfant, lui dit-elle, croirai-je que tu sois un
mortel ? es-tu dieu ? Si tu l'es, je vois sans doute
l'Amour, ou, si c'est à une mortelle que tu dois le
jour, ah ! combien heureuse est ta mère !
combien heureux ton frère et ta sur, si tu as une
sur ! heureuse encore la nourrice qui t'a
donné son sein ! mais heureuse surtout, et mille
fois heureuse celle que l'hymen a rendu ta compagne, ou celle
que tu trouveras digne de ce bonheur ! Si ton choix est
déjà fait, permets du moins qu'un doux larcin
soit le prix de ma flamme; et si ta main peut encore se donner,
oh ! que je sois ton épouse, et comble tous mes
vux ! "
[329] La Naïade se tait. Hermaphrodite rougit.
Il ignore ce que c'est que l'amour; mais sa rougeur l'embellit
encore; et son visage ressemble à la pomme vermeille;
à l'ivoire, qui reçut une teinte de pourpre; au
rouge de Phébé, quand l'airain sonore appelle en
vain, pour la délivrer, un magique secours.
Souvent la Nymphe implore, au moins ces baisers innocents
qu'une sur donne et reçoit d'un frère.
Déjà ses mains étendues allaient toucher
l'ivoire de son cou : "Cessez, dit-il, ou je fuis; et
j'abandonne et ces lieux et vous-même" ! Salmacis a
frémi : "Jeune étranger, répond-elle,
je te laisse; sois libre et maître dans ces lieux" !
À ces mots, elle feint de s'éloigner; et se
glissant sous un épais feuillage, elle plie un genou,
s'appuie sur l'autre, regarde, et voit, sans pouvoir être
vue. Se croyant seul et sans témoins, le fils de Mercure
et de Vénus joue sur le gazon, va, revient, essaie un
pied timide sur une eau riante et tranquille, le plonge ensuite
jusqu'au talon; et bientôt, invité par l'onde
tiède et limpide, de son corps délicat il
détache le vêtement léger. La Nymphe le
voit, l'admire, et s'enflamme. Ses yeux étincellent,
semblables aux rayons que reflète une glace pure
exposée aux feux brillants de l'astre du jour. À
peine la Nymphe diffère; elle retient à peine ses
transports, et déjà éperdue, hors
d'elle-même, elle brûle, et ne se contient
plus.
[352] Hermaphrodite frappe légèrement
son corps de ses mains, et s'élance dans les flots. Il
les divise en étendant les bras, et brille dans l'onde
limpide comme une statue d'ivoire, comme de jeunes lis
brilleraient sous un verre transparent. "Je triomphe,
s'écrie la Nymphe, il est à moi" ! À
l'instant même, dégagée de sa robe
légère, elle est au milieu des flots. Elle saisit
Hermaphrodite, qui résiste; elle ravit des baisers,
qu'il dispute; écarte et retient ses mains;
malgré lui, presse son sein sur son sein; l'enlace dans
ses bras, s'enlace elle-même dans les siens; rend enfin
inutiles tous les efforts qu'il fait pour s'échapper.
Tel, emporté vers les cieux par le roi des airs, un
serpent, la tête pendante, embarrasse de ses longs
anneaux les serres et les ailes étendues de son ennemi;
tel au tronc d'un vieux chêne s'entrelace le lierre
tortueux; tel déployant, resserrant ses réseaux,
le polype au fond des mers enveloppe sa proie.
[368] Hermaphrodite se débat, et
résiste, et refuse. La Nymphe s'attache à lui,
redouble ses efforts, le presse, et s'écrie : "Tu
te défends en vain, ingrat ! tu n'échapperas
pas. Dieux, daignez l'ordonner ainsi ! que rien ne me
sépare de lui, que rien ne le détache de
moi !"
Les dieux ont exaucé sa prière. Au même
instant, sous une seule tête, les deux corps se sont
unis. Tels deux jeunes rameaux, liés l'un à
l'autre, croissent sous la même écorce, et ne font
qu'une tige. Hermaphrodite et la Nymphe ne sont plus ni l'un ni
l'autre, et sont les deux ensemble. Ils paraissent avoir les
deux sexes et ils n'en ont aucun.
[380] Hermaphrodite s'étonne d'avoir perdu
dans cette onde limpide son sexe et sa vigueur; il lève
les mains au ciel, et s'écrie : "Divinités
dont je porte le nom, vous, auteurs de mes jours, accordez-moi
la grâce que j'implore ! que tous ceux qui viendront
après moi se baigner dans ces eaux y perdent la
moitié de leur sexe !" Mercure et Vénus,
touchés de sa prière, daignèrent
l'exaucer; et sur ces eaux répandant une essence
inconnue, leur donnèrent la vertu de rendre les sexes
indécis.
Les Minéides ont cessé de parler : elles
travaillent encore; elles méprisent Bacchus, et
profanent sa fête. Tout à coup les tambours et les
flûtes recourbées, à l'airain retentissant,
mêlent leur bruit confus. L'air est embaumé de
myrrhe et de parfums. Les filles de Minyas voient verdir leurs
toiles; le lierre y serpente; la vigne y pend en festons. En
longs ceps s'arrondit la laine qui charge leurs fuseaux. Le
pampre s'ourdit à leurs trames; et de la pourpre dont
brillaient les tissus, soudain les grappes se colorent.
Déjà le soleil était descendu dans le
vaste sein des mers. C'était l'heure où
règne une clarté douteuse entre la lumière
et les ombres; l'heure où n'étant plus jour, il
n'est pas encore nuit. Soudain le toit s'ébranle; on
voit briller des torches ardentes; des lueurs effrayantes
s'attachent aux lambris, et des tigres, simulacres horribles,
hurlent parmi les feux.
[405] Tandis que, saisies de terreur, les
Minéides, fuyant la lumière et les flammes, se
sauvent en divers lieux, dans l'ombre et la fumée, une
membrane déliée s'étend sur leurs corps
rétrécis; des ailes légères
enveloppent leurs bras. L'obscurité ne leur permet pas
de voir comment elles ont subi ce changement. Sans le secours
d'aucun plumage, elles s'élèvent dans l'air;
elles sont soutenues par des ailes d'un tissu transparent.
Elles veulent se plaindre, et leur voix n'est plus qu'un cri
faible qui part d'un faible corps, un murmure aigu, seul
langage permis à leurs regrets. Elles n'habitent point
les forêts, mais les toits des maisons. Ennemies du jour,
elles ne paraissent que la nuit; elles volent le soir, et,
compagnes de Vesper, on les nomme Vespérides.
Athamas et Ino (IV,
416-431)
Cette aventure affermit dans Thèbes le culte de
Bacchus. Ino, tante de ce dieu, racontait partout et sa
puissance et ses merveilles. Seule exempte des malheurs qui
affligeaient sa famille, elle n'avait de chagrins que les maux
de ses surs. Junon l'aperçut fière de son
hymen avec Athamas, fière de ses enfants, et plus encore
d'avoir été la nourrice d'un dieu. La
déesse jalouse s'irrite de son bonheur : "Eh quoi,
dit-elle, le fils d'une vile adultère a pu
précipiter dans la mer et changer en poissons des
nautoniers qui l'avaient méprisé ! il a pu,
du meurtre horrible d'un fils, ensanglanter sa
mère ! il a pu donner des ailes d'une espèce
nouvelle aux filles de Minée ! et Junon ne pourrait
que verser des pleurs impuissants sur ses nombreux
ennemis ! Est-ce donc assez pour moi ? est-ce
là tout mon pouvoir ? Non, le fils de
Sémélé m'enseigne lui-même ce qu'il
me reste à faire. On peut prendre des leçons de
son ennemi. Par le meurtre de Penthée il m'a
suffisamment fait connaître ce que peut la fureur.
Eh ! pourquoi Ino, agitée par d'aveugles
transports, ne partagerait-elle pas les crimes de ses
surs ?"
Les enfers (IV, 432-463)
Il est un chemin enfoncé, bordé d'ifs
funèbres, où règne un vaste silence, une
ténébreuse horreur; il conduit aux Enfers.
Là, le Styx immobile exhale de noires et
d'épaisses vapeurs. C'est là que descendent les
ombres des mortels qui ont reçu les honneurs du tombeau;
c'est là, dans d'immenses déserts, qu'habitent le
Froid et la Pâleur; c'est là qu'errent les
mânes nouveaux, incertains de la route qui mène
à la cité des ombres, au palais terrible
où le noir Pluton a fixé son séjour. Cet
empire redoutable a cependant mille avenues spacieuses, et par
d'innombrables portes on peut y pénétrer.
Semblable à l'Océan, qui reçoit tous les
fleuves de la terre, il rassemble toutes les âmes de
l'univers. Sans cesse les âmes y arrivent, et ne
l'emplissent jamais. On les voit errer dégagées
de leurs corps. Les unes fréquentent le barreau, les
autres la cour du souverain, les autres suivant leurs premiers
emplois, imitent aux Enfers ce qu'elles ont fait sur la terre,
tandis que les méchants souffrent dans le Tartare des
tourments, châtiments de leurs crimes.
[447] La fille de Saturne (tant la haine et la
colère lui font oublier sa dignité !)
descend du ciel dans cet affreux séjour; elle
arrive : sous ses pieds sacrés le seuil tremble;
et, par son triple gosier, Cerbère pousse une triple
voix. L'épouse de Jupiter appelle les trois surs,
fille de la Nuit. Déités cruelles, inexorables,
elles étaient assises devant les portes de diamant qui
ferment le Tartare, et peignaient de leurs cheveux les
horribles couleuvres.
Les Furies ayant reconnu la déesse à travers
les ténèbres humides, se lèvent : le
lieu qu'elles gardent est celui des tortures. Là,
Tityos, couché sur la terre, où son corps occupe
un espace de neuf arpents, voit ses entrailles à peine
dévorées, renaissant sous le bec de l'avide
vautour. C'est là, Tantale, qu'au milieu de l'onde la
soif te tourmente, et que le fruit se présente et
échappe à ta main. C'est là que Sisyphe
incessamment roule ou retient un rocher qui retombe; qu'Ixion
se suit et s'évite en tournant sur sa roue; et que les
Danaïdes, qui donnèrent la mort à leurs
époux, puisent sans relâche des ondes qui
s'écoulent toujours.
Tisiphone (IV, 464-562)
Junon ayant jeté sur eux, sur Ixion surtout, un
regard irrité, se retourne encore vers Sisyphe, et
s'écrie : "Pourquoi celui-ci, seul de sa famille,
doit-il souffrir un supplice éternel, tandis qu'Athamas
et sa coupable épouse bravent ma puissance, et sont
comblés d'honneurs dans leur palais ?" Elle expose
alors le sujet de sa haine, celui qui l'amène et ce
qu'elle désire. Elle veut que la maison de Cadmus
périsse, et que les Euménides répandent
tous leurs poisons dans le sein d'Athamas. Elle ordonne, prie,
sollicite, et promet à la fois. Enfin elle se tait.
L'horrible Tisiphone, agitant alors ses cheveux blancs, et
rejetant en arrière les couleuvres qui souillent son
visage : "C'en est assez, dit-elle, vos ordres seront
remplis. Abandonnez cet empire odieux, et remontez dans l'air
pur des célestes demeures".
Junon part sûre de sa vengeance; mais, avant de
rentrer dans l'Olympe, elle reçoit l'essence qu'Iris
épanche sur elle, pour la purifier.
[481] Cependant l'horrible
Tisiphone prend sa torche fumante, et, des nuds d'un
serpent ceignant sa robe ensanglantée, elle sort des
Enfers. Avec elle marchent le Deuil, l'Épouvante, la
Terreur, et la Rage au front égaré. Elle arrive
devant le palais d'Athamas. Ses superbes portiques tremblent
ébranlés; de noirs venins ses portes se
ternissent, et l'astre du jour voit pâlir sa
clarté. Épouvantés par ces prodiges,
Athamas et son épouse se préparaient à
fuir. L'inexorable Érinys se précipite au-devant
d'eux, leur ferme le chemin; étend ses bras
entourés de hideuses vipères; secoue sa
tête; et ses couleuvres agitées frémissent,
roulent sur son épaule livide, ou rampent sur son front,
sifflent, vomissent leur venin, et allongent un triple dard.
Soudain, du milieu de ses cheveux, l'Euménide arrache
deux serpents, et de sa main empestée lance l'un sur
Athamas, et l'autre sur Ino. Ils errent sur leur sein et le
pénètrent d'une rage cruelle. Leur corps n'est
point blessé; leur raison seule est
égarée.
[500] Tisiphone avait apporté avec elle des
poisons plus terribles, mélange monstrueux de
l'écume de Cerbère et du venin de l'Hydre; elle y
joignit les vagues erreurs, l'oubli de la raison, et le crime,
et les pleurs, et l'ardeur du meurtre. Elle fit bouillir cette
liqueur homicide, avec de la ciguë, dans un vase d'airain,
qu'elle remplit d'un sang nouvellement répandu. Les deux
époux frémissaient d'horreur. L'Euménide
répand sur eux ces terribles poisons, et les
pénètre de toutes ses fureurs. Elle secoue en
cercles redoublés sa torche, dont la flamme en
tournoyant s'agite; et, triomphante et fière d'avoir
exécuté les ordres qu'elle a reçus, elle
redescend aux Enfers, et délie le serpent qui lui sert
de ceinture.
Cependant, saisi de soudaines fureurs, Athamas, dans son
palais, s'écrie : "Compagnons, accourez !
tendez vos toiles dans ces forêts; j'aperçois une
lionne avec deux lionceaux". Insensé ! c'est sa
femme qu'il méconnaît et qu'il poursuit. Elle
tient sur son sein le jeune Léarque, qui tend les bras
à son père, et qui lui souriait. Il le saisit, et
trois fois, comme une fronde, le roulant en cercle dans les
airs, le barbare le lance et l'écrase sur le marbre
sanglant. Alors Ino, d'horreur troublée, jette des cris
affreux arrachés par la douleur qui l'égare, ou
par la force du poison répandu dans ses veines :
elle fuit échevelée, hors d'elle-même; et,
te portant dans ses bras, tendre Mélicerte, elle crie,
Évohé ! Elle appelle Bacchus. Au nom de ce dieu,
l'épouse de Jupiter souriant : "Reçois,
dit-elle, le salaire des soins que tu pris de son enfance".
[525] Non loin s'élève et penche sur
la mer d'Ionie un rocher dont la base creusée par les
flots, défend ces mêmes flots des eaux du ciel et
des orages. Forte de sa fureur, Ino monte sur le roc, en
atteint le sommet escarpé; et, sans craindre la mort,
s'élançant avec son fils, frappe l'onde qui
bouillonne et blanchit.
À l'aspect des malheurs non mérités de
sa petite-fille, Vénus s'émeut, et adresse
à Neptune cette prière : "Dieu des mers,
à qui échut en partage le second empire du monde,
j'attends beaucoup de toi. Prends pitié des miens,
déplorables jouets des flots, place-les parmi les dieux
soumis à ton trident. Ce ne sera pas pour moi le premier
bienfait de ta puissance. Je naquis de l'écume de
l'onde; et le nom d'Aphrodite atteste que l'onde fut mon
berceau".
[539] Neptune exauce ses voeux. Il dépouille
les corps flottants de ce qu'ils ont de mortel; il imprime sur
leur front une majesté divine; et changeant à la
fois et leur nom et leur nature, Ino est Leucothoé,
Mélicerte est Palémon.
Les compagnes d'Ino ayant suivi de loin ses pas en trouvent
les dernières traces au sommet du rocher; et sûres
qu'elle a cherché le trépas dans l'onde, elles
déplorent la chute de la maison de Cadmus, arrachent
leurs cheveux, déchirent leurs vêtements, osent
accuser la jalouse Junon de trop d'injustice, de trop de
cruauté. La déesse s'offense, et leurs cris
irritant sa colère : "Eh bien ! soyez aussi
des monuments terribles de ma vengeance". Elle dit, et l'effet
est aussi prompt que la menace. Celle qu'un plus tendre
attachement unissait à la reine s'écriait :
"Ô chère Ino, je vais vous suivre dans les
flots !". Elle veut s'élancer et ne peut plus se
mouvoir; elle reste attachée au rocher. Une autre, dans
son désespoir, veut meurtrir ses charmes, et ses bras
levés sont privés de mouvement. Celle-ci
étend ses mains sur l'abîme des flots, ses mains
durcissent étendues. Celle-là portait ses doigts
à ses cheveux, et ses doigts et ses cheveux en pierre
sont changés. Toutes demeurent attachées sur le
rocher, et conservent diverses attitudes. Quelques-unes
pourtant voltigent sur ce rivage, nouveaux hôtes de
l'air, et de leurs ailes légères rasent la
surface des eaux.
Cadmus et Harmonie (IV, 563-603)
Cependant Cadmus ignore que sa fille et son petit-fils sont
au nombre des divinités de la mer. Cédant
à sa douleur, vaincu par tant de revers l'un à
l'autre enchaînés, par tant de prodiges dont il
fut témoin, il abandonne la cité qu'il a
bâtie, comme si ses désastres étaient
attachés aux lieux qu'il habite, et non à sa
fortune. Après avoir longtemps erré avec son
épouse, compagne de son exil, il arrive au fond de
l'Illyrie. Surchargés du poids des ans et des
disgrâces, ces deux époux retracent à leur
mémoire les premières infortunes de leur maison,
et soulagent leurs peines en se les racontant. "Ah !
s'écria Cadmus, était-il donc sacré ce
dragon que je perçai de ma lance, lorsque je fuyais de
Tyr; ce dragon dont les dents par moi semées
produisirent une race de guerriers ? Dieux ! si c'est
un serpent que venge avec tant de constance votre courroux,
achevez, et que serpent moi-même je rampe comme
lui !"
[576] Il dit, et déjà son corps se
resserre et s'allonge; sa peau se couvre d'écailles; son
dos brille émaillé d'or et d'azur. Il tombe, et
ses jambes réunies se recourbent en longs anneaux. Il
conservait encore ses bras : il les tend à son
épouse; et laissant couler des pleurs sur son visage,
qui n'est pas encore changé : "Approche, dit-il,
malheureuse Hermione ! approche; puisqu'il reste encore quelque
chose de moi, touche, prends cette main, tandis qu'il me reste
une main, tandis que le serpent ne m'enveloppe pas tout
entier" ! Il voulait poursuivre: sa langue se fend,
s'aiguise en dard; il ne peut plus parler. Il voulait se
plaindre, il siffle : c'est la seule voix que lui laisse
la nature.
Hermione se frappant, se meurtrissant le sein :
"Arrête, cher époux, arrête,
cria-t-elle ! dépouille cette forme hideuse.
Cadmus ! que vois-je ? où sont et tes pieds et
tes mains ? et, tandis que je parle, que sont devenus ton
corps, ton visage, et tout ce que tu fus ? Ô dieux!
pourquoi ne me changez-vous pas comme lui ?"
[595] Elle se tait, et le serpent lèche sa
tête, se glisse doucement sur son sein, qu'il embrassait
jadis, cherche sa bouche, et s'attache à son cou. Ce
prodige épouvante tous ceux qui sont présents (ce
sont des compagnons de Cadmus). Ils voient Hermione presser
d'une amoureuse main l'écaille du serpent. Soudain deux
serpents s'offrent à leurs regards. Ils rampent
côte à côte, et bientôt se perdent
dans les détours d'une forêt voisine. Maintenant
ils ne fuient point les hommes; ils ne les blessent point; et
ces reptiles paisibles semblent encore se souvenir de leurs
premiers destins.
Persée (IV, 604-662)
Cependant sous cette forme nouvelle, la gloire de leur
petit-fils venait les consoler. Bacchus était
adoré dans l'Inde, sa conquête. La Grèce
lui avait élevé des autels. Seul, quoique issu du
même dieu que lui, Acrisius, le fer en main, lui
défend les murs d'Argos, et refuse de le
reconnaître pour le fils de Jupiter. Il conteste la
même origine au héros que Danaé sa fille
conçut au milieu d'une pluie d'or. Mais bientôt
(tel est l'éclat de la vérité !) il
se repent d'avoir outragé Bacchus et méconnu
Persée. Déjà le premier brillait dans
l'Olympe; le second, tenant en main la tête de la Gorgone
hérissée de serpents, s'élevait d'un vol
rapide dans les airs.
[617] Vainqueur du monstre, il planait sur les
sables arides de la Libye : des gouttes de sang
tombèrent de la tête de la Gorgone; la terre les
reçut, les anima, les convertit en serpents de diverses
espèces; et telle est l'origine de tous ceux que
l'Afrique produit.
Bientôt, entraîné dans le vague des airs,
semblable à la nue chargée de pluie, errante au
gré des vents, Persée voit au-dessous de lui la
terre, dont le sépare un espace immense. Il vole sur
tout l'univers. Trois fois il voit l'Ourse glacée; trois
fois il se retrouve près des bras du Cancer.
Tantôt il est emporté vers l'Aurore, tantôt
aux bords de l'Occident. Déjà Vesper brillait
dans les cieux. Le héros craint de se confier à
la nuit. Il descend sur les terres de l'Hespérie, dans
le palais d'Atlas. Il demande à prendre un repos
léger, en attendant que l'étoile du matin appelle
l'Aurore, et l'Aurore le retour du Soleil.
[631] Atlas était fils de Japet; il
surpassait par sa taille tous les mortels. Il régnait
dans les dernières régions de la terre, sur les
mers qui reçoivent dans leur sein les coursiers hors
d'haleine et le char enflammé du Soleil. Il
possédait de nombreux troupeaux errant dans d'immenses
pâturages. Aucun état voisin ne touchait à
son empire; et dans ses jardins, les arbres, à l'or de
leurs rameaux, que couvrent des feuilles d'un or léger,
portaient des pommes d'or.
"Prince, lui dit Persée, si l'éclat d'une
illustre origine peut te toucher, Jupiter est mon père;
ou si tu sais priser les faits mémorables, tu pourras
admirer les miens". Alors le fils de Japet se rappelle cet
ancien oracle que Thémis avait rendu sur le
Parnasse : "Atlas, un jour viendra où tes arbres
seront dépouillés de leur or; et c'est à
un fils de Jupiter que les Destins réservent cette
gloire". Épouvanté de l'oracle, Atlas avait
enfermé ses jardins de hautes murailles; un dragon
monstrueux veillait, gardien de leur enceinte; et
l'entrée de l'Hespérie était interdite aux
étrangers : "Fuis, dit le prince au héros,
ou crains de perdre l'honneur de tes exploits supposés,
la gloire d'une naissance que tu ne dois point à
Jupiter" ! Il ajoute l'insulte à la menace; et
tandis que Persée insiste avec douceur, mais avec
fermeté, il s'avance pour le chasser de son palais.
[653] Persée était trop
inférieur aux forces d'Atlas (car quel mortel pourrait
les égaler !) : "Puisque, dit-il, tu, fais si
peu de cas de ma prière, reçois le
châtiment que tu mérites". À ces mots, il
détourne à gauche sa tête,
élève en l'air celle de Méduse et
présente aux regards d'Atlas son visage sanglant.
Soudain ce vaste colosse est changé en montagne. Sa
barbe et ses cheveux s'élèvent et deviennent des
forêts. Ses épaules, ses mains, se convertissent
en coteaux. Sa tête est le sommet du mont. Ses os se
durcissent en pierre : il s'accroît, devient
immense, et, par la volonté des dieux, désormais
le ciel et tous les astres reposent sur lui.
Andromède (IV, 663-764)
Cependant Éole avait renfermé les vents dans
leur prison éternelle. L'étoile brillante du
matin, déjà levée dans les cieux,
avertissait les humains de recommencer leurs travaux.
Persée reprend ses ailes, les attache à ses
pieds, s'arme d'un fer recourbé, et s'élance dans
les airs, qu'il frappe et fend d'un vol rapide. Il a
déjà laissé derrière lui
d'innombrables contrées et cent peuples divers,
lorsqu'il abaisse ses regards sur les champs d'Éthiopie,
sur les états où règne
Céphée.
[670] Là, par l'injuste oracle d'Ammon,
Andromède expiait les superbes discours de sa
mère. Persée la voit attachée sur un
rocher, et, sans ses cheveux qu'agite le Zéphyr, sans
les pleurs qui mouillent son visage, il l'eût prise pour
un marbre qu'avait travaillé le ciseau. Atteint d'un feu
nouveau, il admire; et, séduit par les charmes qu'il
aperçoit, il oublie presque l'usage de ses ailes. Il
s'arrête, et descend : "Ô vous, dit-il, qui ne
méritez pas de porter de pareilles chaînes; vous
que l'amour a formée pour de plus doux liens,
apprenez-moi, de grâce, votre nom, celui de ces
contrées, et pourquoi vos bras sont chargés
d'indignes fers" ! Elle se tait : vierge, elle n'ose
regarder un homme, elle n'ose lui parler. Elle eût
même, si ses mains avaient été libres,
caché son visage de ses mains. Du moins elle pouvait
pleurer; ses yeux se remplirent de larmes; et comme
Persée la pressait de répondre, craignant enfin
qu'il n'imputât son silence à la honte qui
naît du crime, elle lui dit son nom, celui de son pays,
et combien sa mère avait été vaine de sa
beauté. Elle parlait encore : l'onde écume
et retentit; un monstre horrible s'élève,
s'avance sur l'immense Océan, et fait, sous ses vastes
flancs, gémir de vastes ondes.
Andromède s'écrie; son père
affligé, sa mère criminelle, étaient
présents à ce spectacle affreux. Tous deux
malheureux, ils ne sont pas également coupables. Trop
faibles pour secourir leur fille, ils ne font entendre que des
plaintes stériles; ils ne peuvent que pleurer,
qu'embrasser leur fille attachée au rocher.
[695] "Vous aurez, dit le héros, assez de
temps pour répandre des larmes; mais nous n'avons qu'un
instant pour la sauver. Si je m'offrais pour votre gendre, moi,
Persée, fils de Jupiter et de Danaé, qui,
renfermée dans une tour, devint féconde au milieu
d'une pluie d'or; moi, Persée, vainqueur de la Gorgone
à la tête hérissée de serpents; moi,
qui, soutenu sur des ailes légères, ose
m'élancer dans les airs, vous me
préféreriez sans doute à tous mes rivaux;
mais je veux, si les dieux me secondent, joindre à tant
de titres, pour obtenir Andromède, celui de la
mériter. Que, sauvée par mon courage, elle soit
à moi : telle est ma condition".
Céphée et Cassiopée l'acceptent (et
comment la refuser !). Ils pressent, ils conjurent le
héros, et lui promettent leur fille pour épouse,
et le royaume pour dot.
Tel qu'un vaisseau à la proue aiguë,
cédant aux efforts de rameurs ardents, sillonne et fend
l'onde écumante, le monstre approche, divisant les flots
qui résistent; et déjà le jet d'une fronde
eût mesuré l'espace qui le sépare du
rivage. Soudain, frappant de ses pieds la terre, qu'il semble
repousser, le héros impétueux s'élance au
haut des airs; son ombre réfléchie voltigeait sur
les eaux; le monstre voit cette ombre et la combat. Tel que
l'oiseau de Jupiter apercevant dans les guérets un
serpent qui expose son dos livide aux ardeurs du soleil,
l'attaque par derrière, pour éviter son dard
cruel, et enfonce ses serres dans son col
écaillé; tel Persée vole, et se
précipite, et fond sur le dos du monstre, et plonge tout
entier son fer dans ses flancs.
[721] Le monstre, qu'irrite une large blessure,
bondit sur l'onde, ou se cache dans les flots, ou s'agite et se
roule tel qu'un sanglier que poursuit une meute aboyante. Le
héros, par l'agilité de ses ailes, se
dérobe à ses dents avides, et de son glaive
recourbé le frappe sans relâche sur son dos
hérissé d'écailles, dans ses flancs, et
sur sa queue, semblable à celle d'un poisson.
Avec des flots de sang le monstre vomissait l'onde, qui
rejaillit sur les ailes du héros; il les sent
s'appesantir, et n'ose plus s'y confier. Il découvre un
rocher dont le sommet domine l'onde tranquille, et
disparaît quand la tempête agite les mers; il s'y
soutient, et d'une main saisissant la pointe du roc qui
s'avance, de l'autre il plonge et replonge son fer dans les
flancs du monstre, qui expire sous ses coups
redoublés.
Au même instant, le rivage retentit de cris et
d'acclamations qui montent jusqu'aux cieux.
Céphée et Cassiopée, heureux et pleins de
joie, saluent, dans le héros, leur gendre, et le
proclament le sauveur de leur maison. Objet et prix de la
victoire, Andromède, libre de ses fers, s'avance et vole
dans leurs bras.
[740] Le vainqueur purifie ses mains dans l'onde. Il
dépose la tête de Méduse; et pour qu'elle
ne soit pas endommagée par le sable du rivage, il lui
fait un lit de feuilles et de légers arbustes qui
croissent au fond de la mer; il en couvre la tête de la
Gorgone; et ces tiges nouvellement coupées, vives encore
et remplies d'une sève spongieuse, éprouvent le
pouvoir de cette tête, rougissent et durcissent en la
touchant. Les Nymphes de l'Océan essayèrent de
renouveler ce prodige sur d'autres rameaux. La même
épreuve obtint le même succès. Elles
jetèrent ensuite dans la mer ces tiges, qui devinrent la
source féconde du corail. Depuis ce temps cet arbuste
conserve la même propriété; osier tendre et
flexible sous l'onde, il durcit à l'air, et n'est plus
qu'une pierre.
[753] Cependant Persée élève
à trois dieux trois autels de gazon : un à
gauche, pour Mercure; un à droite, pour la déesse
des combats; le troisième au centre, pour Jupiter. Il
immole une génisse à Minerve, un veau à
Mercure, un taureau superbe au maître des dieux. Il
épouse ensuite Andromède. Il ne veut
qu'elle-même pour prix de sa victoire. L'Amour et l'Hymen
font briller leurs flambeaux. On verse sur les feux l'encens et
les parfums. Les portiques sont ornés de festons; dans
des hymnes et dans des churs, sur le luth, et la lyre, et
la flûte, on chante la publique allégresse. Le
palais est décoré de toutes ses richesses; les
portes en sont ouvertes, et les grands de la cour prennent
place au banquet de Céphée.
Méduse (IV, 765-803)
Déjà Bacchus avait égayé les
convives, animé les esprits, lorsque le fils de
Danaé veut connaître les murs et les usages
des peuples Céphéens. Lyncides le satisfait, et
ajoute : "Maintenant, vaillant Persée,
apprenez-nous par quels secours puissants, par quels prodiges
vous avez pu trancher cette tête hérissée
de serpents".
[772] Sous les flancs du froid Atlas, dit le
héros, il est un lieu que d'affreux et longs rochers
rendent inaccessible. L'entrée en est habitée par
les deux filles de Phorcus, à qui les Destins n'ont
accordé qu'un il, qu'elles se prêtent tour
à tour. Tandis que l'une le remettait à l'autre,
je substitue furtivement ma main à la main qui l'allait
prendre, et je m'en saisis. Alors je marche par des sentiers
entrecoupés; je franchis des rochers escarpés,
d'horribles forêts, et j'arrive au palais des Gorgones.
J'avais aperçu partout, dans les champs, et sur mon
chemin, des hommes devenus statues, et divers animaux
transformés en pierres par l'aspect de Méduse. Ce
visage hideux, je ne l'avais vu moi-même que
réfléchi sur l'airain de mon bouclier; et tandis
que le sommeil versait ses pavots sur le monstre et sur ses
couleuvres, je tranchai sa tête. Soudain Pégase,
cheval ailé, et son frère Chrysaor, naquirent du
sang que la Gorgone avait répandu.
Persée leur apprend ensuite les dangers qui l'ont
menacé dans ses voyages; il leur dit quelles mers,
quelles terres il a vues du haut des airs; vers quels astres
ses ailes l'ont emporté. Il se tait enfin, on
l'écoutait encore. Un des convives demande d'où
vient que, seule de ses surs, Méduse avait sur sa
tête des cheveux hérissés de serpents.
[793] Le petit-fils d'Acrisius reprend : Ce que
vous demandez mérite d'être raconté.
Apprenez que Méduse brillait jadis de tout
l'éclat de la beauté; qu'elle fut l'objet des
vux empressés de mille amants. J'ai connu des
personnes qui l'ont vue, et qui rendent ce témoignage.
On dit que le dieu des mers fut épris de ses charmes, et
osa profaner avec elle le temple de Pallas. La déesse
rougit, détourna ses yeux modestes, et les cacha sous
son égide. Pour venger ses autels souillés, elle
changea les cheveux de Méduse en serpents. Maintenant
même, la fille de Jupiter, pour imprimer la crainte,
porte sur la terrible égide qui couvre son sein la
tête de la Gorgone et ses serpents affreux.
Livre Cinq
ARGUMENT.
Métamorphoses de Phinée et de ses compagnons
en rochers; d'un enfant en lézard; de Lyncus en lynx;
d'Ascalaphus en hibou; de Cyané et d'Aréthuse
en fontaines, et des Piérides en pies.
Enlèvement de Proserpine. Voyages de
Cérès et de Triptolème.
Phinée (V,
1-235)
Tandis que le fils de Danaé raconte ces merveilles,
le palais de Céphée retentit de cris tumultueux.
Ce ne sont plus les chants des fêtes de l'Hymen; c'est le
bruit terrible précurseur du meurtre et des combats. Le
trouble et la confusion succèdent à
l'allégresse, à la joie du festin. Telle
frémit la tranquille surface des ondes, quand les vents
déchaînés ont troublé le repos des
mers.
[8] L'imprudent Phinée, auteur de ce tumulte,
s'avance à la tête de ses compagnons, et agitant
un javelot de frêne, à la pointe d'airain :
"Me voici, s'écrie-t-il, perfide ravisseur de mon
épouse ! me voici prêt à me venger. Ni
tes ailes, ni Jupiter, que tu feins auteur de ta naissance, ne
pourront te sauver de ma fureur" ! Il dit, et
s'apprête à lancer son javelot : "Que
faites-vous ? lui crie Céphée : ô
mon frère ! quel aveugle transport vous
entraîne ? Est-ce là le salaire dû
à de tels bienfaits ? est-ce là le prix du
salut de ma fille ? Ah ! si la vérité
peut ici se faire entendre, ce n'est point ce héros qui
vous ravit Andromède : c'est la colère des
Néréides; c'est l'oracle d'Ammon; c'est le
monstre odieux qui, du sein des mers, venait la
dévorer ! Vous la perdîtes dès lors
qu'elle fut condamnée. Cruel ! pourriez-vous
préférer qu'elle eût perdu la vie ? et
la douleur d'un père vous consolerait-elle de sa
mort ? C'est donc peu qu'enchaînée sous vos
yeux, vous ne l'ayez secourue ni comme oncle, ni comme
époux. Vous plaindriez-vous encore qu'un autre
l'eût délivrée, et voudriez-vous lui
arracher le prix de sa victoire ? Si ce prix paraît
si cher à vos yeux, il fallait le mériter sur ce
rocher même où ma fille était
enchaînée. Souffrez du moins que le héros
qui l'a sauvée, qui, en la sauvant, a consolé ma
vieillesse, reçoive la récompense qui lui est
due, que je lui ai promise, et réfléchissez enfin
que ce n'est pas à vous qu'on le préfère,
mais à la mort inévitable qui allait nous la
ravir".
[30] Phinée se tait; il menace de ses regards
et son frère et Persée, incertain sur lequel il
dirigera ses premiers coups. Il n'hésite pas longtemps,
et lance sur son rival, avec la force et l'égarement de
la fureur, le javelot qui s'enfonce dans le siège du
héros. Soudain le héros se lève, et du
même trait qu'il arrache, il eût atteint son
superbe ennemi, s'il ne se fût caché
derrière un autel, qui n'eût pas dû le
protéger. Cependant le trait ne vole pas en vain; il
frappe au front Rhétus, qui tombe, palpite, et des flots
de son sang souille les tables du festin.
Les compagnons de Phinée sont transportés
d'une aveugle fureur. Les traits volent. On s'écrie que
Céphée doit périr avec son gendre :
mais Céphée s'est déjà
retiré, attestant et la foi qu'il a jurée et les
dieux de l'hospitalité, qu'il est innocent de ces
désordres et de ces excès.
[46] La guerrière Pallas vole au secours du
fils de Jupiter; elle le couvre de son égide, et
soutient son courage. Athis, jeune Indien, avait suivi le parti
de Phinée. Limnéé, fille du Gange, lui
donna, dit-on, le jour dans ses grottes humides. Seize ans
étaient son âge. Il relevait sa beauté de
tout l'éclat de la parure. Vêtu d'une robe de
pourpre ornée de franges d'or, il portait un riche
collier; un superbe bandeau rattachait ses cheveux
parfumés de myrrhe. Quelque grande que fût son
adresse à lancer au loin le javelot, il était
encore plus habile à tirer de l'arc. Mais tandis qu'il
le courbe avec effort, Persée saisit un tison sur
l'autel, l'atteint au front, l'écrase, et le renverse
expirant.
[59] L'assyrien Lycabas verse des pleurs de rage, en
voyant le bel Athis, qu'il aime tendrement, étendu sur
le marbre, exhalant sa vie par sa large blessure. Il saisit
l'arc qu'Athis avait tendu : "Combats avec moi,
barbare ! crie-t-il à Persée. Tu n'auras pas
longtemps à t'applaudir de la mort d'un enfant et d'une
victoire qui te rend plus odieux qu'elle ne t'honore". Il
achevait à peine : le trait vole avec force
lancé; le petit-fils d'Acrisius l'évite, le
reçoit dans les plis de sa robe, et levant sur Lycabas
cette épée qu'il avait teinte du sang de
Méduse, il la plonge dans son sein. L'Assyrien, tournant
sur Athis des yeux qui déjà s'éteignent
dans les ombres de la mort, tombe sur le corps de son jeune
ami, et emporte aux Enfers la consolation de le suivre et de
mourir avec lui.
[74] Cependant le fils de Métion, Phorbas,
qui naquit à Syène, et Amphimédon de
Libye, trop empressés au combat, glissent et tombent
dans le sang dont le palais était inondé. Ils se
relevaient : le fatal cimeterre atteint l'un à la
gorge, et frappe l'autre dans les flancs. Mais il faut d'autres
armes contre Érytus, fils d'Actor, qui s'avance portant,
au lieu d'un javelot léger, une pesante hache d'airain.
Le héros saisit sur la table, à deux mains, une
urne, masse énorme, ciselée par une main savante,
et la jette sur son ennemi, qui, vomissant un sang
épais, presse la terre de son corps palpitant.
Déjà Polydegmon, qui se disait issu de
Sémiramis; Abaris, qui fut nourri sur le Caucase;
Lycétus, né sur les bords du Sperchius;
Hélix, à la longue chevelure; et Clytus, et
Phlégyas, sont tombés sous les coups du fils de
Jupiter. Il foule aux pieds des monceaux de morts ou de
mourants.
N'osant combattre de près son redoutable ennemi,
Phinée lui lance un second javelot, qui s'égare
et va percer Idas, Idas, qui, malgré lui témoin
du combat, n'avait pas combattu. Il lance un regard terrible
sur Phinée, et s'écrie : "Puisque tu me
forces à prendre un parti, défends-toi de
l'ennemi que tu viens de te faire, et paie de ton sang le mien
par tes mains répandu !". Il dit, et veut lui
renvoyer le fer qu'il arrache de sa blessure; mais le sang en
jaillit avec trop de violence; il tombe, il expire sans pouvoir
se venger.
[97] Hoditès, qui ne reconnaît
au-dessus de lui que Céphée, est abattu par
Clymène; Prothoénor, par Hypsée;
Hypsée lui-même par le Lyncide. Au milieu de cette
foule au carnage échauffée, paraît
Émathion, vieillard, ami de la Justice, et qui craint
les dieux. Le poids des ans le rend inhabile aux combats :
il combat de la voix. Il maudit ces funestes divisions et ces
armes impies. Mais tandis que ses mains tremblantes embrassent
l'autel, Chromis fait tomber sa tête dans les feux
sacrés; et son âme s'exhale dans les flammes, en
murmurant des imprécations contre les meurtriers.
Phinée fait descendre chez les morts Ammon et
Brotéas, qui furent portés ensemble dans le
même sein, et qui eussent été invincibles,
si le ceste eût pu vaincre l'épée. Il
immole Ampycus, prêtre de Cérès, dont le
front est ceint du bandeau sacré. Tu péris aussi,
fils de Japet, toi qui n'étais pas né pour les
jeux sanglants de la guerre, mais pour célébrer
sur ta lyre les douceurs de la paix, et qui n'étais venu
dans ces lieux que pour chanter l'Hymen, sa fête, et ses
plaisirs. Pettalus l'avait vu s'éloignant de la
scène du carnage, et tenant sa lyre, arme trop
inutile : "Va, dit-il, avec un ris moqueur, achever tes
chants dans les Enfers". Il le frappe alors à la tempe
gauche : l'infortuné chancelle, tombe, et les
cordes de sa lyre rendent un son lamentable sous ses doigts
mourants.
[119] L'intrépide Lycormas ne laisse point ce
meurtre sans vengeance. D'un bras nerveux il arrache de la
porte une barre de fer, et frappe Pettalus, qu'il
écrase, qu'il abat, comme sous la massue tombe un jeune
taureau. Pélatès, qui naquit sur les bords du
Cinyps, voulait arracher un autre barreau : Corythus, qui
vint de la Marmarique, perce d'un trait aigu sa main, qui reste
attachée à la porte. Abas l'achève en lui
perçant le flanc, et, sans tomber, Pélatès
expire suspendu par la main.
On voit périr Mélanée, qui avait suivi
le parti du héros, et Dorylas, le plus riche des
Nasamons, qui possédait de vastes champs, d'innombrables
moissons. Le fer qui l'a blessé s'arrête dans
l'aine, où les coups sont mortels. Le bactrien
Halcyonée, qui l'a frappé, voyant ses yeux
déjà couverts des ombres du trépas,
insulte à ses derniers soupirs : "De tant de champs
dont tu fus le maître, qu'il te reste seulement l'espace
qui couvre ton corps !" Il dit, et s'éloignait;
mais Persée va venger Dorylas; il arrache de sa blessure
fumante le javelot qu'il renvoie au Bactrien. Le fer l'atteint
au front, le traverse, s'y fixe, et paraît
également des deux côtés de la
tête.
[140] Tandis que la fortune seconde son courage, le
fils de Jupiter frappe diversement Clytius et Clanis,
nés d'une même mère. Un trait fortement
lancé perce les deux cuisses du premier; le second
reçoit un javelot qu'il mord avec rage dans sa bouche
sanglante. Persée immole Céladon, de
Mendès; Astrée qui doit le jour à une
mère de Syrie, et dont le père est incertain;
Éthion, habile autrefois dans l'art de connaître
l'avenir, mais qui dans ce jour n'a pu prévoir sa
destinée; et Thoactès, écuyer de
Phinée; et Agyrtès, infâme par le meurtre
de son père.
Cependant les ennemis à vaincre l'emportent par le
nombre sur ceux qui sont vaincus. À la perte d'un seul,
mille sont encore acharnés. Tous combattent contre la
justice, contre la foi donnée. Le héros n'a pour
lui que les pleurs de son beau-père, de la reine, et de
sa nouvelle épouse, qui remplissent le palais de vains
gémissements. Leurs voix sont étouffées
par le bruit des armes et par les cris des mourants. Bellone
arrose de sang les pénates du palais, et renouvelle sans
cesse la mêlée et la fureur des combattants.
[157] Phinée et ses mille compagnons
entourent et pressent le héros. Les traits volent autour
de lui, brillent à ses yeux, sifflent à ses
oreilles : telle et moins épaisse est la
grêle qui tombe en hiver. Il appuie son dos contre une
haute colonne, et ne pouvant plus être surpris par
derrière, tourné contre la foule, il en soutient
tous les efforts. Mais à la fois l'attaquent et le
pressent d'un côté Molpée, de Chaonie, de
l'autre le nabathéen Échemmon. Tel qu'un tigre
qui, pressé par la faim, s'il entend mugir deux
troupeaux dans diverses vallées, hésite sur celui
qu'il doit attaquer, et voudrait les attaquer ensemble :
tel Persée, incertain s'il doit frapper à droite
ou à gauche, blesse enfin Molpée au-dessus du
genou; Molpée s'éloigne, et sa fuite suffit au
héros. Échemmon furieux le presse; il veut
l'atteindre à la tête; mais dans son aveugle
transport il frappe la colonne, le fer se brise et vole en
éclat : un éclat rejaillit et se fixe dans
sa gorge. Cependant la blessure n'était pas mortelle.
Échemmon frémit; il tend des bras suppliants au
vainqueur, qui enfonce dans son flanc le glaive de Mercure.
[177] Voyant enfin que son courage allait succomber
sous le nombre, "Puisque c'est vous-mêmes qui m'y forcez,
s'écria-t-il, j'emprunterai pour vous vaincre le secours
de l'ennemi que j'ai vaincu. S'il me reste quelque ami parmi
vous, qu'il détourne les yeux" ! et il
présente à ses ennemis la tête de la
Gorgone : "Cherche ailleurs, dit Thescélus,
quelqu'un qui se laisse effrayer par de vains prodiges" !
et levant sa main pour lancer un trait fatal, il devient
marbre, et garde son attitude. Ampyx était auprès
de lui : il allait frapper de son glaive le vaillant et
généreux Lyncide; son bras s'arrête
immobile, et durcit étendu. Nilée, qui se vantait
faussement d'être fils du Nil, et qui portait sur son
bouclier les sept bouches du fleuve gravées en or et en
argent, s'avance sur Persée : "Regarde, lui
disait-il, les preuves de ma superbe origine, et emporte aux
Enfers la consolation et l'honneur de mourir de ma main ." Il
ne peut achever ces derniers mots à demi
prononcés. Sa bouche reste ouverte, mais ne peut plus
faire entendre aucun son.
"Lâches, leur crie Éryx, ce n'est point le
tête de la Gorgone, c'est l'effroi qui glace vos coeurs
et vos bras. Avancez avec moi, et faites mordre la
poussière à ce jeune audacieux qui n'a d'autres
armes que de vains enchantements". Il voulait
s'élancer : ses pieds s'attachent à la
terre; ce n'est plus qu'un rocher inanimé, qu'un
simulacre de guerrier.
[200] Ils avaient tous mérité ce
châtiment : mais un soldat qui suivait le parti de
Persée, l'imprudent Acontée, regarde par hasard,
au milieu du combat, la tête de la Gorgone, et soudain il
demeure immobile et transformé. Astyage, qui le croit
encore vivant, le frappe de son épée, qui
rebondit et rend un son aigu; et tandis qu'il s'étonne
de ce prodige, il est marbre lui-même, et conserve dans
ses traits un air de surprise et d'étonnement.
Il serait inutile de dire tous les noms des guerriers de
Phinée. Deux cents restaient encore
échappés au glaive des combats : deux cents
furent par la Gorgone en pierre transformés.
Phinée se repent enfin d'avoir allumé cette
injuste guerre. Mais à quoi se
résoudra-t-il ? il n'aperçoit que des
simulacres inanimés, dans diverses attitudes. Il
reconnaît en eux ses amis; il les nomme, il les appelle,
il invoque leur secours. Ne pouvant en croire ses yeux, il
touche ceux qui sont près de lui : c'est du marbre
que presse sa main. Il recule, il détourne la
tété, et tendant à son ennemi des mains
vaincues et des bras suppliants, il s'écrie : "Tu
triomphes, Persée ! écarte le visage de ce
monstre, s'il fait lui-même ces prodiges !
écarte-le, je t'en conjure. Ce n'est ni la haine, ni la
soif de régner qui ont armé mon bras. J'ai
combattu pour une épouse. Tes droits sont tes bienfaits;
les miens sont le temps et mon amour. Je me repens d'avoir
disputé ta conquête.Ô vaillant
Persée, ne m'accorde plus rien que la vie. Tout le reste
est à toi."
[223] Il dit, et n'ose regarder celui qu'il implore,
"Rassure-toi, timide Phinée, répond le
héros. Je t'accorderai ce que tu demandes, ce qui est
d'un si grand prix pour les lâches : tu ne
périras point par le fer. Je ferai plus : tu seras
un monument éternel de ma clémence. On te verra
toujours dans le palais de mon beau-père; et mon
Andromède y sera consolée par ta vue de la perte
d'un époux qui lui fut destiné."
Il dit, et présente la tête de la Gorgone du
côté vers lequel Phinée détournait
ses regards effrayés. Phinée veut
l'éviter : sa tête et son cou se raidissent;
ses yeux sont du marbre; ses larmes, du cristal. Il conserve
son air timide, son humble visage, ses mains suppliantes, et
son front où reste empreinte la bassesse du crime.
Prétus (V, 236-241)
Persée vainqueur revient avec son épouse dans
sa patrie. Il entre dans Argos; et vengeant Acrisius, son
aïeul, trop indigne de ses bienfaits, il attaque
Prétus, qui l'avait chassé du trône, et qui
régnait dans ses états par la force
usurpés. Ni le secours des armes, ni l'abri de ses
remparts ne purent le défendre de l'aspect funeste de
cette tête du monstre hérissée de
serpents.
Polydectès (V, 242-249)
Et toi qui régnais sur les rochers de
Sériphos, Polydectès, que tant de hauts faits,
tant de renommée, et tant de travaux, n'avaient pu
désarmer; toi qui nourrissais contre le héros une
haine immortelle (les haines injustes n'ont point de fin), tu
voulais rabaisser sa gloire; tu prétendais que le
vainqueur de la Gorgone se vantait d'un triomphe
imposteur : "Je vais, s'écrie Persée, donner
à la vérité un témoignage
éclatant. Amis ! fermez les yeux". Soudain il
élève la tête de la Gorgone, et
Polydectès n'est plus qu'un rocher de son île.
Hippocrène. Les Piérides (V,
250-340)
La guerrière Pallas, sur de Persée,
invisible à ses yeux, avait jusqu'alors
accompagné ses pas. Mais, s'enveloppant d'une nue
épaisse, elle quitte Sériphos, laissant à
sa droite et Cythnos et Gyaros. Elle plane sur les mers pour
abréger sa route, découvre les murs de
Thèbes, s'arrête sur l'Hélicon, aborde les
neuf Surs, et leur tient ce langage : "La
Renommée a porté jusqu'à moi la merveille
de cette fontaine nouvellement sortie de la terre sous les
pieds de Pégase. J'ai voulu voir ce prodige
opéré par le coursier ailé qui naquit, en
ma présence, du sang de la Gorgone."
[260] "Déesse, répond Uranie, quel que
soit le motif qui vous amène, votre présence nous
est toujours agréable. La Renommée n'a point
semé un bruit mensonger. Oui, Pégase a fait
jaillir cette onde merveilleuse". Et la muse conduit la
déesse vers la source sacrée. Pallas admire le
prodige de cette onde et de son origine. Elle visite
l'Hélicon, ses bois antiques et sacrés, ses
grottes, ses lits de verdure et de fleurs; et trouve les filles
de Mnémosyne également heureuses et par leurs
nobles études et par les charmes de leur séjour.
Une des neuf Surs lui adresse alors ce
discours :
"Si votre courage ne vous portait à de plus hautes
entreprises, déesse, vous eussiez pu vous mêler
dans nos churs. Oui : vous louez avec justice et nos
travaux et notre asile. Notre destin serait plus heureux, s'il
était plus tranquille. Mais il n'est rien que le crime
n'ose tenter. Tout alarme des vierges timides; et, la
sacrilège audace de Pyrénée vient sans
cesse se retracer à mon esprit troublé.
[277] "Le barbare, à la tête des
Thraces inhumains, s'était emparé de Daulis, des
champs de la Phocide, et maintenait ses injustes
conquêtes. Nous suivions le chemin du Parnasse. Il vient
à nous, et nous rend les honneurs qu'on doit à
des déesses (car il nous connaissait); mais ses hommages
étaient trompeurs : "Filles de Mnémosyne,
dit-il, arrêtez ici vos pas : ne craignez rien;
entrez dans mon palais; vous y trouverez un asile contre
l'orage et la pluie (il pleuvait effectivement). Souvent les
dieux ont honoré de leur présence les simples
cabanes des mortels." Cédant à sa prière,
et vaincues par le temps, nous entrons dans le vestibule de son
palais. L'orage était dissipé. Vainqueur de
l'Auster pluvieux, l'Aquilon chassait au loin les sombres
nuages, et le ciel redevenait serein. Nous sortions :
Pyrénée ferme les portes, et se dispose à
la violence. Soudain, nous élevant sur des ailes, nous
fuyons à travers les airs. Le tyran étonné
veut nous suivre, et monte au sommet d'une tour : "Quelque
route que vous preniez, je la prendrai moi-même". Il dit,
et, furieux, s'élance, se précipite, et,
brisé dans sa chute, il arrose la terre de son sang
odieux. "
[294] Ainsi parlait la muse, lorsque l'air
frémit d'un bruit confus de battements ailés; et,
du haut des arbres, une voix semble saluer Minerve. La
déesse lève les yeux, et cherche d'où
partent des sons si bien articulés. Elle croit qu'une
voix humaine a frappé son oreille. C'était celle
d'un oiseau; c'était celle des pies qui, au nombre de
neuf, déploraient leurs nouveaux destins, et,
placées sur des branches élevées,
imitaient de l'homme la voix et le langage.
Minerve s'étonne et la muse reprend : "C'est
depuis peu que, vaincues dans un défi, celles que vous
entendez augmentent le nombre des oiseaux.
Elles naquirent d'Évippé, de
Péonie, et de Piéros, qui règne sur les
riches campagnes de Pella. Évippé invoqua neuf
fois Lucine, et neuf fois féconde mit neuf vierges au
jour. Fières de leur nombre au nôtre égal,
elles traversent les villes de l'Hémonie et de
l'Achaïe, arrivent sur la double Colline, et, par ces
mots, nous défient au combat :
[308] "Cessez, Thespiades, cessez
d'abuser par de vains accords les esprits ignorants. Osez
aujourd'hui nous disputer le prix du chant. Vous ne
l'emporterez ni par votre voix, ni par votre art. Notre nombre
égale le vôtre. Cédez-nous, si vous
êtes vaincues, les sources d'Hippocrène et
d'Aganippe; ou recevez pour prix de la victoire les campagnes
d'Émathie jusqu'aux monts couverts de neige qu'habitent
les Péoniens. Que les Nymphes soient les juges du
combat."
"Il était peu glorieux sans doute d'accepter un tel
défi; mais il eût paru honteux de le refuser. Les
Nymphes prises pour arbitres jurèrent par les fleuves
qu'elles jugeraient avec équité, et s'assirent
sur des bancs de rocher.
[318] Alors sans que le sort
eût réglé l'ordre du chant, celle des
Piérides qui proposa le défi chante la guerre des
Géants, dégrade la majesté des dieux, et
célèbre l'audace de leurs coupables ennemis. Elle
raconte que Typhée, sorti des entrailles de la terre,
porta la terreur aux plaines de l'éther; que les dieux
prirent la fuite, et ne s'arrêtèrent qu'aux sept
bouches du Nil. Elle ajoute que, toujours poursuivis par ce
monstrueux enfant de la Terre, les immortels effrayés se
dérobèrent à sa fureur, sous les formes de
divers animaux. Jupiter, dit-elle, devint le chef de ce
troupeau; et c'est depuis ce temps que la Libye, lui donnant
des cornes recourbées, l'adore sous le nom d'Ammon. Le
dieu de Délos prit la noire figure d'un corbeau; Bacchus
se cacha sous la forme d'un bouc; on vit Diane se changer en
chatte; et Junon en génisse. Vénus se couvrit de
l'écaille d'un poisson, et Mercure emprunta les traits
et l'aile de l'ibis.
[332] C'est ainsi que la fille de Piérus
chanta sur sa lyre la guerre des Géants. Les Nymphes
nous invitèrent à commencer nos concerts... Mais
peut-être, déesse, un soin plus important vous
appelle loin de nous. -- Non, répond l'immortelle;
répétez fidèlement ce que vous
chantâtes; et elle s'assied sous les ombrages verts.
La muse reprend : Une seule de nous, ce fut Calliope,
soutint l'honneur du combat. Elle se lève, et ceignant
de lierre ses cheveux flottants, ses doigts légers
préludent savamment sur les cordes de sa lyre. Elle
chante, et sa voix harmonieuse s'unit à ses brillants
accords.
Cérès et Proserpine (V,
341-408)
Cérès inventa le soc qui déchire et
féconde la terre. L'homme lui doit ses premiers fruits,
des aliments plus doux, et ses premières lois. Nous
devons tout aux bienfaits de Cérès. C'est elle
que je vais chanter. Puissent mes vers être dignes de la
déesse ! certes, la déesse est digne de mes
vers.
[346] L'île de Trinacrie
couvre le vaste corps d'un Géant foudroyé par
Jupiter. L'orgueilleux Typhée, qui dans son audace osa
lui disputer l'Olympe, gémit et souvent s'agite en vain
sous cette énorme masse. Sur sa main droite est le cap
de Péloros; sur sa gauche, le promontoire de Pachynos;
sur ses pieds, l'immense Lilybée. L'Etna charge sa
tête. C'est par le sommet de ce mont que sa bouche
ardente lance vers les cieux des flammes et des sables
hurlants. Il lutte pour briser ses fers. Il veut secouer les
cités, les montagnes qui l'écrasent; et la terre
tremble jusqu'en ses fondements. Pluton lui-même craint
qu'elle ne s'entrouvre, et que le jour pénétrant
dans son empire n'épouvante les ombres dans
l'éternelle nuit.
[359] Il descend de son trône
ténébreux. Il parcourt la Sicile, guidant les
noirs coursiers qui sont attelés à son char; il
examine avec soin les fondements de l'île. Tout lui
paraît solide. Aucun danger ne le menace, et sa terreur
s'évanouit. Du haut du mont Éryx, Vénus
aperçoit le monarque errant dans la plaine; elle
embrasse son fils, et lui dit : "Ô toi, mon appui,
ma puissance, et ma gloire, Cupidon, prends ces traits qui
soumettent tout à ton empire; lance les plus rapides sur
ce dieu, à qui, dans le triple partage du monde,
échurent les Enfers. Tu as triomphé de tous les
dieux de l'Olympe, de Jupiter lui-même; des
divinités de la mer, et de celui qui leur donne des
lois. Pourquoi laisserais-tu tranquille l'empire des
morts ? pourquoi n'y pas étendre ton pouvoir et
celui de ta mère ? Il s'agit de la troisième
partie de l'univers. Déjà dans le ciel on
méconnaît notre puissance; ton autorité et
la mienne s'y affaiblissent tous les jours. Ne vois-tu pas la
guerrière Pallas et la déesse des forêts
échapper à mon pouvoir ? La fille de
Cérès, si nous le souffrons, nous prépare
la même injure. Elle ambitionne aussi la gloire de garder
sa virginité. Ah ! si je te suis chère, fais
que Pluton épouse sa nièce, et partage avec elle
le trône des Enfers" ! Vénus dit, et l'Amour
a détaché son carquois. Il y prend, sous les yeux
de sa mère, un trait qu'il choisit entre mille. Il n'en
est point de plus aigu, de plus certain, de plus rapide. Il
courbe l'arc sur son genou : le trait acéré
part, vole, et perce le cur du farouche Pluton.
[385] Non loin des murs d'Henna est un lac profond
qu'on appelle Pergus. Jamais le Caÿstre ne vit autant de
cygnes sur ses bords. Des arbres à l'épais
feuillage couronnent le lac d'un berceau de verdure
impénétrable aux rayons du soleil. La terre que
baigne cette onde paisible est émaillée de
fleurs. Là règnent, avec les Zéphyrs,
l'ombre, la fraîcheur, un printemps éternel;
là, dans un bocage, jouait Proserpine. Elle allait, dans
la joie ingénue de son sexe et de son âge,
cueillant la violette ou le lis, en parant son sein, en
remplissant dés corbeilles, en disputant à ses
compagnes à qui rassemblerait les fleurs les plus
belles.
Pluton l'aperçoit et s'enflamme. La voir, l'aimer, et
l'enlever, n'est pour lui qu'un moment. La jeune déesse,
dans son trouble et dans son effroi, appelle en
gémissant sa mère, ses compagnes, et sa
mère surtout. Sa moisson de lis s'échappe de sa
robe déchirée. Ô candeur de son
âge ! dans ce moment terrible la perte de ses fleurs
excite encore ses regrets.
[402] Cependant le ravisseur hâte ses
coursiers; il les excite et les nomme tour à tour. Il
agite sur leur cou, sur leur longue crinière les
rênes et le frein que rouille et noircit leur
écume. Il traverse les lacs profonds, les étangs
des Palices, dont les eaux bouillantes s'imprègnent du
soufre qui sort de la terre ardente; et les champs où
les Bacchiades, qui de l'île de Corinthe
abordèrent en Sicile, bâtirent Syracuse entre deux
ports d'inégale grandeur.
Cyané (V, 409-532)
Entre Aréthuse et Cyané, deux écueils
forment une étroite mer. C'est là qu'habite
Cyané, la plus belle des Nymphes de Sicile, et le lac
porte son nom. Elle s'élève, de la moitié
du corps, au-dessus des eaux profondes; elle aperçoit le
ravisseur, et s'écrie : "Vous n'irez pas plus loin.
Vous ne pouvez, en dépit de Cérès,
être l'époux de sa fille. Il fallait la demander,
et non la ravir. Moi-même (si pourtant il m'est permis de
faire cette comparaison) je fus aimée d'Anapis, et je
l'épousai, vaincue par ses prières, et non par
cet effroi dont la jeune déesse est saisie."
[419] Elle dit, et étendant ses bras, elle
s'oppose à son passage. Le fils de Saturne ne peut plus
retenir sa colère, Il lance d'un bras nerveux son
sceptre dans le fond du lac; la terre frappée
reçoit le char dans ses flancs, et lui ouvre le chemin
des Enfers.
La Nymphe gémit et se plaint de l'enlèvement
de Proserpine, et des droits violés de son onde. Elle
conserve en secret dans son cur une douleur que le temps
ne peut guérir. Elle se fond en pleurs et se dissout
dans les mêmes eaux dont elle fut la divinité.
Alors on eût vu tous ses membres s'amollir, ses os
devenir flexibles, ses ongles perdre leur dureté; ses
blonds cheveux, ses doigts légers, ses jambes et ses
pieds délicats, se changer en limpides canaux; ses
épaules, son dos, ses flancs, et son sein,
s'écouler en ruisseaux. Ce n'est plus du sang, c'est de
l'eau qui court dans ses veines; et de la Nymphe de l'onde il
ne reste plus rien que la main puisse presser.
[438] Cependant, alarmée du sort de sa fille,
Cérès la cherche en vain. Elle erre par toute la
terre et sur toutes les mers, soit que l'Aurore, aux cheveux
brillants de rosée, paraisse à l'orient, soit que
Vesper ramène de l'occident le silence et les ombres.
Elle allume aux feux de l'Etna deux flambeaux de sapin dont la
lumière guide ses pas empressés dans les froides
ténèbres de la nuit : et dès que le
soleil a fait pâlir les étoiles, elle demande sa
fille, et jusqu'au retour du soir la redemande encore.
Un jour qu'épuisée de fatigue et
dévorée par une soif ardente, elle ne trouvait
aucune onde propice à ses vux, le hasard
découvre à ses yeux le chaume d'une cabane. Elle
frappe à son humble entrée; une vieille
paraît, et voit la déesse qui lui demande une eau
pure pour se désaltérer. Aussitôt elle lui
présente un breuvage d'orge et de lait qu'elle avait
préparé. Tandis que Cérès boit
à longs traits, un enfant au cur dur la regarde
avec audace, s'arrête devant elle, et rit de son
avidité.
[453] Cérès ne peut souffrir cette
insulte et jette sur l'enfant, qui parle encore, le reste de
son breuvage. Au même instant, son visage se couvre de
taches légères. Ses bras amincis descendent vers
la terre. Une queue termine son corps, qui se
rétrécit, pour qu'il ne puisse nuire. Il est
changé en lézard. La vieille en pleurs
s'étonne de ce prodige; elle veut le toucher; mais il
rampe, il fuit, il se cache dans des trous obscurs; et les
taches sur sa peau, semées comme autant
d'étoiles, lui ont fait donner le nom de Stellion.
Je ne dirai point quelles terres, quelles mers, parcourut la
déesse. L'univers manqua bientôt à ses
recherches vaines. Elle revient enfin dans la Sicile; et tandis
qu'elle s'informe toujours du destin de sa fille, elle arrive
au lac de Cyané. Si cette Nymphe eût
conservé sa première forme, elle aurait tout
raconté; mais elle n'a plus ni langue, ni voix. Elle
donne cependant des indices certains. Elle montre à la
déesse la ceinture de sa fille qui, tombée par
hasard dans ces ondes sacrées, paraît encore
à leur surface, et flotte à replis sinueux.
[471] Cérès la reconnaît; et
comme si alors elle recevait la première nouvelle de la
perte de sa fille, elle arrache ses cheveux épars; elle
frappe et meurtrit son sein. Ignorant en quel lieu de la terre
est Proserpine, elle maudit la terre entière, accuse son
ingratitude, et la déclare indigne de ses bienfaits.
Elle accable surtout de sa haine la Sicile, où elle a
trouvé les premières traces de son malheur. De sa
main irritée elle brise le soc et les instruments du
laboureur. Elle frappe de mort le buf agricole, le colon
innocent; et, corrompant les germes, elle ordonne aux champs
d'étouffer ceux qui leur sont confiés. Ainsi la
Sicile perd sa fertilité, si célèbre dans
le monde. Les semences périssent en naissant,
brûlées par les feux du soleil, ou inondées
par des torrents de pluie. Les astres et les vents exercent de
funestes influences. D'avides oiseaux dévorent les
grains que l'on confie à la terre; et l'ivraie, le
chardon, et l'herbe parasite, détruisent les
moissons.
[487] Cependant Aréthuse élève
sa tête au-dessus de ses ondes. Elle écarte de la
main les cheveux humides qui couvraient, son visage, et
s'écrie : "Mère des fruits de la terre,
mère de Proserpine, que vous avez cherchée dans
tout l'univers, suspendez vos vengeances cruelles : cessez
de ravager une contrée qui n'a point
mérité votre courroux. Elle est toujours
fidèle à vos lois, et c'est en dépit
d'elle que son sein s'est ouvert au ravisseur. Ce n'est point
ici pour ma patrie que j'implore votre pitié.
Étrangère dans cette île, Pise m'a vu
naître, et je tire mon origine de l'Élide. Je
voyage dans la Sicile; mais cette terre m'est plus chère
qu'aucune autre; j'y ai transporté mes pénates;
j'y ai fixé ma demeure. Ô déesse! daignez
l'épargner, et calmez votre courroux. Lorsque vous serez
libre d'inquiétudes, et que votre front sera moins
chargé de soucis, je vous raconterai comment, du sein de
la Grèce, mon onde se fraie sous les mers, vers
l'Ortygie, une route nouvelle. La terre m'ouvre son sein, je
coule à travers ses cavernes profondes, et je reparais
enfin dans ce lieu, où je revois le ciel si longtemps
caché à mes regards. En traversant ces routes
obscures et voisines, des gouffres du Styx, j'ai vu Proserpine.
La tristesse et l'effroi sont encore empreints sur son visage;
mais elle règne dans l'empire des ombres, mais elle est
la puissante épouse du roi des Enfers."
[509] À ce discours, la déesse
étonnée, pareille au marbre que travailla le
ciseau, reste sans mouvement. Le dépit et la
colère succèdent enfin à son
égarement. Elle monte sur son char, qui l'emporte au
céleste séjour, et s'arrêtant devant
Jupiter, le visage baigné de larmes, les cheveux
épars : "Souverain des dieux, dit-elle, je viens
t'implorer pour mon sang et pour le tien. Si tu n'as point
pitié d'une mère, que du moins ma fille puisse
toucher le cur de son père. Ne la punis point de
me devoir le jour. Je la retrouve enfin cette fille que j'ai si
longtemps cherchée, si pourtant c'est la retrouver que
d'être plus certaine de l'avoir perdue ! si c'est la
retrouver que de savoir où elle est ! Je puis
pardonner à Pluton, pourvu qu'il me la rende. Ta fille,
car, hélas ! elle n'est plus à moi; ta fille
ne peut être la proie d'un ravisseur".
[523] Jupiter lui répond :" Proserpine
est le gage de notre amour, et l'objet commun de nos soins les
plus chers. Mais, s'il faut donner aux choses leur
véritable nom, l'action de Pluton est, non pas un
outrage, mais un excès d'amour. Si vous consentez
à son hymen, un gendre tel que lui ne saurait nous faire
rougir. Sans parler de ses autres avantages, n'est-ce pas assez
pour lui d'être frère de Jupiter ? Mais que
lui manque-t-il ? il ne le cède qu'à moi; et ma
puissance absolue, je ne la dois qu'au sort. Si cependant vous
persistez à vouloir arracher votre fille de ses bras,
elle peut encore vous être rendue, pourvu qu'elle n'ait
goûté à aucun fruit dans les Enfers. Tel
est l'arrêt des Parques inflexibles."
Ascalaphus (V, 533-550)
Il dit, et Cérès croit déjà
ramener sa fille de l'empire des morts; mais les Destins
s'opposent à ses vux. La jeune déesse a
déjà manqué aux conditions prescrites.
Tandis qu'elle erre à l'aventure dans les jardins de
Pluton, elle cueille une grenade, en tire sept grains, et les
porte à sa bouche. Ascalaphus est seul témoin de
cette action de la déesse. On dit qu'une des Nymphes les
plus célèbres de l'Averne, Orphné, lui
donna le jour dans un antre sombre qui baigne l'Achéron,
son amant. Ascalaphus a vu Proserpine, il la
décèle, et lui ôte ainsi tout espoir
de retour.
[543] La reine de
l'Érèbe gémit, et change en un vil oiseau
son profane délateur. Elle arrose sa tête de l'eau
du Phlégéthon; et sa tête ne montre plus
qu'un bec crochu, des plumes, et de grands yeux. Il se
dépouille de sa forme naturelle; il
s'élève nonchalamment sur des ailes
jaunâtres. Sa tête grossit, ses ongles s'allongent
et se recourbent. Il agite pesamment le plumage qui couvre ses
bras engourdis. Hideux hibou, oiseau des
ténèbres, il n'annonce que des malheurs; il ne
présente aux mortels que de sinistres
présages.
Les Sirènes (V, 551-571)
Ascalaphus peut paraître avoir mérité ce
prix de son indiscrétion. Mais vous, fille
d'Acheloüs, d'où vous viennent, avec un visage de
vierge, ces pieds d'oiseaux et ces ailes
légères ? serait-ce, ô doctes
Sirènes, parce que, fidèles compagnes de
Proserpine, vous suiviez ses pas, lorsque, dans les campagnes
d'Henna, elle cueillait les fleurs du printemps ?
Après avoir vainement parcouru toute la terre pour
retrouver la déesse, vous voulûtes la chercher sur
les vastes mers, et vous implorâtes des ailes. Vous
éprouvâtes des dieux faciles. Ils
exaucèrent vos vux; et, pour conserver vos chants,
dont la mélodie charme l'oreille, ils vous
laissèrent des humains les traits et le langage.
Cependant, arbitre équitable des différends de
Pluton et de Cérès, Jupiter entre elle et lui
veut partager l'année. Il ordonne que Proserpine prenant
place tour à tour parmi les divinités des deux
empires, accorde six mois à sa mère, et six mois
à son époux. Alors le calme renaît dans
l'âme de Cérès, et son visage a repris son
auguste sérénité. Son front, qui eût
pu paraître nébuleux même au sombre monarque
des Enfers, s'est éclairci, pareil à l'astre du
jour qui sort vainqueur des nuages qui le cachaient, et
reparaît avec tout son éclat.
Aréthuse (V,
572-641)
Maintenant qu'elle a retrouvé sa fille, la
déesse, satisfaite et tranquille, veut savoir, ô
belle Aréthuse, pourquoi tu quittas l'Élide,
pourquoi tu devins une source sacrée.
La Naïade élève sa tête au-dessus
de ses ondes, et ses ondes se taisent à son aspect. Elle
presse sous ses doigts son humide chevelure, et d'Alphée
raconte ainsi les anciennes amours : "Je fus une des
Nymphes de l'Achaïe. Nulle ne fut plus habile à
chasser dans les forêts, à tendre des filets.
Quoique je n'eusse jamais ambitionné les éloges
qu'on donne à la beauté, quoique la
réputation de mon courage me suffit, on vantait
cependant mes appas; mais mon innocence me faisait rougir de
ces avantages, dont les Nymphes tirent vanité, et le don
de plaire passait pour un crime à mes yeux.
[585] Un jour, je m'en souviens, je revenais de la
forêt de Stymphale, accablée du poids des
chaleurs, que rendaient plus pesant les travaux pénibles
de la chasse; je trouve un ruisseau dont l'onde, qui
paraît immobile, erre lentement sans murmure, et
permettait à l'il de compter les cailloux que
couvre son limpide cristal. Son cours est presque insensible;
et de vieux saules, de hauts peupliers, qu'entretient sa
fraîcheur, l'abritent de leur ombre. Je m'approche de ses
bords. Je mets un pied dans l'onde; j'y descends ensuite
jusqu'aux genoux. Je détache enfin mes vêtements
légers; je les suspends sur un saule courbé, et
je me plonge dans les flots. Mais tandis que de mes mains je
frappe l'onde, et l'agite, et la divise dans mes jeux, je ne
sais quel murmure semble sortir du fond des eaux : je
frémis, et, dans mon effroi, je m'élance sur le
bord le plus prochain.
"Où fuyez-vous, Aréthuse ? s'écrie
Alphée, d'une voix sourde, du sein des flots :
où fuyez-vous" ? répéta-t-il encore.
Je m'échappe nue et craintive. J'avais laissé mes
vêtements sur la rive opposée. Alphée me
poursuit et s'enflamme; et l'état où il me voit
semble lui promettre un triomphe facile.
[604] Cependant je hâte ma fuite; il
précipite ses pas. Ainsi, d'une aile tremblante, la
timide colombe fuit devant le vautour; ainsi le vautour effraie
et poursuit la timide colombe. Je cours jusqu'aux murs
d'Orchomène, au-delà de Psophis. Je traverse le
mont Cyllène, le Ménale, le froid
Érymanthe, et j'arrive dans l'Élide.
Alphée dans sa course n'était pas plus rapide que
moi; mais nos forces étaient trop inégales. Je ne
pouvais soutenir longtemps mes efforts; il pouvait encore
continuer les siens. Cependant je courais à travers les
campagnes. J'avais franchi des montagnes ombragées de
forêts, des ravins, des rochers, et des lieux qui
n'offraient aucun chemin.
Le soleil était derrière moi. Bientôt
j'aperçois une ombre qui s'allonge et devance mes pas.
J'aurais pu la croire une illusion née de mon effroi.
Mais j'entendais sur l'arène ses pas retentissants.
Déjà son haleine brûlante et pressée
agitait mes cheveux. J'allais succomber à ma
lassitude : "O toi, Diane, m'écriai-je, entends mes
vux ! protège une de tes nymphes, s'il est
vrai que souvent tu me donnas à porter ton arc et ton
carquois !"
[621] La déesse entend ma prière,
saisit une nue épaisse, et la jette autour de moi.
Alphée me cherche en vain. Il ne me voit plus; il ignore
où je suis. Deux fois il fait le tour du nuage qui me
dérobe à ses regards. Deux fois il
s'écrie : "Aréthuse ! ô
Aréthuse ! où êtes-vous ?" Quel
fut alors mon effroi ! Telle est la brebis lorsqu'elle
entend le loup frémir autour de son étable :
tel le lièvre timide qui, caché dans un buisson,
voit la meute ennemie, et n'ose faire aucun mouvement.
Cependant Alphée persiste. Il n'aperçoit
au-delà de la nue, au-delà de ce lieu, aucune
trace de mes pas. Il ne s'éloigne ni de ce lieu, ni de
la nue. Tout à coup une froide sueur se répand
sur mes membres affaissés. L'onde coule de tout mon
corps, elle naît partout sous mes pas. Mes cheveux se
fondent en rosée, et je suis changée en fontaine,
en moins de temps que je n'en mets à vous le raconter.
Mais Alphée m'a bientôt reconnue dans cette onde
qu'il aime encore. Il dépouille les traits mortels dont
il s'était revêtu. Il redevient fleuve, et veut
mêler ses flots avec les miens. Diane ouvre la terre. Je
poursuis secrètement mon cours dans ses antres obscurs,
roulant vers l'Ortygie qui m'est chère, puisqu'elle
porte le nom de la déesse qui vint à mon secours;
et c'est dans cette île que je reparais au jour pour la
première fois.
Triptolème (V,
642-678)
Ainsi parle Aréthuse; et la déesse des
moissons attelle deux dragons, les soumet au frein,
s'élance sur son char rapide, et le faisant rouler entre
le ciel et la terre, dans le vague des airs, descend dans la
ville consacrée à Minerve. Elle confie son char
au jeune Triptolème, et lui remettant des semences
fécondes, elle lui commande de fertiliser les champs que
le soc a retournés jadis, et ceux dont le soc n'ouvrit
jamais le sein.
[648] Déjà Triptolème avait
traversé dans les airs et l'Europe et l'Asie. Il descend
dans la Scythie, au palais de Lyncus. Lyncus régnait
dans ces contrées. "Quel est, lui dit ce prince, le
motif de ton voyage ? quel est ton nom ? et quelle
est ta patrie ?". -- "Triptolème est mon nom; la
célèbre Athènes est ma patrie, lui
répond l'étranger. Je ne suis venu ni par terre,
à travers de longs chemins, ni sur un vaisseau qui
sillonna les mers : je me suis ouvert un passage dans les
plaines de l'éther. J'apporte avec moi les dons de
Cérès, qui, confiés aux champs, produisent
une nourriture salutaire et d'abondantes moissons."
Le barbare, jaloux d'une pareille découverte, et
voulant en usurper l'honneur, reçoit Triptolème
dans son palais; et tandis que le sommeil le livre sans
défense, il l'attaque le fer en main. Il allait achever
son crime : Cérès le change en lynx, et
ordonne au jeune Athénien de remonter sur son char, et
de le guider dans les airs.
[662] Calliope avait fini ses chants. Les Nymphes,
d'une voix unanime, décernent le prix aux déesses
de l'Hélicon. Les Piérides vaincues murmurent
l'injure et l'outrage. "Puisque, reprit la Muse, c'est peu pour
vous d'avoir déjà mérité, par votre
défi téméraire, un légitime
châtiment, et que vous osez encore ajouter l'insulte
à l'audace, la patience n'est plus en notre pouvoir; et
justement irritées, nous saurons vous punir et nous
venger."
Elles écoutaient nos menaces avec un ris moqueur.
Mais voulant joindre à la violence de leurs clameurs des
gestes insolents, elles aperçoivent des plumes
croître sur leurs doigts et sur leurs bras. Elles voient
leur bouche se durcir en un bec allongé.
Déjà changées en oiseaux, elles voulaient
meurtrir leur sein, elles battent des ailes, et
s'élèvent dans les airs. Elles vont se percher
sur les arbres; et transformées en pies, elles ont
conservé leur caquet indiscret et leur cri rauque et
babillard.
Livre Six
ARGUMENT.
Métamorphoses d'Arachné en araignée;
d'Hémus et de Rhodope en montagnes; de la reine des
Pygmées en grue; d'Antigone en cigogne; des filles de
Cinyre en pierres; de Niobé en rocher; des paysans de
Lydie en grenouilles; de Térée en huppe; de
Progné en hirondelle; de Philomèle en
rossignol; de Marsyas, écorché par Apollon, en
fleuve. Épaule d'ivoire de Pélops.
Enlèvement d'Orythie. Zéthès et
Calaïs.
Pallas et Arachné (VI, 1-145)
Pallas avait écouté ce récit et ces
chants; elle avait approuvé la vengeance des neuf
Surs : "Mais ce n'est pas assez de louer, dit-elle
ensuite en elle-même; je dois mériter d'être
louée à mon tour, et ne pas souffrir qu'on
méprise impunément ma divinité". Alors
elle se rappelle l'orgueil de la lydienne Arachné, qui
se vante de la surpasser dans l'art d'ourdir une toile savante.
Arachné n'était illustre ni par sa patrie, ni par
ses aïeux : elle devait tout à son art. Natif
de Colophon, Idmon, son père, humble artisan, teignait
les laines en pourpre de Phocide. Née dans un rang
obscur, assortie à cet époux vulgaire, sa
mère n'était plus. Cependant, malgré son
origine, et quoiqu'elle habitât la petite ville
d'Hypaepa, Arachné, par son travail, s'était fait
un nom célèbre dans toutes les villes de la
Lydie.
[14] Souvent les Nymphes de Tmole descendirent de
leurs verts coteaux; souvent les Nymphes du Pactole sortirent
de leurs grottes humides pour admirer son art et ses travaux.
On aimait à voir et les chefs-d'uvre qu'elle avait
terminés, et les trames que sa main ourdissait encore
avec plus de grâce et de
légèreté.
Soit qu'elle trace à l'aiguille les premiers traits;
soit qu'elle dévide la laine en globes arrondie; soit
que, mollement pressés, de longs fils s'étendent
imitant, par leur blancheur et leur finesse, des nuages
légers; soit que le fuseau roule sous ses doigts
délicats; soit enfin que l'aiguille dessine ou peigne
sur sa trame, on croirait reconnaître
l'élève de Pallas. Mais Arachné rejette
cet éloge. Elle ne peut souffrir qu'on lui donne pour
maîtresse une immortelle : "Qu'elle ose me disputer
le prix, disait-elle ! si je suis vaincue, à tout
je me soumets".
[26] Pallas irritée prend les traits d'une
vieille. Quelques faux cheveux blancs ombragent son front, et
sur son bâton elle courbe une feinte vieillesse.
Elle aborde Arachné, et lui tient ce discours :
"On a tort de mépriser et de fuir les vieillards.
L'expérience est le fruit des longues années. Ne
rejetez pas mes conseils. Ayez, j'y consens, l'ambition
d'exceller parmi les mortelles, dans votre art; mais
cédez à Pallas. Invoquez l'oubli de votre orgueil
téméraire, de vos superbes discours, et la
déesse pourra vous pardonner".
[34] Arachné jette sur elle un regard
irrité. Elle quitte l'ouvrage qu'elle a commencé,
et retenant à peine sa main prête à
frapper, et la colère qui anime ses traits :
"Insensée, dit-elle à la déesse qu'elle ne
reconnaît pas, le poids de l'âge qui courbe ton
corps affaiblit aussi ta raison. C'est un malheur pour toi
d'avoir vécu si longtemps. Que ta fille, ou ta bru, si
tu as un fille, si tu as une bru, écoutent tes
leçons. Je sais me conseiller moi-même; et, pour
te convaincre que tes remontrances sont vaines, apprends que je
n'ai point changé d'avis. Pourquoi Minerve refuse-t-elle
d'accepter mon défi ? pourquoi ne vient-elle pas
elle-même me disputer le prix ?"
"Elle est venue" ! s'écria la
déesse : et soudain, dépouillant les traits
de la vieille, elle lui montre Pallas. Les Nymphes la saluent.
Les femmes de Lydie s'inclinent avec respect devant elle.
Arachné seule n'est point émue; elle rougit
pourtant. Un éclat subit a teint involontairement ses
traits, et s'est bientôt évanoui, pareil à
l'air qui se teinte de pourpre au lever de l'Aurore, et qu'on
voit blanchir aux premiers feux du jour.
[50] Emportée par le désir d'une
gloire insensée, elle persiste dans son entreprise, et
court à sa ruine. La fille de Jupiter accepte le
défi; et renonçant à donner des conseils
inutiles, elle s'apprête à disputer le prix.
Aussitôt l'une et l'autre se placent de différents
côtés. Elles étendent la chaîne de
leurs toiles, et l'attachent au métier. Un roseau
sépare les fils. Entre les fils court la navette agile.
Le peigne les rassemble sous ses dents, et les frappe, et les
resserre. Les deux rivales hâtent leur ouvrage. Leurs
robes sont rattachées vers le sein. Leurs bras se
meuvent avec rapidité; et le désir de vaincre
leur fait oublier la fatigue du travail.
[61] Dans leurs riches tissus, elles emploient les
couleurs que Tyr a préparées; elles unissent et
varient avec art leurs nuances légères : tel
brille, en décrivant un cercle immense dans la nue, cet
arc que de ses rayons le soleil forme sous un ciel orageux; il
brille de mille couleurs : mais l'il séduit
n'en peut saisir l'accord imperceptible, et séparer les
nuances, qui semblent en même temps se distinguer et se
confondre. Telle est la délicatesse de leur travail.
Sous leurs doigts, de longs fils d'or s'unissent à la
laine, et sur leurs tissus elles représentent des faits
héroïques.
[70] Pallas peint sur le sien le rocher de Mars, et
le différend qu'elle eut avec Neptune sur le nom que
porterait la ville de Cécrops. Les douze grands dieux
sont assis sur des trônes élevés; ils
brillent de tout l'éclat de l'immortalité. Leurs
traits indiquent leur rang et leur grandeur. Au milieu d'eux,
Jupiter porte sur son front la majesté suprême du
monarque de l'univers. Neptune est debout. Il frappe le rocher
de son trident, et de ses flancs ouverts s'élance un
coursier vigoureux. C'est par ce prodige qu'il prétend
au droit de nommer cette antique contrée. La
déesse se peint elle-même, armée de sa
lance et de son bouclier. Le casque brille sur sa tête,
et la redoutable égide couvre son sein. De sa lance elle
frappe la terre, qui soudain produit un olivier riche de son
feuillage et de ses fruits. Les dieux admirent; et Pallas, par
sa victoire, termine la dispute, et couronne son travail.
Mais afin que sa rivale apprenne, par l'exemple, ce qu'elle
doit attendre de son audace insensée, elle
représente dans les angles de son tissu quatre combats
pareils. Les figures sont beaucoup moins grandes; mais elles
ont toutes le caractère qui leur est propre, et
l'il les distingue facilement.
[87] Ici la déesse peint Hémus, roi de
Thrace, et Rhodope, son épouse, qui, dans leur fol
orgueil, osèrent prendre les noms de Jupiter et de
Junon. Autrefois souverains, ils sont aujourd'hui deux monts
couronnés de frimas.
Là, elle représente le destin
déplorable de la reine des Pygmées. Elle avait
osé défier l'épouse du maître des
dieux. Changée en grue, elle est condamnée
à faire la guerre à ses sujets.
Plus loin, elle trace l'aventure d'Antigone, qui avait eu
l'audace de se comparer à Junon. Ni les murs d'Ilion, ni
Laomédon, son père, ne purent la garantir du
courroux de la déesse; et, changée en cigogne,
elle est encore vaine de la blancheur de son plumage.
Dans le dernier coin du tissu on voit le malheureux Cyniras
embrassant, dans les marches d'un temple, ses filles, ainsi
métamorphosées par Junon. Il est étendu
sur le marbre, et semble le baigner de ses pleurs.
[101] Minerve borde enfin ce tissu de rameaux
d'olivier. Tel est son ouvrage : elle le termine par
l'arbre qui lui est consacré.
Arachné peint sur sa toile Europe enlevée par
Jupiter. L'il croit voir un taureau vivant, une mer
véritable. La fille d'Agénor semble regarder le
rivage qui fuit; elle semble appeler ses compagnes, et craindre
de toucher, d'un pied timide, le flot qui blanchit, gronde, et
rejaillit à ses côtés.
Elle peint Astérie résistant, mais en vain,
à l'aigle qui cache Jupiter; Léda, qui, sous
l'aile d'un cygne, repose dans les bras de ce dieu; ce dieu,
qui, sous les traits d'un satyre, triomphe
de la fille de Nyctéus
[Antiope] et la rend mère de deux
enfants; qui trompe Alcmène sous les traits
d'Amphytrion; qui devient or avec Danaé, feu pur avec
Égine, berger pour Mnémosyne, et qui, serpent,
rampe et se glisse aux pieds de la fille de Déo.
[115] Et toi, Neptune, aussi, elle te peint
auprès de la fille d'Éole, sous les traits d'un
taureau. Tu plais à la mère des Aloïdes,
sous la figure du fleuve Énipée; faux
bélier, tu trompes Bisaltis; coursier fougueux, tu
triomphes de la déesse des moissons; mère du
cheval ailé, Méduse, aux cheveux de serpent,
t'aime sous la forme d'un oiseau, et Mélantho, sous
celle d'un dauphin.
Elle donne aux personnages, elle donne aux lieux les traits
qui leur conviennent. On voit Apollon prendre un habit
champêtre, ou le plumage d'un vautour, ou la longue
crinière d'un lion; enfin, sous les traits d'un berger,
il séduit Issé, fille de Macarée.
Arachné n'a point oublié Érigone
abusée, qui presse Bacchus caché dans un raisin;
ni Saturne, qui bondit en coursier près de Phylire, et
fait naître le centaure Chiron. L'ouvrage est
achevé; la toile est ornée d'une riche bordure,
où serpente en festons légers le lierre
entrelacé de fleurs.
[129] Pallas et l'Envie n'y pourraient rien
reprendre. La déesse, qu'irrite le succès de sa
rivale, déchire cette toile, où sont si bien
représentées les faiblesses des Dieux; et de la
navette que tient encore sa main, elle attaque Arachné,
et trois fois la frappe au visage. L'infortunée ne peut
endurer cet affront; dans son désespoir, elle court, se
suspend, et cherche à s'étrangler. Pallas,
légèrement émue, et la soutenant en
l'air : "Vis, lui dit-elle, malheureuse ! vis :
mais néanmoins sois toujours suspendue. N'espère
pas que ton sort puisse changer. Tu transmettras d'âge en
âge ton châtiment à la
postérité".
Elle dit, et s'éloigne, après avoir
répandu sur elle le suc d'une herbe empoisonnée.
Atteints de cet affreux poison, ses cheveux tombent, ses traits
s'effacent, sa tête et toutes les parties de son corps se
resserrent. Ses doigts amincis s'attachent à ses flancs.
Fileuse araignée, elle exerce encore son premier talent,
et tire du ventre arrondi qui remplace son corps les fils
déliés dont elle ourdit sa toile.
Niobé (VI, 146-312)
La Lydie frémit de ce châtiment. La
Renommée en porta le bruit dans les villes de la
Phrygie, et le propagea dans tout l'univers.
Niobé, avant son hymen, et lorsqu'elle habitait
encore Sipyle, dans la Méonie, avait connu la
malheureuse Arachné; mais elle apprit son malheur,
qu'elle regarda comme le châtiment d'une fille vulgaire,
et n'en retira pas cette leçon qu'il lui convenait de
s'abaisser devant les dieux, et d'être moins superbe dans
ses discours. Tout contribuait à la rendre
présomptueuse et vaine; mais quoique son amour-propre en
fût flatté, ce n'étaient ni les murs
bâtis aux accords de la lyre de son époux, ni le
sang des dieux qui coulait dans ses veines, ni le sceptre des
rois, qui l'enivraient d'un orgueilleux délire :
c'étaient ses enfants; et Niobé eût pu
être la plus heureuse des mères, si elle
n'eût été elle-même trop fière
de ce bonheur.
[157] La fille de Tirésias, Manto, qui
connaît l'avenir, agitée par un esprit divin,
prédisait un jour dans la rue de Thèbes :
"Isménides, criait-elle, courez ceindre vos têtes
de laurier ! empressez-vous ! offrez vos
vux ! faites fumer l'encens aux autels de Latone et
de ses enfants ! C'est Latone elle-même qui vous le
commande par ma voix" ! Elle dit : les
Thébaines obéissent. Elles couronnent leur front
du feuillage sacré. L'encens fume sur les autels, et la
prière monte avec lui vers les cieux.
Cependant Niobé s'avance au milieu de sa nombreuse
cour. On la reconnaît à sa robe de pourpre tissue
d'or. Belle, malgré sa colère, elle agite sa
tête superbe et ses cheveux sur son épaule
ondoyants. Elle s'arrête, et promenant devant elle
l'orgueil de ses regards : "Quelle est,
s'écria-t-elle, votre folie ? pourquoi
préférer ainsi les dieux qu'on vous annonce aux
dieux que vous voyez ? pourquoi Latone a-t-elle des
autels, tandis que j'en attends encore ? Moi ! fille de
Tantale, qui seul de tous les mortels fut admis à la
table des dieux ! moi, fille d'une sur des
Pléiades, et petite-fille d'Atlas, qui sur sa tête
soutient l'axe des cieux ! moi, dont le père fut
fils de Jupiter ! moi, dont Jupiter est encore le
beau-père ! "
[177] "Les peuples de la Phrygie sont soumis
à mes lois. Je règne dans le palais de Cadmus.
Ces murs, qui s'élevèrent aux accords de mon
époux, et le Thébain qui les habite,
reconnaissent son pouvoir et le mien. Je possède
d'immenses richesses qui s'offrent partout à mes
regards. J'ai les traits et la majesté d'une
déesse. Ajoutez à tant d'éclat sept filles
et sept fils; ajoutez bientôt sept gendres et sept brus;
et demandez ensuite d'où peut naître mon
orgueil !"
[185] "Je ne sais pourquoi vous osez me
préférer une Titanide, la fille de Céus,
Latone, à qui la Terre refusa une retraite où
elle pût enfanter. Votre divinité ne put trouver
un asile ni dans le ciel, ni sur la terre, ni sur les mers.
Elle fut exilée du monde jusqu'à ce que
Délos, touchée de ses malheurs, et, pour
arrêter sa course vagabonde, lui dit : "Vous errez
sur la terre, comme moi sur les mers"; et elle lui offrit son
sein mobile et flottant sur les ondes. Latone y devint
mère de deux enfants. Mais ce n'est que la
septième partie de ceux qui me doivent le jour. Je suis
heureuse : qui pourrait le nier ? Je serai toujours
heureuse : qui oserait en douter ? C'est ma
fécondité qui assure mon bonheur. Je suis
au-dessus des revers de la fortune. Quelque bien qu'elle puisse
m'ôter, elle m'en laissera toujours plus que n'en
possède Latone; et ma félicité est trop
élevée pour que rien puisse désormais en
borner le cours. Quand même dans ce peuple d'enfants le
Destin m'en ravirait plusieurs, je ne serai jamais
réduite, comme Latone, à n'en avoir que deux.
Ah ! combien elle sera toujours éloignée du
nombre qui me restera ! Allez donc : détachez
de vos fronts ces couronnes, et cessez des sacrifices vains".
Les Thébaines obéissent. Elles détachent
le laurier qui ceint leurs cheveux; elles interrompent leurs
sacrifices; mais elles continuent d'adorer la déesse en
silence.
[204] Latone est indignée. Elle se transporte
sur le sommet du Cynthe, et parle ainsi à ses
enfants : "C'est en vain que je suis votre
mère ! c'est en vain que, fière de votre
naissance, je croyais ne céder qu'à l'auguste
Junon. Je doute maintenant de ma divinité. Si vous ne
les protégez, on va s'éloigner des autels
où, depuis tant de siècles, on m'adresse des
vux. Mais ce n'est pas tout encore. La fille de Tantale
ajoute l'insulte à son impiété. Elle ose
vous préférer ses enfants; et, imitant le crime
de son père, elle ose me mépriser, se comparer
à moi, et flétrir ma maternité d'un
reproche odieux. Je suis à peine mère,
dit-elle ! Ah ! puisse-t-elle incessamment
l'être moins que moi-même."
La déesse allait ajouter la prière à ce
discours : "C'en est assez, dit Apollon : une plus
longue plainte retarderait la vengeance" -- " C'en est assez,
s'écrie Diane" ! et l'un et l'autre, cachés
dans un nuage, s'élancent rapidement dans les airs, et
arrivent sur les remparts thébains.
[218] Hors des portes s'étend une plaine
immense, sans cesse foulée par les chevaux rapides, sans
cesse aplanie par les chars qui volent sur l'arène.
C'est là que s'étaient rendus les enfants de
Niobé, montés sur des coursiers ardents que pare
la pourpre de Tyr, et qui obéissent à des freins
d'or.
Tandis qu'Ismène, le premier qui fit sentir à
Niobé l'orgueil d'être mère,
modérant ses coursiers écumants, tourne et
retourne en cercle, il jette un cri soudain. Un trait mortel le
frappe et pénètre son cur. Sa main mourante
abandonne les rênes; il penche lentement à gauche;
il tombe, et ses yeux se couvrent des ombres de la mort.
Au bruit du trait fatal qui siffle et résonne dans
l'air, Sipyle presse son coursier : tel qu'un pilote qui,
présageant la tempête, à l'aspect du nuage
menaçant, déploie toutes ses voiles et appelle le
rivage : tel Sipyle presse sa fuite. Mais le trait
inévitable le suit; il frémit sur sa tête,
s'y fixe, et sort par sa bouche sanglante. Le cou tendu, il
courait penché sur son coursier. Il glisse sur la
crinière, et tombe, et roule sur l'arène.
[239] L'infortuné Phédime, et Tantale,
qui porte le nom de son aïeul, après avoir
terminé leur course, exerçaient à la lutte
leur force et leur adresse. Ils aiment ces jeux d'une jeunesse
ardente et vigoureuse. Déjà leurs seins se
touchaient fortement pressés. Un même trait les
atteint, les perce l'un et l'autre. En même temps ils
gémissent, ils tombent; leurs corps sont encore
entrelacés. En même temps ils ferment les yeux et
descendent chez les morts.
Alphénor, qui les voit expirants, se frappe, se
meurtrit, accourt, soulève leurs corps glacés,
veut les réchauffer, les embrasse, et meurt dans ce
pieux devoir. Un trait lancé par Apollon lui perce le
sein. Le fer qu'il en retire entraîne une partie du
poumon. Son sang jaillit, et son âme s'évapore
dans les airs.
[254] Le jeune Damasichthon ne meurt pas d'une seule
blessure. Une flèche le frappe entre le genou et les
nuds souples de son jarret nerveux. Tandis que sa main
veut arracher le trait fatal, un nouveau trait l'atteint
à la gorge : le sang qui s'élance avec force
repousse le trait, et retombe avec lui.
Le dernier de tous, Ilionée, élève en
vain ses bras vers le ciel, et lui adresse d'inutiles
prières : "Pardonnez, grands dieux",
s'écriait-il, ignorant qu'il n'en avait que deux
à fléchir. Apollon fut ému; mais il
n'était plus temps. La flèche meurtrière
était déjà lancée; elle frappe
légèrement au cur de cet enfant, qui expire
dans de moindres douleurs.
Bientôt la Renommée, les cris du peuple, et le
deuil de la cour, annoncent à Niobé le meurtre
rapide de ses enfants; elle s'étonne, elle s'indigne que
les Dieux aient eu tant d'audace et tant de pouvoir. En
même temps elle apprend qu'Amphion, son époux,
vient de terminer, par le fer, sa vie et sa douleur.
[273] Oh ! qu'en ce moment Niobé
était différente de cette reine superbe qui
éloignait le peuple des autels de Latone !
Niobé, qui portait sa tête altière dans les
murs de Thèbes, Niobé, enviée par les
flatteurs qui formaient son cortège, de ses ennemis
même pourrait maintenant obtenir la pitié. Elle
presse, elle embrasse les corps glacés de ses enfants;
elle leur donne les derniers baisers. Levant ensuite vers le
ciel ses bras décolorés : "Jouis,
s'écrie-t-elle, cruelle Latone ! jouis de ma
douleur. Assouvis ton cur de mes larmes. Repais ce
cur barbare du sang de mes enfants. Je souffre, et tu
triomphes, implacable ennemie. Tu triomphes ! Mais que
dis-je ? si mon malheur est extrême, moins heureuse
que moi, tu me cèdes encore; et, après tant de
funérailles, je l'emporte sur toi."
Elle parle, et déjà résonne dans l'air
l'arc tendu par la main de Diane. Les Thébains ont
frémi : Niobé seule est intrépide.
L'excès du malheur ajoute à son audace. Couvertes
de longs voiles de deuil, les cheveux épars, ses filles
étaient debout rangées autour des lits
funèbres de leurs malheureux frères. Soudain,
l'une d'elles frappée arrache de son sein le trait
déchirant, tombe sur le corps d'un de ses frères,
et meurt en l'embrassant. Une autre s'efforçait de
consoler sa mère infortunée; elle parlait encore,
elle expire atteinte par une invisible main. L'une tombe en
fuyant; une autre succombe à ses côtés; une
autre en vain se cache; une autre tremble, et ne peut
éviter son destin. Une seule restait. Sa mère la
couvre de tout son corps, de tous ses habits, et
s'écrie : "De sept filles que j'eus, ah !
laisse-m'en du moins une : je n'en demande qu'une, et la
plus jeune encore !"
[301] Mais tandis qu'elle implorait Latone, cette
tendre et dernière victime expirait dans ses bras. Veuve
de son époux, ayant perdu tous ses enfants, Niobé
s'assied au milieu d'eux. Tant de malheurs ont
épuisé sa sensibilité. Déjà
le vent n'agite plus ses longs cheveux. Son sang s'est
arrêté, et son visage a perdu sa couleur. Son
il est immobile. Tout cesse de vivre en elle. Sa langue
se glace dans sa bouche durcie. Le mouvement s'arrête
dans ses veines. Sa tête n'a plus rien de flexible; ses
bras et ses pieds ne peuvent se mouvoir. Ses entrailles sont du
marbre. Cependant ses yeux versent des pleurs. Un tourbillon
l'emporte dans sa patrie. Là, placée sur le
sommet d'une montagne, elle pleure encore, et les larmes
coulent sans cesse de son rocher.
Les paysans de Lycie (VI, 313-381)
Par cet exemple, tous les mortels apprirent à
redouter le courroux de Latone. Tous rendirent un culte plus
religieux à la mère de Diane et d'Apollon. Et
comme il arrive qu'un événement récent en
rappelle de plus anciens, un vieillard raconta celui-ci :
"Les habitants de la fertile Lycie ne méprisèrent
pas impunément cette grande déesse. C'est une
histoire peu connue, parce qu'elle se rapporte à des
hommes vulgaires; mais elle est cependant remarquable; et j'ai
vu l'étang, j'ai vu les lieux qui ont gardé la
mémoire de ce prodige. Chargé du poids des ans,
ne pouvant supporter la fatigue d'un long voyage, mon
père m'avait ordonné de lui amener des bufs
de Lycie, et m'avait donné pour guide un homme de cette
nation. Tandis que je parcourais ses riches pâturages,
j'aperçois au milieu d'un lac un autel antique, noirci
par la fumée des sacrifices, et environné de
roseaux qu'agite un vent léger. Mon guide
s'arrête, et d'une voix qu'affaiblit la crainte :
"Sois-moi propice, dit-il" ! Je répète comme
lui : "Sois-moi propice" ! et cependant, je lui
demande si cet autel est consacré aux Naïades, aux
Faunes, ou à quelque dieu de ces contrées.
L'étranger me répond :
[331] "Jeune homme, ce n'est pas un dieu
champêtre qu'on honore sur cet autel. Il appartient
à cette déesse que Junon exila de l'univers, et
qui obtint à peine un asile de la pitié de
Délos, île qui flottait alors errante sur les
mers. Là, sous l'arbre de Pallas, Latone donna le jour
à deux jumeaux divins, en dépit de l'implacable
Junon. Mais bientôt après, obligée de se
soustraire au courroux de sa rivale, elle fuit, emportant dans
ses bras le tendre et double fruit de son amour. Elle arrive
dans la Lycie, contrée fameuse par la Chimère. Un
jour que le soleil lançait sur les campagnes ses feux
dévorants, Latone allait succomber à la fatigue
d'un long voyage, au besoin d'étancher une soif ardente;
et ses enfants avaient tari ses mamelles arides. Elle
découvre enfin, dans le creux d'un vallon fangeux, une
source d'eau pure. Là des rustres coupaient alors
l'osier en rejetons fertile, le jonc, et les herbes qui se
plaisent dans les marais. Elle approche; elle plie un genou,
et, penchée sur les bords de l'onde propice, elle allait
se désaltérer : cette troupe
grossière s'oppose à ses désirs :
"Pourquoi, dit la déesse, me défendez vous ces
eaux ? Les eaux appartiennent à tous les humains.
La nature, bonne et sage, fit pour eux l'air, la
lumière, et les ondes. Je viens ici jouir d'un bien
commun à tous. Cependant, comme un bienfait, je
l'implore de vous. Mon dessein n'est pas de rafraîchir
mon corps fatigué dans un bain salutaire. Je ne veux
qu'apaiser ma soif. Ma bouche est desséchée; elle
laisse à peine un passage aride à ma faible voix.
Cette onde sera pour moi un nectar précieux; permettez
m'en l'usage : en vous le devant, j'avouerai que je vous
dois la vie. Ah ! laissez-vous toucher par ces deux
enfants qui, suspendus à mon sein, vous tendent leurs
faibles bras"; (et par hasard ils leur tendaient les bras.)
[351] Quel cur assez barbare eût pu
rester insensible à ces douces prières !
Mais ces pâtres grossiers les rejettent, et persistent
dans leur refus. Bientôt, à l'injure ajoutant la
menace, ils lui commandent de se retirer. Ce n'est pas
même assez pour eux. De leurs mains, de leurs pieds, ils
agitent, ils troublent le lac; ils y bondissent, et font monter
à sa surface l'épais limon qui reposait sous
l'onde.
La colère de Latone lui fait oublier sa soif; et,
sans descendre plus longtemps à des prières
indignes de la majesté des dieux, elle
élève ses mains vers le ciel, et
s'écrie : "Vivez donc éternellement dans la
fange des marais" ! Déjà ses vux sont
accomplis. Ils se plongent dans les eaux. Tantôt ils
disparaissent dans le fond de l'étang; tantôt ils
nagent à sa surface. Souvent ils s'élancent sur
le rivage; souvent ils sautent dans l'onde; et, sans rougir de
leur châtiment, ils exercent encore leur langue impure
à l'outrage; et même sous les eaux, on entend
leurs cris qui insultent Latone. Mais déjà leur
voix devient rauque, leur gorge s'enfle, leur bouche
s'élargit sous l'injure, leur cou disparaît; leur
tête se joint à leurs épaules; leur dos
verdit, leur ventre, qui forme la plus grande partie de leur
corps, blanchit; et changés en grenouilles, ils
s'élancent dans la bourbe du marais."
Marsyas (VI, 382-400)
Après qu'on eut raconté la triste aventure des
pâtres de Lycie, on se rappela celle du Satyre si
cruellement puni par le fils de Latone, vainqueur au combat de
la flûte inventée par Minerve : "Pourquoi me
déchires-tu ? s'écriait Marsyas. Ah !
je me repens de mon audace. Fallait-il qu'une flûte me
coûtât si cher" ! Cependant tous ses membres
sont dépouillés de la peau qui les couvre. Son
corps n'est qu'une plaie. Son sang coule de toutes parts. Ses
nerfs sont découverts. On voit le mouvement de ses
veines; on voit ses entrailles palpitantes, et l'il peut
compter ses fibres transparentes.
[392] Les dieux des forêts, les Faunes
champêtres, les Satyres ses frères, Olympus, son
disciple célèbre, les Nymphes, et tous les
bergers de ces contrées, donnent des pleurs à son
malheureux sort. La terre s'abreuve de tant de larmes; elle les
rassemble, et les faisant couler sur son sein, elle en forme un
nouveau fleuve, qui, sous le nom de Marsyas, roule les eaux les
plus limpides de la Phrygie, et va, par une pente rapide, se
perdre dans la mer.
Pélops (VI, 401-411)
De ces vieux récits, on revient aux malheurs de ce
jour. Le peuple thébain pleure la mort d'Amphion et
celle de ses enfants; mais l'orgueil de Niobé excite son
indignation. On dit que Pélops, son frère, donna
seul des larmes à sa mort. En déchirant ses
vêtements, il découvrit son épaule
d'ivoire. Lorsqu'il vint au monde, cette épaule gauche
était de chair comme la droite. Son père l'ayant
autrefois égorgé pour le servir aux dieux, on
rapporte que les immortels rassemblèrent ses membres
pour les joindre ensemble, et que n'ayant pu retrouver celui
qui tient le milieu entre la gorge et le bras, ils remplirent
ce vide par une pièce d'ivoire, et ranimèrent
ainsi Pélops tout entier.
Progné et
Philomèle (VI, 412-674)
Tous les princes voisins se réunirent à
Thèbes, et partagèrent son deuil. Les villes de
la Grèce, Argos, et Sparte, et Mycènes où
devaient régner un jour les Pélopides; Calydon,
que Diane n'avait pas encore voué à sa haine; la
superbe Orchomène, Corinthe, célèbre par
son airain; la fertile Messène, Patras, l'humble
Cléones, Pylos, où devait régner le
père de Nestor; Trézène, où
régna depuis l'aïeul de Thésée; et
toutes les cités que l'isthme renferme entre deux mers;
et toutes celles qui s'élèvent au-delà de
l'isthme, engagèrent leurs rois à consoler la
tristesse de Pélops. Athènes, qui l'eût
cru ? manqua seule à ce pieux devoir.
[422] Mais la guerre était à ses
portes. Les barbares avaient passé les mers, et
menaçaient ses remparts. Térée, roi de
Thrace, arme pour sa défense. Il vient, chasse les
barbares, et rend son nom fameux par cette éclatante
victoire. Pandion, roi d'Athènes, veut témoigner
sa reconnaissance à ce prince, fils de Mars, puissant
par ses richesses et par le nombre de ses sujets. Il l'unit
à sa fille Progné. Mais Junon, qui préside
à l'hymen, et le dieu Hyménée, n'ont point
scellé l'union des deux époux. Les Grâces
n'ont point orné le lit nuptial; les Euménides le
préparent et l'éclairent de leurs torches
funèbres. Un hibou sinistre profane de ses regards cette
couche fatale. C'est sous cet augure que sont unis
Térée et Progné. C'est ce même
augure qui préside à la naissance de leur premier
enfant. Cependant toute la Thrace témoigne son
allégresse, et rend grâces aux dieux. Elle
consacre, par des fêtes solennelles, et le jour où
la fille de Pandion devint l'épouse de son roi, et le
jour funeste qui marqua la naissance d'Itys; tant l'apparence
abuse souvent les faibles mortels ! Déjà le
soleil avait cinq fois ramené les saisons, quand
Progné, mêlant les plus tendres caresses à
ses discours : "Si vous m'aimez, dit-elle à
Térée, et si je vous suis chère, souffrez
que j'aille voir ma sur; ou obtenez de Pandion qu'elle
vienne en ces lieux. Vous promettrez à mon père
qu'elle retournera bientôt auprès de lui; la voir
et l'embrasser est la plus grande faveur que je puisse demander
aux dieux, et c'est à vous-même que je peux la
devoir". Elle dit, et Térée ordonne qu'on
prépare ses vaisseaux. Il part; et secondé par la
rame et les vents, il arrive aux remparts de Cécrops, il
entre dans le port du Pirée.
[447] Après avoir donné les premiers
embrassements à son beau-père; après avoir
joint sa main à sa main, il commence son discours sous
des auspices funestes. Il exposait déjà les
motifs de son voyage; il faisait connaître à
Pandion les vux de Progné. Il promettait que
Philomèle serait bientôt rendue à son
amour : en ce moment paraît Philomèle, riche
de sa parure, mais plus riche encore de sa beauté.
Telles on peint les nymphes et les dryades lorsqu'elles se
montrent dans les forêts, si cependant on leur suppose
ces superbes ornements, cette riche parure.
Térée la voit et s'enflamme, comme s'allument
le chaume ancien, la feuille aride, et l'herbe
desséchée. Philomèle pouvait
aisément séduire et plaire. Mais le naturel
ardent de Térée l'excite encore. Le Thrace est
prompt et violent dans ses passions; et Térée
brûle emporté par ses penchants et par ceux de sa
nation.
[461] Dans ses désirs impétueux il
médite de séduire les compagnes de
Philomèle, de corrompre la fidélité de sa
nourrice. Il veut la tenter elle-même par d'immenses
présents; perdre s'il le faut tout son royaume; ou
enlever la princesse, et armer pour elle tous ses soldats. Il
n'est rien que n'ose son amour effréné; et son
cur ne peut plus contenir tous les feux dont il est
embrasé. Il s'irrite des délais qu'on lui oppose.
Il revient avec une ardeur empressée aux vux de
son épouse; en les disant, il exprime les siens. L'amour
le rend éloquent; et si son empressement semble trahir
ses feux : "C'est Progné, dit-il, qui parle par ma
voix"; et il pleure, comme si Progné lui eût
recommandé de répandre des larmes.
[472] Dieux ! quelle nuit obscure empêche
de lire dans le cur des mortels !
Térée médite un crime, et on le croit
tendre et vertueux; on l'honore, on le loue : que
dis-je ? Philomèle partage le vu qu'il
exprime; et, pressant Pandion dans ses bras, elle demande
à voir sa sur. Elle invoque l'aveu d'un
père; elle le conjure par elle-même et contre
elle-même, de ne pas rejeter sa prière.
Térée l'observe dans ce tendre abandon. C'est
un aliment de plus à sa flamme funeste. Les bras dont
elle tient son père enlacé, les chastes baisers
qu'elle imprime sur son front, tout est aiguillon, tout est
feu, tout augmente son délire. Il voudrait être
Pandion; et s'il l'était, serait-il moins
impie !
[483] Enfin Pandion se laisse vaincre à leurs
vives instances. Philomèle charmée rend
grâce, et s'applaudit, pour sa sur et pour elle,
d'un succès qui fera la perte et d'elle et de sa
sur.
Déjà les coursiers du soleil se
précipitant dans la voie où s'incline l'Olympe,
allaient toucher la barrière de l'occident. On dresse
dans le palais les tables du festin. Le vin coule à
longs flots dans des coupes d'or; et chacun s'abandonne ensuite
au repos de la nuit.
Mais, loin de Philomèle, Térée est
encore en proie à son violent délire. Il se
rappelle ses traits, sa démarche, ses bras; et, pour
tout le reste, son imagination seconde ses désirs. Il se
plaît à nourrir les feux dont il est
dévoré; et son trouble et ses transports
éloignent de lui les bienfaits du sommeil.
[494] Le jour luit, et déjà
Térée est prêt à partir. Pandion
l'embrasse, et lui recommande en pleurant sa chère
Philomèle : "Mon fils, dit-il, puisque le veulent
ainsi Philomèle et Progné, puisque vous le voulez
vous-même, et que la piété de mes enfants
me force d'y consentir, je vous la confie. Mais, je vous en
conjure, et par la foi que nous nous sommes donnée, et
par les nuds qui nous unissent, et par les dieux
immortels, veillez sur elle avec la tendresse d'un père.
Pressez ensuite son retour. Elle est la consolation, le doux
appui de ma vieillesse. Quelque courte que soit son absence,
elle sera longue pour moi. Et toi, ma chère
Philomèle, si j'ai des droits à ton amour,
hâte-toi de revenir auprès d'un père qui
souffre déjà trop d'être
séparé de ta sur."
Il disait, et en pleurant il embrassait sa fille; et ses
pleurs mêlaient un charme secret à ses tendres
chagrins. Il prend la main de sa fille et la main de
Térée, gage de la foi de leurs promesses. Il les
serre dans ses mains. Il donne à son gendre, il donne
à Philomèle de doux embrassements pour
Progné, pour le jeune Itys. Il allait dire les derniers
adieux : sa voix s'éteint dans les sanglots; et son
âme semble agitée par de noirs pressentiments.
[511] Philomèle est placée sur le
vaisseau fatal. La rame fend les flots, et la terre semble
s'éloigner : "Je triomphe, s'écrie
Térée ! j'emporte enfin cette proie objet de
tous mes vux" ! Sa joie est un délire; et
déjà il retient à peine la violence de ses
transports. Le barbare a le regard sur elle, et ne le
détourne jamais. Tel l'oiseau de Jupiter, sous sa
tranchante serre, enlève un lièvre timide, et le
porte dans son aire; il ne craint plus de perdre sa proie, et
cependant il fixe encore sur elle l'il avide d'un
ravisseur.
Déjà le vaisseau touche aux rives de la
Thrace. Déjà les matelots fatigués sont
descendus sur le rivage. Térée conduit la fille
de Pandion vers une haute tour, au fond d'une forêt
antique et sauvage. Il l'entraîne pâle et
tremblante. Elle craint tout, elle pleure, et demande où
est sa sur. Le barbare l'enferme; et bientôt,
avouant son crime, il triomphe par la violence d'une vierge
qui, seule et sans appui, implore souvent par ses cris et son
père, et sa sur, et les dieux, qui ne l'entendent
pas. Elle tremble et frémit : telle la brebis
timide craint encore lorsqu'un chien courageux vient de
l'arracher, teinte de son sang, à la dent du loup avide.
Telle la colombe, échappée au vautour, palpite en
voyant son aile ensanglantée, et craint encore la serre
cruelle qu'elle vient d'éviter.
[531] Bientôt, revenue à
elle-même, Philomèle arrache ses cheveux, se
meurtrit le sein et, dans son désespoir, tendant les
bras vers Térée, elle s'écrie :
"Barbare ! qu'as-tu fait ? Cruel ! ni les
prières de mon père, ni les larmes qui les
rendirent si touchantes, ni le souvenir de ma sur, ni ma
timide innocence, ni les droits sacrés de l'hymen :
rien n'a pu t'arrêter. Tu as tout violé.
Philomèle est donc la rivale de Progné !
Térée est l'époux des deux
surs ! Ah ! méritais-je cette horrible
destinée ! Perfide ! achève,
arrache-moi la vie. Ce dernier crime manque à ta fureur.
Eh ! que ne l'as-tu commis avant ton exécrable
attentat ! mon ombre serait descendue sans tache chez les
morts. S'il est des dieux vengeurs, s'ils ont vu mon outrage,
si tout n'a pas péri avec mon innocence, tremble, je
serai vengée. Je braverai la honte. Si tu m'en laisses
le pouvoir, je raconterai moi-même tes forfaits; je veux
en épouvanter le monde. Si tu me retiens captive dans
ces forêts, je les ferai retentir dans ces forêts.
J'attendrirai ces rochers témoins de tes fureurs. Je
frapperai le ciel de mes cris, et les dieux, s'il en est qui
l'habitent, les dieux me vengeront !"
[549] Ces reproches, ces menaces agitent le tyran,
et remplissent son âme de rage et de terreur.
Emporté par l'une et l'autre, il tire le glaive qui pend
à son côté; il saisit par les cheveux sa
victime, lui tord les bras, et l'enchaîne. Elle lui tend
la gorge; le glaive brille à ses yeux; elle
espérait la mort. Le monstre saisit et presse entre deux
fers mordants, sa langue, qui essaie encore
l'imprécation et le nom de son père; il la coupe
jusques à la racine; elle tombe, palpite, et murmure sur
la terre sanglante. Telle la queue d'un serpent que le fer a
coupée s'agite, et cherche en mourant à rejoindre
son corps.
[561] Après ce nouvel attentat, le monstre
ose encore (si pourtant il est permis de le croire), il ose,
dans d'horribles embrassements, profaner ce corps qu'il vient
de mutiler. Il se présente ensuite devant Progné,
qui lui demande sa sur. Il verse des larmes trompeuses;
il annonce la mort de Philomèle, et sa feinte douleur
achève de confirmer son récit. La reine
abusée dépouille la pourpre et l'or de ses
habits; elle se couvre de longs voiles de deuil. Elle appelle
en pleurant les mânes de Philomèle autour d'un
vain tombeau, monument de sa douleur. Mais ce n'était
pas ainsi qu'il fallait pleurer les destins de sa soeur.
[571] Le soleil avait parcouru les douze signes qui
partagent l'année. Que faisait Philomèle ?
des gardes l'empêchent de fuir. Les murs de sa prison
sont trop élevés. Sa bouche muette ne peut
révéler sa funeste aventure. Mais enfin sa
douleur profonde la rend industrieuse, et le génie
naît de l'adversité.
L'aiguille mêle sur la toile des fils de pourpre
à des fils blancs; et bientôt par un art nouveau
ce tissu retrace le crime de Térée et le malheur
de sa victime. Philomèle confie cet ouvrage à
l'une de ses femmes, et, par ses gestes, l'invite à le
porter à la reine. L'esclave remplit ce message sans en
connaître l'objet. Progné déroule le tissu
fatal; elle y lit la déplorable aventure de sa
sur. Elle lit, et se tait. Quelles paroles, quels cris
exprimeraient l'horreur dont elle est saisie ! Mais, sans
s'arrêter à verser des larmes inutiles,
prête à tout entreprendre, prête à
tout oser, elle roule d'affreux desseins, et médite en
silence une vengeance terrible.
[587] C'était le temps où les femmes
de la Thrace célébraient les mystères
triétériques. La nuit est consacrée
à ces fêtes de Bacchus. La nuit a
déployé ses voiles. La nuit, le Rhodope retentit
du son aigu des instruments d'airain. La nuit, Progné
sort de son palais. Elle connaît les rites des
orgies; elle prend les armes des Bacchantes. Le pampre couronne
sa tête. À son côté gauche pend une
peau de cerf; elle porte sur son épaule une lance
légère.
Terrible, agitée des fureurs de la vengeance, et
feignant l'inspiration des fureurs de Bacchus, la reine
parcourt les forêts; elle est suivie de ses nombreuses
compagnes. Elle arrive avec elles à la tour qui
renferme Philomèle. Les
échos répètent ses hurlements; elle crie,
Évohé ! brise les portes, enlève sa
sur, la revêt de l'habit des Bacchantes, couvre son
front des lierres consacrés, l'entraîne
épouvantée, et la conduit dans son palais.
[601] L'infortunée a
frémi d'horreur. Tout son sang s'est glacé quand
elle a touché le seuil de ce palais funeste.
Progné la mène dans un lieu retiré; elle
la dépouille des signes mystérieux des orgies, et
débarrasse du lierre son front, qui pâlit de honte
et de douleur. Elle veut l'embrasser. mais Philomèle
n'ose lever les yeux; elle se regarde comme la rivale de sa
sur; et tenant sa tête inclinée vers la
terre, elle veut jurer, elle veut attester les dieux que sa
volonté ne fut point complice de son crime; et au
défaut de la voix, le geste exprime sa pensée.
Progné s'enflamme et s'abandonne aux transports de sa
fureur. Elle blâme les pleurs de Philomèle : "Ce
ne sont pas des pleurs, s'écrie-t-elle, c'est du sang
qu'il s'agit ici de répandre. C'est le fer qu'il faut
saisir, ou tout ce qui peut être plus terrible encore que
le fer. Oui, je suis prête à tous les crimes de la
vengeance. Oui, je porterai la torche dans ce palais, et sous
ses toits embrasés je précipiterai le coupable
Térée; ou j'arracherai à ce tigre et la
langue et les yeux; ou le fer éteindra dans son sang son
détestable amour; ou par mille blessures, je chasserai
de son corps son âme criminelle. Je médite un
grand crime; mais j'ignore encore à quel affreux dessein
s'arrêtera ma vengeance". Elle parlait. Itys en ce moment
vient au-devant de sa mère; et soudain sur tout ce
qu'elle peut, la vue de cet enfant l'éclaire et la
décide. Elle jette sur lui un regard farouche :
"Ah ! que tu ressembles à ton père" !
Elle dit, et se tait. Elle a conçu le crime le plus
affreux : sa fureur concentrée n'en est que plus
terrible.
[624] Cependant, Itys s'approche de sa mère.
Il lève, il tend ses petits bras pour l'embrasser.
Suspendu à son cou, il lui donne de tendres baisers; il
lui prodigue les douces caresses de l'enfance. Sa mère
est attendrie; la colère n'anime plus ses traits; et,
malgré elle, ses yeux se remplissent de larmes. Mais
bientôt elle sent que dans son cur l'amour maternel
va triompher de son ressentiment. Elle détourne ses
regards attendris, et les reporte sur sa sur. Tour
à tour elle regarde Itys et Philomèle :
"Pourquoi, dit-elle, l'un me touche-t-il par ses caresses,
tandis que l'autre, privée de l'organe de la voix, ne
peut se faire entendre ! Il me nomme sa mère,
pourquoi ne peut-elle me nommer sa sur ! Fille de
Pandion ! vois donc quel est ton époux ! songe
au sang qui coule dans tes veines ! la piété
est crime envers un époux tel que le tien".
[636] Soudain, telle qu'aux rives du Gange, une
tigresse emporte un faon timide dans les sombres forêts,
Progné saisit son fils et l'entraîne au fond de
son palais; et tandis que déjà, prévoyant
son sort, il tend des bras suppliants, et s'écrie :
"Ô ma mère ! ô ma mère" !
et cherche à l'embrasser, elle plonge un poignard dans
son cur, sans détourner les yeux. Un seul
coup avait suffi pour ce meurtre exécrable :
cependant Philomèle égorge aussi cette tendre
victime. Une tante, une mère, déchirent ses
membres palpitants, qu'un reste de vie semble animer encore.
Elles en plongent une partie dans des vases d'airain. Elles
placent le reste sur des charbons ardents; et le lieu le plus
retiré du palais est souillé de sang et de
carnage.
[647] Progné fait servir ces mets
exécrables à Térée, à
Térée tranquille et libre de soupçon; et
feignant un banquet sacré, où, selon un usage
antique et révéré dans Athènes, sa
patrie, la reine seule peut être admise auprès de
son époux, elle ordonne, et tous ceux qui sont
présents se retirent. Térée, assis sur le
trône de ses aïeux, se repaît de son propre
sang, et engloutit dans ses entrailles les entrailles de son
fils; et telle est encore son erreur qu'il demande son
fils ! "Faites venir mon fils" ! disait-il à
son épouse. Elle ne peut plus contraindre une barbare
joie, et impatiente de lui annoncer son malheur : "Tu
demandes Itys, dit-elle ! Itys est avec toi". Il regarde,
il cherche autour de lui. Il appelait son fils :
Philomèle, les cheveux épars, de meurtre
dégouttante, s'élance, élève en
l'air la tête d'Itys, et la jette à son,
père. Oh ! qu'elle aurait voulu pouvoir parler en
ce moment, et, par ses discours furieux, exprimer l'affreuse
joie d'une affreuse vengeance !
[661] Le roi de Thrace repousse la table,
s'écrie, et appelle à son secours les terribles
Euménides. Il voudrait de ses flancs entrouverts
arracher ce mets exécrable, cette partie de
lui-même qu'il a dévorée. Il pleure, il
s'appelle lui-même le tombeau de son fils. Bientôt,
le fer à la main, il poursuit les filles de Pandion;
elles semblent voler : elles volent en effet dans les
airs. Philomèle va gémir dans les forêts;
Progné voltige sous les toits; mais elles conservent les
marques de leur crime, et leur plumage est encore
ensanglanté.
Emporté par sa douleur et par sa rage,
Térée est aussi changé en oiseau. C'est la
huppe. Une aigrette surmonte sa tête; son bec, qui
s'allonge, prend la forme d'un dard et sa tête est
armée et menaçante.
Borée (VI, 675-701)
Cependant Pandion ne put se consoler du triste destin de ses
enfants; et longtemps avant les jours de la vieillesse, il
descendit chez les morts.
[677] Le sceptre et le gouvernement d'Athènes
passèrent entre les mains d'Érechthée,
dont le règne fut aussi grand par la justice que
puissant par les armes. Il avait quatre fils et quatre filles;
deux d'entre elles pouvaient se disputer le prix de la
beauté. Aimable Procris, Céphale, petit-fils
d'Éole, était votre heureux époux. Mais
Borée soupira longtemps en vain pour Orithye. L'exemple
de Térée et l'horreur qu'inspiraient les Thraces
étaient un obstacle à son bonheur. Orithye lui
fut refusée tant qu'il se borna à la demander,
tant qu'il employa d'inutiles prières. Voyant enfin
qu'il n'obtenait rien de ses soins respectueux, il s'abandonne
à sa violence, et reprend son fougueux
caractère : "Je l'ai mérité, dit-il.
Pourquoi me suis-je dépouillé des armes qui me
conviennent, la force, la colère, et la violence !
pourquoi suis-je descendu à des prières, dont
l'usage devrait m'être inconnu ! La force est mon
partage : par elle je dissipe les nuages; par elle je
soulève les mers, je déracine le chêne
altier, je durcis les neiges sur la terre, je fais tomber la
grêle qui bat les champs désolés. C'est moi
qui, dans les plaines de l'air, car c'est là le
théâtre de ma fureur, c'est moi qui rencontre mes
frères, et les combats, et lutte avec un tel effort, que
l'éther retentit et tonne de la violence de notre choc,
et que, du sein des nuages qui s'entrouvrent, jaillissent la
foudre et les éclairs. C'est moi qui
pénétrant dans les antres de la terre, et qui
soulevant mon dos dans ses vastes cavernes, par d'immenses
secousses ébranle la terre et les enfers. C'est par de
tels moyens qu'il me fallait prétendre à l'hymen
d'Orithye. Je ne devais point prier Érechthée,
mais employer la force, et lui donner un gendre malgré
lui."
Zétès et Calaïs (VI, 702-721)
C'est en ces termes, ou en d'autres non moins violents, que
s'exprime Borée. Il agite ses ailes, et soudain la terre
est ébranlée, la mer profonde a frémi. Il
déploie sur le sommet des monts sa robe, qui
soulève des torrents de poussière. Il balaie au
loin la terre; et, enveloppé d'un sombre nuage, il
embrasse de ses ailes la tremblante Orithye; il l'enlève
au milieu des airs; et, dans son vol rapide, les feux dont il
brûle deviennent plus ardents.
[708] Le ravisseur ne suspend sa course que
lorsqu'il arrive aux champs de la Thrace, où il a
fixé son empire. C'est dans la Thrace que la fille
d'Érechthée devient épouse et mère.
Elle y donne le jour à deux jumeaux qui réunirent
les ailes de Borée aux attraits de leur mère.
Mais on dit qu'ils ne reçurent point ces ailes en
naissant, et qu'ils en furent privés jusqu'à ce
que l'âge brunit l'or de leurs cheveux, jusqu'à ce
qu'un poil naissant vint altérer la première
fleur de leur teint. Alors, pareils aux oiseaux, leur dos se
couvrit d'un superbe plumage, en même temps que leurs
joues se cotonnèrent d'un léger duvet. Et lorsque
l'enfance eut fait place à la jeunesse, ils
montèrent avec les Argonautes sur le premier vaisseau
qui osa fendre les ondes, et voguant sur des mers inconnues,
ils accompagnèrent Jason à la conquête de
la toison d'or.
Livre Sept
ARGUMENT. Jason
fait la conquête de la Toison d'or.
Médée rajeunit Éson. Pélias
victime de la piété de ses filles et des
artifices de Médée. Médée fait
mourir Créüse, épouse de Jason, et
égorge ses enfants. Épouse
d'Égée, elle veut faire périr
Thésée par le poison. Minos déclare la
guerre aux Athéniens. Description de la peste
d'Égine. Fourmis changées en hommes
appelés Myrmidons. Chien et renard transformés
en rochers. L'Aurore amante de Céphale. Jalousie et
mort funeste de Procris.
Jason et Médée (VII,
1-58)
Déjà le navire qui portait les héros de
la Grèce fendait les mers de Scythie; déjà
les enfants de Borée avaient délivré des
cruelles Harpies le malheureux Phinée, qui, privé
de la clarté des cieux, traînait une vieillesse
importune dans une nuit éternelle; et, vainqueurs sous
Jason de grands et de nombreux travaux, ils voyaient enfin les
eaux rapides du Phase, et touchaient aux rives de Colchos.
[7] Ils demandaient au roi qu'on leur livrât
la toison du bélier que Phryxus laissa dans ses
états; et tandis qu'Aiétès leur fait
connaître les dangers qu'ils auront à surmonter
pour l'obtenir, Médée, sa fille, voit Jason, et
s'enflamme. Elle combat, elle résiste : mais,
voyant enfin que la raison ne peut triompher de son
amour : "Médée, s'écrie-t-elle, c'est
en vain que tu te défends. Je ne sais quel dieu s'oppose
à tes efforts. Le sentiment inconnu que j'éprouve
est ou ce qu'on appelle amour, ou ce qui lui ressemble; car
enfin, pourquoi trouvé-je trop dure la loi que mon
père impose à ces héros ! loi trop
dure en effet. Et d'où vient que je crains pour les
jours d'un étranger que je n'ai vu qu'une fois ?
d'où naît ce grand effroi dont je suis
troublée ? Malheureuse ! repousse, si tu le
peux, étouffe cette flamme qui s'allume dans ton coeur.
Ah ! si je le pouvais, je serais plus tranquille. Mais je
ne sais à quelle force irrésistible
j'obéis malgré moi. Le devoir me retient, et
l'amour m'entraîne. Je vois le parti le plus sage, je
l'approuve, et je suis le plus mauvais. Eh ! quoi,
née du sang des rois, tu brûles pour un
étranger ! tu veux suivre un époux dans un
monde qui t'est inconnu! Mais les états de ton
père ne peuvent-ils t'offrir un objet digne de ton
amour ? Que Jason vive, ou qu'il meure, que
t'importe ! C'est aux dieux d'ordonner de son sort. Qu'il
vive toutefois ! Sans aimer Jason, je puis former ce
vu. Car enfin, quel crime a-t-il commis ? Où
donc est le barbare que ne pourraient émouvoir et sa
jeunesse, et sa naissance, et sa vertu ? et n'eût-il
pour lui que sa beauté, sa beauté suffirait pour
intéresser et plaire; et, je l'avouerai, je n'ai pu me
défendre contre sa beauté !
[29] Mais si je ne viens à son secours, il
sera étouffé par les flammes que vomissent les
taureaux; ou il deviendra la proie du terrible dragon; ou s'il
le dompte, il succombera sous les traits homicides des
guerriers que la terre enfantera. Et je le souffrirais !
Une tigresse m'aurait donc portée dans ses flancs !
j'aurais donc un cur plus dur que le bronze et les
rochers ! Il ne me resterait qu'à souiller mes yeux
du spectacle de son trépas; faudrait-il encore que
j'excitasse contre lui ces taureaux indomptables, ces terribles
enfants de la terre, et ce dragon que jamais n'atteignit le
sommeil ? Que les dieux réservent à Jason un
destin plus prospère ! Mais ce n'est pas aux dieux
que je dois le demander : c'est de moi que Jason doit
l'attendre. Eh ! quoi, trahirais-je ainsi celui qui m'a
donné le jour ! et cet étranger, que je
connais à peine, sauvé par mon secours,
s'éloignerait sans moi de ces rivages; il deviendrait
l'époux d'une autre que moi; et moi,
Médée, je resterais ici abandonnée
à ma douleur ! Ah ! s'il était capable
de cette lâche perfidie; s'il pouvait me
préférer une autre femme, qu'il périsse,
l'ingrat ! Mais non, cette noblesse, cette beauté,
ces grâces qui brillent en lui, tout m'assure qu'il ne
peut être un perfide, et qu'il n'oubliera point mes
bienfaits. D'ailleurs avant de le servir j'exigerai qu'il me
donne sa foi, et les dieux seront témoins et garants de
ses serments. Bannis donc, Médée, une crainte
frivole, et, sans différer davantage,
hâte-toi : Jason tiendra tout de tes mains. Des
nuds solennels l'uniront à toi pour toujours. Le
nom de sa libératrice sera désormais immortel; et
les mères des héros qui l'accompagnent le
célébreront dans toute la Grèce.
[51] "Ainsi donc je vais quitter et ma sur, et
mon frère, et mon père, et mes dieux, et la terre
où je suis née ! Mais qu'est-ce que
j'abandonne ? mon père est inhumain; cette terre
est barbare; mon frère est encore au berceau; ma
sur me favorise par ses vux, et j'obéis au
plus puissant des dieux, que je porte en mon sein. Je fais donc
une perte légère, et je suis de grandes
destinées. J'acquiers la gloire de sauver l'élite
de la Grèce. Je vais voir des climats plus heureux, des
villes dont la renommée est venue jusqu'en ces lieux,
des murs nouvelles, des arts, et des peuples nouveaux. Je
posséderai enfin ce fils d'Éson, que je
préfère à ce que l'univers a de plus
précieux. Heureuse avec cet époux, et
chère aux dieux, dont j'égalerai la gloire, mon
orgueil s'élèvera jusqu'aux cieux. Je sais que la
mer est couverte d'écueils, dangereux; que Carybde,
toujours redoutable aux nautoniers, engloutit, autour d'eux, et
revomit l'onde tournoyante; que l'avide Scylla a ses flancs
ceints de chiens dévorants dont l'affreux aboiement
retentit au loin sur les mers de Sicile. Mais, unie au
héros que j'aime, et reposant sur son sein, je
traverserai les vastes mers sans effroi. Et que pourrais-je
redouter dans ses bras ? ou, si je dois craindre, ce ne
sera que pour mon époux. Ton époux !
Eh ! quoi, Médée, tu lui donnes ce
nom ! ainsi tu couvres ta faiblesse du nom sacré de
l'hymen ! Ah ! vois combien est horrible ce que tu
médites, et fuis le crime, tandis qu'il en est
temps."
[72] Elle dit : le devoir, la
piété, la pudeur, se présentent à
son esprit agité; et, déjà
désarmé, l'amour semblait prêt à
s'éloigner. Elle allait aux autels antiques que la
terrible Hécate, sa mère, cache dans la
secrète horreur d'un bois solitaire. Elle sentait se
ralentir le feu qui la consume; et la raison reprenait son
empire: elle voit le fils d'Éson, et sa flamme se
rallume. Une subite rougeur anime ses traits; une subite
pâleur les décolore. Ainsi qu'une
légère étincelle, cachée sous la
cendre, se ranime à l'haleine des vents, croît,
s'étend, et forme bientôt un vaste embrasement;
ainsi l'amour affaibli dans son cur reprend une nouvelle
force à l'aspect du héros.
Et par hasard en ce jour la beauté de Jason
paraissait relevée d'un nouvel éclat; elle
semblait excuser son amante. Médée fixe les yeux
sur lui, comme si elle le voyait pour la première fois.
Dans son égarement, ce n'est plus un mortel qu'elle
croit voir; elle ne peut se lasser de l'admirer. Mais quand
Jason commence à lui parler, quand il prend sa main,
qu'il implore son secours, d'une voix tendre et suppliante, et
qu'il promet en même temps et son cur et sa foi,
les yeux de Médée se remplissent de larmes.
[92] "Je sais, dit-elle, ce que je devrais faire. Ce
n'est pas mon ignorance qui m'égare, c'est mon amour.
Vous serez sauvé par mes soins. Mais lorsque vous aurez
triomphé, songez à garder vos serments". Le
héros jure par Hécate, adorée dans ce bois
sous trois formes différentes. Il atteste le Soleil, qui
voit tout et qui donna le jour au prince qu'il choisit pour son
beau-père. Il jure enfin par sa fortune et par tous les
dangers auxquels il vient de s'exposer. Son amante le croit;
elle lui donne des herbes enchantées; il apprend l'usage
qu'il en doit faire; et, rempli de joie, il va rejoindre les
compagnons de ses travaux.
Déjà l'Aurore avait fait pâlir les
astres de la nuit. Le peuple de Colchos accourt vers le champ
consacré au dieu Mars; il se place sur les collines qui
le dominent. Couvert d'une robe de pourpre, et portant un
sceptre d'ivoire, le roi s'assied au milieu de sa cour.
[103] Alors se précipitent sur l'arène
les taureaux aux pieds d'airain. Ils vomissent, en longs
tourbillons, la flamme par leurs naseaux. L'herbe que touche
leur haleine s'embrase. Comme on entend les feux ardents
gronder dans la fournaise; comme la chaux, par l'onde
arrosée, se dissout, et bouillonne, et frémit,
les taureaux roulent les feux enfermés dans leurs
flancs, et les font mugir dans leurs gosiers brûlants.
Cependant le fils d'Éson marche contre eux avec audace.
Soudain ils lui présentent et leurs fronts terribles, et
leurs cornes armées de fer. Ils frappent du pied la
terre, et remplissent les airs de poudre, de fumée, et
d'affreux mugissements.
[115] Tous les Grecs ont frémi. Le
héros s'avance. Il ne sent point des taureaux la
brûlante haleine; tant les herbes qu'il reçut ont
des charmes puissants ! Il flatte d'une main hardie leurs
fanons pendants. Il les soumet au joug, il les presse, il les
guide, et plonge le soc dans un champ que le fer n'a jamais
sillonné. Le peuple admire ce prodige. Les compagnons du
héros, par des cris de joie, excitent son courage. Jason
prend alors les dents du dragon de Mars dans un casque
d'airain; il les sème dans les sillons qu'il vient
d'ouvrir. Ces terribles semences sont imprégnées
d'un venin puissant. La terre les amollit. Elles croissent,
s'étendent, et forment une moisson d'hommes nouveaux.
Comme l'enfant renfermé dans le sein de sa mère,
s'y développe par degrés, et ne vient au monde
qu'après avoir reçu la forme qui lui convient;
ces semences confiées à la terre ne sortent de
son sein fécond que lorsqu'elles ont pris une figure
humaine. Mais, ô prodige encore plus grand ! ces
hommes secouent avec fierté les armes qui sont
nées avec eux.
[131] À l'aspect de leurs dards
tournés contre le fils d'Éson, les Grecs perdent
courage, et sont consternés. Médée
elle-même, qui a travaillé à la
sûreté du héros, frémit en le voyant
seul attaqué par tant d'ennemis. Elle pâlit, ses
genoux fléchissent, son sang refroidi s'arrête
dans ses veines; et craignant que les sucs enchantés
dont elle arma Jason n'aient pas assez de pouvoir, elle
prononce des paroles magiques, elle appelle à son
secours tous les secrets de son art. Jason lance un
caillou pesant au milieu des guerriers. Ainsi soudain il
détourne contre eux-mêmes les combats et la mort
dont ils le menaçaient; soudain ces frères
belliqueux, enfants de la Terre, s'attaquent, se
détruisent, et périssent victimes de leurs
propres fureurs. Les Grecs célèbrent à
grands cris la victoire de leur chef. Ils s'empressent autour
de lui; ils le serrent dans leurs bras. Et toi aussi,
Médée, tu voudrais embrasser le vainqueur; la
pudeur te retient : le vainqueur t'eût
embrassée lui-même. Mais si le soin de ta
renommée t'arrête, tu te réjouis du moins
en secret, et ce sentiment t'est permis. Tu t'applaudis de tes
enchantements; tu rends grâces aux dieux qui les ont fait
naître à ta voix.
[149] Jason devait encore, par les herbes
enchantées, assoupir le dragon vigilant, à la
tête écaillée, aux dents de fer, à
la langue aux triples dards, monstre horrible qui garde la
toison. Le héros verse sur lui des sucs qui ont la
même vertu que les eaux du Léthé. Trois
fois il prononce des mots assoupissants, qui pourraient apaiser
les flots tumultueux des mers, et suspendre les fleuves dans
leur cours. Un sommeil jusqu'alors inconnu charge les yeux du
monstre, et le héros enlève la toison. Fier de sa
conquête, et plus encore de celle dont elle est le
bienfait, il remonte sur son vaisseau, et arrive avec son
épouse dans les ports d'Iolchos.
Éson (VII, 159-296)
Les mères des Argonautes, les vieillards dont ils
sont les enfants, s'empressent aux autels des dieux pour
célébrer leur retour. L'encens fume sur les feux
sacrés. On immole les victimes aux cornes dorées;
mais, courbé, sous le fardeau des ans, et
déjà penché vers le tombeau, Éson
seul ne peut prendre part à la joie publique :
"Ô vous, dit Jason, chère épouse, à
qui je dois la vie; quoique vous ayez tout fait pour moi;
quoique vos bienfaits surpassent tout ce que les mortels
peuvent croire, daignez encore, s'il est au pouvoir de votre
art, et que ne peut votre art ! daignez retrancher
quelques ans de ma vie, et les ajouter aux ans de mon
père". À ces mots, des larmes coulent de ses
yeux. Témoin de sa piété filiale,
Médée en est émue. Elle se rappelle le
vieil Aiétès, son père, qu'elle a
quitté avec des sentiments bien différents. Mais
elle dissimule son émotion : "Ah ! cher
époux, répond-elle, ce que ta piété
me demande est un crime. Pourrais-je prolonger la vie d'un
mortel aux dépens de tes jours ! Hécate m'en
préserve. Ta prière est injuste. Mais j'essaierai
de te faire un don plus grand que celui que tu désires.
Si la triple déesse me seconde, et si par sa
présence elle favorise les opérations
mystérieuses de mon art, je rajeunirai le vieil
Éson, sans abréger le cours de tes
années".
[179] Trois nuits devaient s'écouler encore
avant que la lune eût pleinement de son disque arrondi
les contours. Dès que, brillant de tout son
éclat, elle montre tout entier son corps à la
terre, Médée sort de son palais, la robe
flottante, un pied nu, les cheveux épars sur ses
épaules nues. Seule et sans témoin, elle porte
ses pas incertains dans l'ombre et le silence de la nuit. Tout
est dans un plein repos, et l'homme, et l'habitant de l'air, et
l'hôte des forêts. Le serpent assoupi rampe sans
bruit sur la terre. Le feuillage est immobile. L'air humide se
tait. Seuls, les astres semblent veiller dans l'univers.
Médée lève les bras vers la voûte
étoilée. Elle tourne en cercle trois fois. Trois
fois de l'eau d'un fleuve elle arrose ses cheveux. Elle jette
trois cris affreux dans les airs, et pliant un genoux sur la
terre, elle dit :
[192] "Ô nuit, fidèle à mes
secrets; étoiles au front d'or, qui, avec la lune,
succédez aux feux du jour; et toi, triple Hécate,
témoin et protectrice de mes enchantements; et vous,
charmes puissants; arts magiques; terre, qui produis des
plantes dont le pouvoir est si grand; air léger, vents,
montagnes, fleuves, lacs profonds, dieux des bois, dieux de
l'antique nuit, je vous invoque : venez tous à mon
secours ! Par vous, quand je commande,
remontent vers leurs sources les fleuves étonnés;
par vous, je brise, ou j'excite le courroux des mers; je
dissipe ou je rassemble les nuages; je chasse ou j'appelle les
vents. Mes enchantements font périr les serpents,
ébranlent les forêts et les rochers,
déracinent les arbres attachés à la terre.
À ma voix, les montagnes s'agitent, la terre mugit, les
mânes sortent de leurs monuments; et toi, lune, quoique
le bruit de l'airain diminue tes travaux, je te force à
descendre jusqu'à moi; à ma voix pâlissent
et le char enflammé du Soleil mon aïeul, et le char
vermeil de l'Aurore. Par vous, j'ai amorti les flammes que
vomissent les taureaux; par vous, je les ai domptés et
soumis au joug : ils ont frémi de sillonner la
terre; par vous, les guerriers nés du serpent se sont
détruits avec leurs propres armes; par vous j'ai assoupi
ce dragon, de la toison gardien infatigable; et la Grèce
a reçu cette riche dépouille conquise par mes
soins.
Maintenant j'ai besoin de ces sucs puissants par lesquels
l'homme, dans sa vieillesse, se renouvelle, et revient à
la fleur de ses ans. Je les obtiendrai sans doute; car les
astres ne brillent pas en vain de tant d'éclat; car ce
n'est pas en vain que ce char, traîné par des
dragons ailés, est descendu vers moi".
[219] En effet, ce char était descendu des
plaines de l'éther. Elle y monte; et, caressant de la
main le cou terrible des dragons, elle agite les rênes
légères, s'élève dans les airs,
plane sur la Thessalie, sur le Tempé; et vers les monts
qui couronnent ces contrées, elle abaisse son char.
Elle cherche les plantes que produisent
l'Ossa et le haut Pélion, l'Othrys et le Pinde, et
l'Olympe qui porte son front dans les nuages. Elle arrache
plusieurs de ces végétaux avec leurs racines;
elle en coupe d'autres avec une faux d'airain; elle en
moissonne un grand nombre sur les rives de l'Apidane et de
l'Amphryse; elle visite celles de l'Énipée, et
les ondes du Pénée, et les bords du Sperchius.
Elle en trouve dans les joncs aigus qui bordent le
Bébé. Elle en cueille enfin auprès de
l'Anthédon, qui n'était pas encore
célèbre par la métamorphose de
Glaucus.
[234] Déjà neuf jours se sont
écoulés; déjà la nuit couvre de son
ombre la terre pour la neuvième fois, depuis que
Médée, portée sur son char
traîné par des dragons ailés, a parcouru la
Thessalie: elle revient, et déjà les dragons ont
dépouillé leur vieille écaille, rajeunis
par la seule odeur des végétaux qu'elle a
cueillis.
Elle s'arrête et descend devant la porte du palais
d'Éson. Elle ne veut d'autre toit que le ciel. Elle
évite les profanes regards des mortels. Elle
élève deux autels de gazon, l'un à droite
pour Hécate, l'autre à gauche pour
Hébé; elle les entoure de verveine et d'agrestes
rameaux. Elle ouvre la terre, elle y creuse deux bassins, et
plongeant le couteau dans la gorge d'une brebis noire, elle
épanche son sang dans les deux fosses, répand
dans l'une une coupe de vin, dans l'autre une coupe de lait
chaud; et, prononçant quelques paroles magiques, elle
invoque les dieux de la terre; elle conjure le roi des
pâles ombres, et Proserpine son épouse, de ne pas
hâter pour Éson le ciseau de la Parque
homicide.
[251] Quand elle eut apaisé les sombres
déités par de longues prières, elle
ordonne qu'on apporte le corps d'Éson auprès des
magiques autels; et, l'ayant plongé par ses
enchantements dans un sommeil profond, qui ressemble à
la mort, elle le couche sur les végétaux qu'elle
vient d'étendre sur la terre. Elle commande ensuite
à Jason et aux esclaves de se retirer, et
d'éloigner leurs yeux profanes des mystères
qu'elle va commencer. Ils obéissent.
Médée, les cheveux épars, et telle qu'une
bacchante, tourne autour des autels où brille un feu
sacré. Elle plonge des brandons dans le sang de la
victime, et les allume tout sanglants au foyer des autels. Elle
purifie le vieillard, trois fois par le feu, trois fois par
l'onde, et trois fois par le soufre.
[262] Cependant les herbes fermentent dans un vase
d'airain, qui bouillonne et blanchit d'écume. C'est
là qu'elle fait dissoudre les racines, les semences, les
fleurs, et les sucs puissants qu'elle a cueillis dans les
vallons d'Hémonie. Elle jette encore dans le vase ardent
des pierres qu'elle apporta des premières régions
de l'orient; des sables que les flots de l'Océan ont
lavés sur ses rivages; elle ajoute à ce
mélange les humides influences de la lune qu'elle a
recueillies pendant la nuit, les ailes hideuses et les chairs
d'une strige, les entrailles d'un
de ces loups qui, dépouillant leur forme farouche,
prennent quelquefois d'un homme et la forme et la voix; la peau
légère et écaillée d'un serpent des
eaux du Cynips, le foie d'un cerf déjà vieux, et
la tête d'une corneille que neuf siècles avaient
blanchie.
Après avoir rassemblé dans l'airain toutes ces
matières magiques, et mille autres qui sont inconnues,
elle les mêle avec une branche d'olivier sèche et
nue; et, tandis qu'elle fait remonter à la surface tout
ce qui est dans le fond du vase bouillant, l'olivier aride y
verdit, s'y couvre de feuilles, et en sort d'olives
chargé : et partout où la violence du feu
fait jaillir de l'airain et tomber sur la terre l'écume
et les gouttes brûlantes, l'herbe desséchée
se ranime; les fleurs et le gazon étalent la parure du
printemps.
[285] À la vue de ce prodige,
Médée ouvre avec une épée la gorge
du vieillard. Elle en fait sortir tout le sang qui coulait dans
ses veines, et le remplace par ces sucs merveilleux
qu'Éson reçoit par sa bouche ou par sa blessure.
Sa barbe, ses cheveux que les ans ont blanchis, se noircissent
soudain. Sa maigreur disparaît. Sa pâleur et ses
rides s'effacent. Un nouveau sang coule dans ses veines. Il a
repris sa force, sa beauté, et il s'étonne de se
retrouver tel qu'il était avant d'avoir atteint son
huitième lustre.
Bacchus, du haut de l'Olympe, a vu ce prodige. Il veut que
Médée rajeunisse par le même moyen les
Nymphes de Nysa qui prirent soin de son enfance, et pour elles
il demande cette faveur.
Pélias (VII, 297-349)
Mais il faut que l'art de Médée serve à
sa perfidie. Elle feint une colère implacable contre
Jason, et, fuyant loin de lui, elle vient implorer un asile au
palais de Pélias. Ce prince était accablé
sous le poids des années. Médée est
reçue par ses filles; et bientôt, gagnant leur
tendresse par sa fausse amitié, elle leur raconte tout
ce qu'elle a fait pour Jason. Elle dit le rajeunissement
d'Éson, et s'arrête longtemps, et comme à
dessein, sur ce prodige. Alors les filles de Pélias
conçoivent l'espérance de voir refleurir la
jeunesse de leur père. Elles invoquent ce bienfait de
Médée. Elles ne mettent point de bornes à
leur reconnaissance.
[307] Médée se tait pendant quelques
moments. Elle paraît hésiter; et, par cette feinte
irrésolution, tient en suspens leurs esprits inquiets.
Elle promet enfin : "Mais, dit-elle, je prétends
justifier votre confiance. Donnez-moi le plus vieux des
béliers qui marchent à la tête de vos
troupeaux, et que par mon art il devienne à vos yeux un
jeune agneau".
Soudain on amène un bélier que l'âge a
rendu caduc et languissant, et dont les cornes se recourbent en
cercle autour de son front décharné.
Médée ouvre sa gorge défaillante avec un
couteau qu'elle retire à peine rougi d'un reste de sang.
Elle coupe en pièces le bélier, et plonge ses
membres palpitants dans un vase d'airain, où fermentent
des sucs puissants. Aussitôt les membres du bélier
diminuent, ses cornes tombent, et avec elles ses vieux ans
disparaissent. Bientôt on entend dans le fond de l'airain
un tendre bêlement; bientôt aux yeux des surs
étonnées il en sort un agneau qui fuit d'un pas
léger, bondit, et cherche la mamelle. Les filles de
Pélias admirent. Elles sont convaincues que
Médée peut tenir tout ce qu'elle a promis. Elles
redoublent alors et leurs instances et leurs
prières.
[324] Déjà le Soleil avait trois fois
rafraîchi ses coursiers dans les mers d'Ibérie. La
nuit avait rallumé ses flambeaux radieux, lorsque la
fille perfide d'Aiétès met sur le brasier un vase
rempli d'eau pure et d'herbes sans vertu. Aux magiques accents
de sa voix, et par ses enchantements, un sommeil profond, image
du trépas, s'empare de Pélias et de la garde du
palais. Elle ordonne, et les filles du roi entrent avec elle
dans l'appartement de leur père, et se rangent autour de
son lit : "Eh bien ! dit-elle, âmes faibles,
qui vous arrête maintenant ? Armez-vous de
poignards; épuisez les veines de ce vieillard, afin
qu'un sang plus jeune vienne remplacer son vieux sang. Vous
tenez en vos mains son âge et sa vie. Si la
piété vous anime, si vous n'avez pas conçu
des espérances vaines, secourez votre père. Que
le fer attaque et chasse sa vieillesse; que le fer ouvre un
passage à son sang refroidi".
À ces mots, les filles de Pélias deviennent
par piété impies, et la crainte du crime les rend
criminelles. Nulle d'elles cependant n'ose regarder où
elle porte ses coups. Toutes détournent les yeux, et
frappent au hasard.
[343] Pélias se réveille tout
sanglant; percé de coups, il se soulève sur son
lit; il voulait se sauver, et tendant ses bras affaiblis, au
milieu de tant de poignards : "O mes filles, dit-il, que
faites-vous, et quelle fureur vous arme ainsi contre les jours
de votre père" ? Ces mots ont glacé leur
courage, et suspendent leurs bras. Il allait poursuivre,
lorsque Médée l'achève, le déchire,
et le plonge dans l'airain bouillonnant.
Fuite de Médée (VII, 350-403)
Alors elle part, elle s'éloigne promptement,
enlevée par ses dragons ailés; et c'est ainsi
qu'elle échappe au châtiment qu'elle a
mérité. Elle fuit, et vole sur le Pélion
qu'ombragent les forêts, et qu'habita le Centaure fils de
Philyra; sur l'Othrys, et sur les lieux rendus
célèbres par l'aventure de l'antique
Cérambus. Dans le temps que la terre était
engloutie sous les flots, Cérambus, transformé
par les nymphes en oiseau, s'enleva dans les airs, et
échappa au déluge de Deucalion.
[357] Médée laisse sur sa gauche
Pitane, ville d'Éolie, où l'on voit le long
simulacre du serpent qu'Apollon changea en rocher; et les
forêts d'Ida, où Bacchus cacha, sous la forme d'un
cerf, le jeune taureau que son fils avait dérobé;
et les champs où le père de Corythe repose sous
un sable léger; et les plaines que Méra fit
retentir de ses nouveaux abois; et la ville de Cos, où
régna Eurypylus, et dont les femmes virent leurs fronts
s'armer de cornes menaçantes, lorsque le troupeau
d'Hercule s'en éloigna; et Rhodes, à
Phébus consacrée; et Ialysus, habitée par
les Telchines, qui infectaient tout par leurs regards immondes,
et que Jupiter revêtit d'écailles, et plongea dans
les mers; et l'île de Céos, et les murs de
Carthée, où le vieil Alcidamas s'étonna de
voir une douce colombe éclose de sa fille.
Plus loin, Médée voit le lac d'Hyrié,
et Tempé, où venait de naître un cygne
merveilleux. Phyllius, pour plaire au jeune fils
d'Hyrié, lui avait fait présent de plusieurs
oiseaux, et d'un lion dont il avait dompté la furie. Un
taureau puissant qu'il venait de combattre était devenu
sa conquête. Le fils d'Hyrié le désire et
le demande; mais, irrité de voir son amitié tant
de fois méprisée, Phyllius le refuse : "Tu
voudras me l'avoir donné", dit le fils d'Hyrié,
que ce refus indigne; et il se précipite du haut d'un
rocher. On crut qu'il allait périr dans sa chute; mais,
nouveau cygne, sur des ailes argentées il se soutenait
dans les airs. Sa mère ignore que les dieux l'ont
conservé; elle fond en larmes, et forme le lac qui porte
son nom.
[382] Médée reconnaît ensuite la
ville de Pleuron, où la fille d'Ophis se montra fuyant,
sur de tremblantes ailes, la mort que lui préparaient
ses enfants. Elle aperçoit les champs de Calaurie,
consacrés à Latone, et dont le roi et son
épouse ont été changés en
alcyons.
Elle voit à sa droite Cyllène, où
Ménéphron devait commettre un inceste odieux; et,
loin de Cyllène, les lieux où Céphise
pleure le destin de son petit-fils, par Apollon en
phoque transformé; et le palais où le triste
Eumelus gémit sur sa fille changée en oiseau.
Médée arrive enfin aux remparts de Corinthe,
voisins de la source de Pirène. C'est là que,
suivant une tradition antique, dans les premiers âges du
monde, les premiers hommes sont éclos des plantes
spongieuses qu'engendrent la pluie et l'humidité.
Quand la nouvelle épouse de l'infidèle Jason
eut revêtu la robe empoisonnée; quand les deux
mers que l'isthme divise eurent vu brûler le palais de
Créon, Médée, mère impitoyable,
achève son horrible vengeance, et plonge un glaive impie
dans le coeur de ses enfants; et se dérobant à la
fureur de Jason, elle remonte sur son char, presse le vol de
ses dragons, et descend sur les remparts d'Athènes.
Cette ville vous vit aussi fendre les airs, vous, juste
Phinée; vous, vieux Périphas; vous aussi,
petite-fille de Polypémon.
Thésée (VII, 404-452)
Égée reçoit Médée dans sa
cour. Déjà cette faiblesse le condamne. Mais, non
content de lui donner un asile, il s'unit avec elle par les
nuds de l'hymen. Thésée venait d'arriver
dans Athènes. Son bras avait purgé l'isthme des
brigands qui l'infestaient. Il ignorait son illustre origine.
Médée conspire contre les jours de ce
héros. Elle prépare l'aconit qu'elle avait
elle-même jadis apporté de Scythie, et qu'on dit
être né de l'écume vomie par le chien des
Enfers. Il est dans cette contrée une caverne dont
l'entrée ténébreuse conduit à
l'empire des morts. C'est par là qu'Hercule traîna
l'affreux Cerbère attaché par des chaînes
de diamant. Le monstre détournant ses yeux farouches,
repoussait, la lumière et l'éclat du soleil.
Tandis qu'il résistait en vain, irrité par sa
rage, et de trois aboiements épouvantant les airs, il
répandit son écume sur la terre. On dit qu'elle
s'épaissit, et que, nourrie et fécondée
par un sol fertile, elle devint le germe d'une plante, poison
terrible que les habitants des campagnes appellent aconit,
parce qu'elle croît sur les rochers, et qu'elle y vit
longtemps. Trompé par les artifices de son
épouse, Égée avait déjà
présenté ce poison à son fils, comme
à son ennemi. Thésée, sans
défiance, tenait déjà la coupe fatale,
lorsque jetant les yeux sur l'ivoire qui garnit son
épée, Égée reconnaît son
fils, écarte de sa bouche le funeste breuvage; et
Médée n'échappe à la mort qu'en
disparaissant dans un nuage obscur formé par ses
enchantements.
[425] Au milieu de sa joie, Égée, en
retrouvant son fils, frémit encore de s'être vu
près de le perdre par un crime. Il allume les feux sur
les autels; il prodigue ses offrandes aux dieux. La hache des
sacrifices immole des taureaux dont les cornes sont
ornées de bandelettes sacrées. Jamais jour dans
Athènes ne fut célébré avec plus de
pompe et d'éclat. Les grands et le peuple se
mêlent ensemble aux festins. Le vin les échauffe,
les inspire, et ils chantent ainsi les louanges du
héros : "Magnanime Thésée, le taureau
des Crétois, qui désolait les plaines de
Marathon, est tombé sous tes coups. Si le laboureur
cultive en paix les champs de Cromyon, il le doit à ton
courage, et c'est un de tes bienfaits. Les campagnes
d'Épidaure ont vu succomber sous l'effort de ton bras ce
géant, enfant de Vulcain, qu'armait une massue. Par toi,
le cruel Procuste a cessé d'effrayer les champs
qu'arrose le Céphise.
"Par toi Éleusis a été
délivrée du farouche Cercyon. Tu purgeas l'isthme
du brigand Sinis, qui faisait de sa force extraordinaire un
usage si cruel. Il pouvait courber les plus gros arbres
jusqu'à terre; il y attachait ses victimes, et les
arbres, en se redressant, déchiraient leurs membres dans
les airs.
[443] "Par toi, la mort de Sciron a rendu libre au
voyageur le chemin de Mégare. La terre a rejeté
ses ossements; la mer les a revomis de son sein, et, longtemps
dispersés, ils se sont durcis en rochers qui portent son
nom. Si nous comptons enfin tes années et tes exploits,
tes exploits surpassent tes années. C'est pour toi,
héros magnanime, que nous faisons des vux publics;
et c'est en ton honneur que ce banquet est
préparé". Le palais d'Égée
retentissait des vux et des acclamations du peuple; et
partout dans Athènes on se livre à
l'allégresse et à ses transports.
Éaque (VII, 453-522)
Mais il n'est point sur la terre de bonheur parfait, et
toujours quelque peine vient se mêler à nos
plaisirs. Tandis qu'Égée s'abandonne à la
joie d'avoir retrouvé son fils, Minos le menace; et
déjà redoutable par ses vaisseaux et par ses
soldats, il l'est encore davantage par sa douleur. C'est la
douleur d'un père justement irrité. Il veut par
la guerre venger sur les Athéniens la mort de son fils
Androgée.
[459] Cependant, avant de l'entreprendre, il cherche
des secours et des alliés. Sur une flotte
légère, il va de rivage en rivage; il aborde dans
tous les ports qui lui sont ouverts. Il engage dans sa querelle
l'île d'Anaphé par des promesses, et celle
d'Astypalée par la crainte de ses armes. Pour lui se
déclarent la plate Myconos, Cimolus
aux champs pierreux, la florissante Cythnus, et Scyros, et
Sériphos, et Paros, célèbre par ses
marbres; et Sithone, que, dans son avarice impie, Arné
vendit à ses ennemis. Arné est maintenant un
oiseau; et changée en corneille, aux pieds noirs, aux
plumes noires, elle aime encore l'or.
Mais Oliaros, Didymes, Ténos, Andros, et Gyaros, et
Péparèthos, fertile en oliviers, refusent leurs
secours à Minos. Ce prince, tournant à gauche,
aborde dans les états d'Éaque. On appelait
autrefois ce pays Énopie; mais Éaque lui donna le
nom d'Égine, qui était celui de sa
mère.
[475] Le peuple accourt en foule, et veut
connaître un prince que la renommée a rendu si
célèbre. À sa rencontre s'avancent les
fils du roi, Télamon, Pélée, et Phocus le
plus jeune des trois. Éaque lui-même les suit d'un
pas tardif, appesanti par l'âge. Il prévient le
roi de Crète, et demande quel sujet l'amène en
ses états. Alors Minos se rappelle son deuil, il
soupire; et ce maître de cent peuples divers
répond en ces mots : "Unissez vos armes aux
miennes; déclarez-vous pour un père
affligé; secondez ma pieuse vengeance. Je demande que
vous consoliez des mânes affligés".
"Ce que vous demandez, reprend le petit-fils d'Asopus, n'est
pas en mon pouvoir. Athènes n'a point de plus
fidèle alliée qu'Égine; et cette alliance
est inviolable et sacrée".
[487] "Elle vous coûtera cher", s'écrie
Minos. Il part, et la colère anime ses traits. Mais il
pense qu'il lui est plus utile en ce moment d'annoncer que de
faire la guerre, et il craint d'exposer avant le temps ses
forces contre le roi d'Égine.
On distinguait encore du rivage les pavillons
crétois, lorsque, voguant à pleines voiles, entre
dans le port un navire qui porte Céphale, et avec lui
les vux et les demandes des Athéniens. Depuis
longtemps les Éacides n'avaient vu ce prince, mais ils
le reconnaissent, lui tendent la main, et le conduisent au
palais de leur père. Céphale, dont le front se
pare encore des attraits de la jeunesse, s'avance tenant
à la main un rameau d'olivier. A ses côtés,
plus jeunes que lui, marchent les fils de Pallas, Clyton et
Butès. Admis près d'Éaque, les
envoyés d'Athènes exposent l'ordre qui les
amène. Céphale réclame les secours que sa
patrie a droit d'attendre d'un allié fidèle. Il
rappelle la foi des antiques traités; il termine son
discours en annonçant que Minos prétend à
l'empire de toute la Grèce, et menace sa
liberté.
[505] Après avoir développé
avec éloquence tous les motifs de sa mission, il se
tait. Éaque, s'appuyant de la main gauche sur son
sceptre : "Athéniens, dit-il, prenez, et ne
demandez pas. Toutes les forces de mon empire sont à
vous : conduisez-les; et, s'il le faut, qu'elles marchent
toutes sur vos pas. Grâce aux dieux immortels, j'ai assez
de troupes pour défendre mes états, et pour
secourir mes alliés. Mes états sont florissants;
et je ne pourrais excuser mon refus sur le malheur des
temps".
Puisse, répond Céphale, ce bonheur toujours
durer ! puissiez-vous voir augmenter sans cesse le nombre
de vos sujets ! C'est avec joie que j'ai vu courir sur mon
passage une jeunesse si brillante, et qui paraît d'un
âge égal. Mais je cherche en vain dans votre ville
ces fameux guerriers que j'y vis autrefois".
[517] À ces mots, Éaque soupire, et
d'une voix que la douleur altère, il répond en
ces mots : "À de grands malheurs a
succédé un état plus prospère. Que
ne puis-je vous dire tout le mal, tout le bien que le Destin
m'a fait ! J'en abrégerai le récit fait sans
art, pour ne pas vous fatiguer par de trop longs
détails. Ces guerriers dont le souvenir se retrace
à votre mémoire, ne sont plus, et la terre couvre
leurs ossements. Avec eux, en même temps, ont péri
presque tous mes sujets.
La peste d'Égine (VII, 523-613)
Junon, irritée contre cette terre, qui porte le nom
de sa rivale, envoya une peste cruelle qui la désola.
Tant que ce mal nous parut naturel, et que la cause en fut
cachée, on employa l'art pour le combattre. Mais la
violence de ce fléau désastreux surpassait tous
les secours, et tous les secours furent vains.
[528] D'abord, le ciel rassembla sur nos têtes
des nuages épais et obscurs, qui recelaient dans leur
sein des feux contagieux. Quatre fois l'inconstante
courrière des nuits, réunissant les pointes de
son croissant, avait rempli son cercle, et quatre fois elle
avait rétréci sa surface argentée, tandis
que la brûlante haleine de l'Auster n'avait cessé
de souffler sur la terre des poisons dévorants. Les lacs
et les fontaines en sont infectés. On voit par milliers
les serpents ramper dans nos champs abandonnés, et
souiller les sources de leur venin. Les premiers feux de la
contagion attaquent les chiens, les oiseaux, les bufs, et
les brebis. Ils se font sentir aux hôtes sauvages des
forêts. Le laboureur infortuné s'étonne de
voir ses taureaux les plus vigoureux tomber dans les sillons.
L'agneau perd sa toison, il bêle tristement, il
sèche, tombe, et meurt. Le coursier
généreux n'a plus sa noble ardeur; il oublie les
combats, et la palme, et l'arène; il languit sur la
litière où l'attend une mort sans honneur. Le
sanglier a perdu sa fureur, le cerf sa vitesse; l'ours ne se
précipite plus sur les troupeaux. Tout souffre, tout
périt. Les forêts, les champs, les chemins sont
couverts d'animaux que l'horrible fléau moissonne. Ni
les chiens, ni les oiseaux de proie, ni les loups avides,
n'osent en approcher. La corruption ajoute à l'infection
de l'air, et accélère les ravages de la
contagion. Bientôt dans sa furie elle atteint les tristes
habitants des campagnes; elle établit son horrible
empire dans les vastes cités.
[554] D'abord, elle porte dans les entrailles ses
feux dévorants. Un visage ardent, une pénible et
brûlante haleine annoncent leur présence. La
langue est âpre, et s'épaissit. La bouche
desséchée s'ouvre, et aspire, en haletant, des
poisons qui vicient le sang dans les veines. Le lit irrite le
mal; un voile léger est un poids insupportable. C'est
sur la terre nue qu'on s'étend; mais la terre n'a point
de fraîcheur; elle s'échauffe encore des feux des
corps qui la pressent. Rien n'arrête les progrès
de la contagion. Elle attaque ceux qui travaillent à la
détruire: ils périssent victimes de leur art
impuissant.
[563] Ceux qui se montrent les plus empressés
à donner des soins pieux marchent à plus grands
pas vers la mort. Tout espoir de salut est évanoui. Tous
ne voient que dans le trépas la fin de leurs
souffrances. Ils cessent de se contraindre. Ils ne cherchent
plus ce qui peut les sauver. Toute ressource est inutile. Ils
vont nus, sans pudeur, se plonger dans les fontaines, dans les
fleuves, dans les puits. Ils boivent avidement, et leur soif ne
s'éteint qu'avec leur vie. Ils expirent dans les
mêmes flots qui abreuvent d'autres mourants. Plusieurs,
que le repos du lit tourmente, s'élancent, et, si leurs
forces sont épuisées, s'ils ne peuvent fuir, ils
se roulent sur la terre, hors de leurs maisons, qu'ils
regardent comme des lieux funestes; et comme ils ignorent la
cause de leurs maux, ils accusent leurs Pénates, qu'ils
ont abandonnés.
Vous eussiez vu ces spectres, à peine se mouvant, les
uns errer dans les places publiques, les autres pleurant
étendus sur la terre, et, par un dernier effort, roulant
leurs yeux éteints; les autres, levant vers un ciel
d'airain leurs bras appesantis, exhalant leur vie dans les
lieux où le hasard conduit leurs pas.
Hélas ! quels étaient alors mes
vux, et quels devaient-ils être ! Je
détestais la vie. J'aurais voulu partager le sort de mes
sujets. Mes yeux ne voyaient de toutes parts que des morts et
des mourants. Tels des fruits trop mûrs quittent l'arbre
qui les porte; tels les glands tombent du chêne
agité par les vents.
[587] Vous voyez d'ici ce temple élevé
où l'on monte par de longs degrés : Jupiter
y réside. Hélas ! qui ne brûla pas sur
ses autels un encens inutile ! Combien de fois
l'époux qui faisait des vux pour son
épouse, le père implorant pour les jours de son
fils, ont-ils vu leurs prières interrompues par un
trépas soudain, et sont-ils tombés devant ces
autels insensibles, tenant encore dans leurs mains le reste de
l'encens qu'ils devaient offrir ! Combien de fois, tandis
que le prêtre, en invoquant les dieux, épanchait
la coupe sacrée sur le front des taureaux qu'il allait
égorger, les a-t-on vus tomber soudain, sans attendre la
hache du sacrificateur ! Moi-même, lorsque j'offrais
un sacrifice pour mon peuple, pour mes trois fils, et pour moi,
j'entendis la victime pousser d'affreux mugissements; je la vis
tomber avant d'être frappée. Le couteau
sacré d'un sang noir fut à peine trempé.
Les fibres de la victime, viciées par la contagion,
n'offrirent aucun présage. Elles avaient perdu leurs
indices sur les secrets des dieux.
J'ai vu des cadavres amoncelés devant les portiques
sacrés, et jusqu'au pied des autels, comme pour
reprocher aux dieux leur funeste trépas. Plusieurs,
s'étranglant de leurs propres mains, préviennent
l'heure fatale qui s'avance, et, par la mort, se
délivrent de la crainte de la mort. On cesse de rendre
les honneurs du tombeau. Les portes de la ville n'ouvrent pas
un passage assez grand à tant de funérailles. Les
cadavres sont abandonnés sur les places publiques, ou
entassés, sans pompe, sur d'immenses bûchers. Plus
de respect pour les morts. On se dispute les feux
allumés pour les recevoir. Les uns sont jetés sur
ces lits funèbres que pour d'autres on a
préparés. Personne ne pleure sur leurs cendres.
Les âmes des pères et des enfants, des jeunes gens
et des vieillards, errent oubliées sur les rives du
Styx. La terre ne suffit point aux tombeaux, le bois aux
bûchers.
Les Myrmidons (VII, 614-660)
Accablé par tant de maux : "Ô
Jupiter ! m'écriai-je, s'il est vrai, comme on le
dit, qu'Égine a su te plaire; dieu puissant ! si tu
ne rougis pas de m'avouer pour ton fils, ou rends-moi mes
sujets, ou que je descende avec eux dans la nuit du
trépas" ! Soudain l'éclair brille, le ciel
serein tonne, et m'annonce que ma prière a
été entendue : "J'accepte,
m'écriai-je, ce présage. Grand dieu ! qu'il
soit le signe et le gage d'un meilleur destin !"
[622] Non loin de ce palais s'élève un
chêne consacré à Jupiter. Il est né
d'un gland cueilli dans la forêt de Dodone. Un rare
feuillage pare ses antiques rameaux. Là, je vis alors
par milliers la fourmi diligente, traînant avec effort le
grain qu'elle avait ramassé, et suivant, dans les rides
de l'écorce, de longs et pénibles sentiers. J'en
admire le nombre, et je m'écrie : "Ô
père des humains, donne-moi pour repeupler cette
île déserte un peuple égal en nombre
à ces fourmis" ! Alors le chêne robuste
s'ébranle, et de ses rameaux qui s'agitent dans le calme
des airs, semble sortir une voix inconnue. D'une subite horreur
mes sens sont saisis. Mes cheveux se hérissent. Je baise
la terre et le chêne avec respect. Je n'ose m'avouer que
j'espère : j'espère cependant; une confiance
secrète accompagne mes vux.
[634] La nuit a déployé ses voiles. Le
sommeil bienfaisant fait oublier les peines du jour. Je crois
voir ce même chêne devant mes yeux. C'était
le même nombre de rameaux, le même nombre de
fourmis, le même mouvement dont l'arbre fut agité.
Il faisait pleuvoir autour de lui des légions de ces
insectes laborieux que je vis, par degrés,
croître, grandir, se lever de la terre, se redresser,
perdre leur maigreur, le trop grand nombre de leurs pieds, leur
couleur obscure, et revêtir une figure humaine.
Je m'éveille je condamne cette vision, mensonge de la
nuit, et j'accuse les dieux qui m'ont promis un vain secours.
Cependant un bruit confus retentissait dans le palais. Je
croyais entendre des voix humaines dont le son avait presque
cessé de frapper mon oreille; je doutais encore si ce
n'était pas la suite des illusions du sommeil.
Télamon précipite ses pas; il entre, et
s'écrie : "Venez, mon père, venez voir un
prodige qui surpasse ce que l'on peut croire, et ce que les
dieux vous ont fait espérer." Je sors, et
j'aperçois les mêmes hommes qu'un songe avait
offerts à mes regards. Ils sont dans le même ordre
où je les vis; je les reconnais, ils s'approchent et me
saluent leur roi. Je rends des actions de grâces à
Jupiter. Je distribue ces hommes nouveaux dans la ville
déserte et dans les campagnes dépeuplées
de leurs anciens cultivateurs. Je les nomme Myrmidons, et ce
nom indique assez leur origine.
[655] "Vous les avez vus. Ils ont conservé
les murs qu'ils avaient dans leur première nature.
C'est une race économe, patiente dans le travail,
ardente pour acquérir, et soigneuse de conserver.
Égaux en âge, égaux en valeur, ils vous
suivront aux combats, aussitôt que l'Eurus, qui vous a
conduits heureusement sur ces rivages, aura fait place à
l'Auster, qui doit vous en éloigner".
Céphale et Procris (VII,
661-865)
Ces récits et plusieurs autres, du jour ont rempli la
durée. Le soir est donné à la joie
bruyante des festins, et la nuit au repos du sommeil.
Déjà le Soleil, à l'orient, était
remonté sur son char. L'Eurus soufflait encore, et
s'opposait au départ des Athéniens. Les deux fils
de Pallas se rendent auprès de Céphale, et
l'accompagnent chez le roi. Mais Morphée sur les yeux
d'Éaque épaissit encore ses pavots. Phocus
reçoit les députés d'Athènes,
tandis que Télamon et son frère rassemblent les
phalanges qui doivent s'embarquer. Le jeune prince conduit
Céphale et les Pallantides dans l'intérieur du
palais, et s'assied auprès d'eux. Il remarque dans la
main de Céphale un javelot dont le bois lui est inconnu,
et qui est armé d'une lame d'or. Après qu'on a
parlé d'objets indifférents : "J'aime,
dit-il, et la chasse et la solitude des forêts. Je ne
sais cependant de quel bois est fait le javelot que vous
portez. Le frêne est d'une couleur plus sombre, le
cornouiller est plus noueux. J'ignore de quel arbre on l'a
tiré; mais je n'en vis jamais de plus beau".
[681] "Vous en admirerez moins la beauté que
l'usage, dit un des Pallantides. Il ne manque jamais le but;
jamais le hasard ne le dirige; et de lui-même il revient
sanglant dans la main qui l'a lancé".
Alors, plus curieux, Phocus demande d'où vient ce
javelot; qui lui a donné tant de vertu; et quel est
l'auteur d'un si rare présent. Céphale le
satisfait; mais il rougit de dire à quel prix il obtint
ce dard; et s'affligeant au souvenir de la mort de son
épouse, ses yeux se remplissent de larmes, et il parle
en ces mots :
[690] "Qui le croirait ? ce javelot, ô
fils d'une déesse, est la cause de mes pleurs, et m'en
fera longtemps répandre, si longtemps le destin prolonge
encore mes jours. Ce javelot a perdu Céphale et son
épouse; et plût aux dieux que je n'eusse jamais
reçu ce funeste présent ! Le nom d'Orythie,
enlevée par Borée, est venu peut-être
jusqu'à vous, Procris était sa sur. Si l'on
compare leur beauté, leur caractère, Procris
était plus digne d'être enlevée.
Érechthée, son père, m'unit à elle
par l'hymen. L'amour nous unit par un plus fort lien. On me
disait heureux : je l'étais sans doute; et je le
serais encore, si les dieux l'avaient ainsi voulu.
[700] "Le second mois s'écoulait depuis notre
hyménée, lorsqu'un matin l'Aurore vermeille,
chassant devant elle les ombres de la nuit, me voit tendre des
toiles aux cerfs timides, sur le sommet toujours fleuri du mont
Hymette, et malgré moi m'enlève sur son char.
Qu'il me soit permis de le dire, sans offenser cette
déesse, sa bouche ressemble à la rose du matin;
elle tient l'empire riant qui sépare l'ombre et le jour;
elle se nourrit de la céleste rosée : mais
j'aimais Procris; Procris était dans mon cur; le
nom de Procris était toujours dans ma bouche.
J'alléguais à l'Aurore, et la foi des serments,
et l'amour de Procris, et ses derniers embrassements, et ceux
qui m'attendaient à mon retour; et je plaignais de son
lit la triste solitude. La déesse s'indigne : "Ingrat,
s'écrire-t-elle, cesse tes plaintes, et retourne
à Procris; mais si je lis dans l'avenir, tu voudras ne
l'avoir pas revue". Et, soudain, avec colère, elle me
chasse de sa présence.
"Tandis que je reviens, je réfléchis sur les
derniers mots de l'Aurore. Je commence à former des
soupçons sur la foi de mon épouse : sa
beauté, son jeune âge, les autorisent; sa vertu
les défend. Mais cependant j'avais été
absent; et la déesse, que je quittais, m'offrait
elle-même un exemple peu rassurant. Hélas !
on craint tout quand on aime. Je me décide à
faire mon malheur. Je veux tenter la fidélité de
Procris par des présents. L'Aurore favorise ce
désir insensé. Elle change mes traits; je le
sens. J'arrive dans Athènes, sans être reconnu.
J'entre dans mon palais. Tout y respirait l'innocence et la
vertu. On y voyait le deuil profond de mon absence.
[726] "Ce fut par mille artifices, que j'obtins
d'être admis auprès de la fille
d'Érechthée. À sa vue, interdit et confus,
je voulus renoncer à mon dessein. Je fus tenté de
me découvrir de tout avouer, et de l'embrasser. Elle
était triste, mais jamais la tristesse ne parut avec
tant de charmes. Elle n'était occupée que du
désir de me revoir. Jugez, prince, quelle était
sa beauté, puisque la douleur même en relevait
l'éclat. Que vous dirai-je ? combien de fois sa
pudeur s'effaroucha-t-elle de mes aveux ! combien de fois
me dit-elle : "J'appartiens à un seul, en quelque
lieu qu'il soit; c'est d'un seul que j'attends mon bonheur."
Quel mortel raisonnable n'eût été satisfait
d'une telle épreuve ! Insensé ! je poursuis;
j'aigris moi-même mes blessures. J'augmente mes offres,
mes présents, et je promets tant, qu'à la fin
elle me paraît incertaine, et je crois l'avoir
vaincue : "Perfide, m'écriai-je, dans un amant
déguisé reconnais un époux outragé,
témoin de ton parjure."
[743] "Procris ne répond rien. La honte et le
dépit semblent étouffer sa voix. Elle fuit un
injuste époux, et ses indignes artifices. Irritée
contre moi, détestant tous les hommes, elle errait sur
les montagnes, et suivait les exercices de Diane. Son absence
redouble la violence de mes premiers feux. J'implore mon
pardon; je m'avoue coupable; je confesse que l'offre de tant de
biens, de tant de trésors, m'eût fait
moi-même succomber.
"Cet aveu désarme sa colère, et venge sa
pudeur. Elle revient, et les années s'écoulent
sans voir s'altérer notre bonheur. Et comme si
c'eût été trop peu de se donner
elle-même, elle me fait présent d'un chien que
Diane a nourri. En le lui cédant, la déesse avait
dit: "Aucun autre ne l'égalera dans sa course rapide".
Elle me donne en même temps ce javelot que je porte
à la main.
"Si vous voulez apprendre ce qu'est devenu le chien de
Diane, écoutez : vous serez sans doute
étonnés de ce prodige.
[759] "Le fils de Laïus avait
pénétré du Sphynx l'énigme
jusqu'alors impénétrable; et, renonçant
à proposer ses oracles obscurs, le monstre
s'était précipité du haut de son rocher.
Thémis, voulant venger sa mort, envoya dans les champs
thébains un nouveau monstre qui les remplit du carnage
des troupeaux et des pasteurs. La jeunesse des environs
s'assemble. Nous tendons au loin nos toiles. Mais le monstre
agile les franchit d'un saut léger, et s'élance
au-delà des barrières. On détache les
limiers; ils courent : mais, plus prompt que l'oiseau, il
fuit les trompe, et les évite.
"On demande à grands cris Lélape : c'est le
nom du chien que m'a donné Procris. Déjà,
le cou tendu, Lélape se débat dans les liens, qui
l'arrêtent. Il est libre, il s'élance; on ne
l'aperçoit plus. La poussière qu'il
élève sur ses pas seule indique sa course. Nos
yeux le cherchent, et ne le trouvent pas. Moins rapides sont et
le dard que lance un bras nerveux, et la pierre qui
s'échappe en grondant de la fronde agitée, et la
flèche légère que de son arc le
Crétois fait voler.
[779] "Une colline s'élève au milieu
de la plaine. Je monte sur son sommet, et là j'admire
cette course merveilleuse. Tantôt le monstre rapide est
au moment d'être pris; tantôt il paraît
s'échapper à la dent de Lélape. Il fuit
par cent détours. Il vole, et décrivant de vastes
cercles dans la plaine, il trompe ainsi
l'impétuosité de son ennemi. Lélape le
presse, l'atteint, le touche, on dirait qu'il le tient :
il ne tient rien; sa gueule s'ouvre pour le saisir, et ne mord
que du vent.
"J'ai recours à mon javelot, et tandis que ma main
s'apprête à le lancer au monstre, je
détourne un moment les yeux; je les reporte ensuite dans
la plaine. Mais, ô prodige ! je vois et le monstre
et Lélape en marbre transformés. L'un semble
fuir; on dirait que l'autre aboie. Sans doute un dieu, s'il est
vrai qu'un dieu fut présent à ce combat, les
jugeant tous deux égaux en adresse, en courage, ne
voulut point décider entre eux la victoire. "
[794] Ainsi parle Céphale, et il se tait
à ces mots. "Mais quel est, dit Phocus, le crime de ce
javelot ?" L'Athénien répond : "C'est
du sein de ma félicité même qu'est
né mon malheur. Je vous entretiendrai d'abord de ces
temps trop tôt écoulés, dont le souvenir me
sera toujours cher; de ces temps où Procris était
heureuse par moi, où j'étais heureux par elle.
Nous avions les mêmes penchants, un même amour nous
unissait tous deux. Elle m'eût
préféré au puissant Jupiter. Vénus
elle-même n'eût pu me rendre infidèle. Nos
curs brûlaient de deux flammes égales.
"Dès que le Soleil dorait de ses premiers rayons le
sommet des montagnes, j'allais chasser dans les forêts,
mais seul, sans compagnons, sans coursiers et sans limiers,
sans toiles et sans filets; j'étais assez fort de mon
javelot. Quand le Soleil embrasait la terre de ses feux, las de
carnage, je cherchais la fraîcheur et l'ombre; j'appelais
les vents légers, qui, dans les vallons,
tempèrent la chaleur du jour. J'implorais, j'attendais
les Zéphyrs. C'était le délassement de mes
travaux.
[813] "Je chantais souvent, il m'en souvient
encore : "Viens, sois-moi favorable, Aure, à la
fraîche haleine; glisse-toi dans mon sein; apaise les
feux dont je brûle; plusieurs fois je t'ai dû cette
faveur". Peut-être ajoutais-je encore d'autres paroles
qui pouvaient paraître exprimer les désirs d'un
amant. En effet, je disais souvent : "Aure, tu fais mes
plus chères délices, tu me ranimes, tu me
soutiens. Tu me fais aimer les bois et les lieux solitaires.
Que par ma bouche soit toujours respirée ta douce et
bienfaisante haleine !"
"Un témoin indiscret entend ces paroles
ambiguës. Il croit que ce nom d'Aure, que j'appelle tant
de fois, est celui d'une Nymphe dont je suis épris. Sur
ce faux indice d'un crime imaginaire, il va trouver mon
épouse, et le téméraire lui rapporte les
discours qu'il a surpris. L'amour est crédule. Procris
pâlit, et tombe évanouie. Revenue enfin à
elle-même, elle accuse son malheur, et le Destin cruel,
et la foi de son époux. Elle s'afflige d'un crime
supposé; elle craint ce qui n'est pas; elle s'effraie
d'un nom qui n'a aucun objet réel.
Infortunée ! elle gémit, comme si elle avait
une rivale. Cependant, elle doute encore. Elle se flatte qu'on
a pu la tromper. Elle refuse de croire au rapport qu'on lui a
fait; et si elle ne voit elle-même
l'infidélité de son époux, elle ne pourra
le croire parjure.
[835] "L'Aurore du lendemain avait chassé les
ténèbres de la nuit. Je sors, je cours dans les
forêts; et, me reposant sur l'herbe tendre des travaux de
la chasse, je chante : "Aure aimable, viens me soulager.
Fais-moi sentir ta douce haleine !" À ces mots, je
crois entendre je ne sais quels cris plaintifs : "Viens,
ajouté-je, Aure, chère à mon coeur !"
Un bruit léger murmure encore dans le feuillage qui
s'agite. Je ne doute point que ce ne soit une proie, et je
lance mon dard inévitable... C'était Procris. Le
dard s'était enfoncé dans son sein. Hélas!
s'écria-t-elle. Je reconnais la voix de mon
épouse. Éperdu, égaré, je vole
auprès d'elle. Je la vois mortellement atteinte, et
baignée dans son sang. Je la vois retirer de son sein ce
javelot que j'avais reçu d'elle. Je soulève dans
mes bras criminels ce corps qui m'est plus cher que le mien...
Je déchire ses tissus, je ferme sa blessure; je veux
arrêter son sang qui s'écoule avec sa vie. Je la
presse de vivre. Je la conjure de ne pas me laisser coupable de
sa mort.
"Mais déjà ses forces l'abandonnent; et,
mourante, par un dernier effort elle m'adresse ces mots :
"Au nom de notre hymen, par tous les dieux du ciel, et par ceux
de l'éternelle nuit où je vais descendre,
Céphale, si j'ai mérité quelque
reconnaissance de toi, je te conjure par cet amour cause de mon
trépas, par cet amour qui vit encore en moi lorsque je
péris, que jamais Aure ne me remplace, et ne souille ma
couche nuptiale !"
[857] "Elle dit, et je reconnais enfin qu'un vain
nom a causé cette erreur si fatale. Je me justifie;
mais, hélas ! de quoi sert cette tardive
lumière ! Elle succombe, et ses forces
épuisées se perdent avec son sang. Tant que ses
yeux s'ouvrent encore au jour, elle les tient fixés sur
moi. Elle exhale enfin sur mes lèvres son âme
infortunée, et j'y reçois son dernier soupir.
Mais, sûre que je vivais toujours pour elle, elle semble
avec moins de douleur descendre chez les morts."
Le héros, en pleurant, racontait ainsi ses malheurs;
et Phocus et les Pallantides pleuraient en l'écoutant.
Cependant Éaque s'approche avec Télamon et
Pélée, et les soldats qu'ils ont
rassemblés. Céphale reçoit ces guerriers,
et se prépare à les conduire au combat.
Livre Huit
ARGUMENT. Minos
assiège Mégare. Métamorphoses de Nisus
en aigle de mer, et de Scylla en alouette.
Thésée tue le Minotaure. Ariane enlevée
et abandonnée. Fable de Dédale et d'Icare.
Sanglier de Calydon. Atalante; Althée;
Méléagre. Thésée reçu par
le fleuve Achéloüs. Histoire des
Échinades. Philémon et Baucis.
Impiété d'Érysichthon, et son
châtiment.
Nisus et Scylla (VIII, 1-151)
Déjà l'étoile de Vénus a
chassé la nuit sombre et ramené le jour. L'Eurus
tombe; les nuages humides s'élèvent dans les
airs, et l'Auster paisible ouvre un chemin facile sur les flots
mollement agités. Les envoyés d'Athènes et
les soldats d'Éaque montent sur leurs vaisseaux; ils
partent; et plutôt qu'ils n'osaient l'espérer, ils
entrent au port désiré.
Cependant Minos ravage les côtes de Mégare. Il
porte bientôt la guerre et toutes ses fureurs sous les
murs de cette ville que bâtit Alcathoé, où
règne Nisus, Nisus, qui, parmi ses cheveux blancs, cache
un cheveu de pourpre auquel est attaché le salut de
l'empire. Pour la sixième fois Phébé
renouvelait son croissant, et le Destin des combats, servant ou
trahissant tour à tour les deux partis, tenait encore la
victoire incertaine.
[14] Sur les remparts de Mégare
s'élevait une tour, où l'on dit que le fils de
Latone déposa sa lyre d'or; les murs ont retenu les sons
de cette lyre. C'est là que la fille de Nisus, longtemps
avant la guerre, se plaisait à lancer des cailloux
légers sur la pierre sonore; c'est là que,
pendant la guerre, elle venait voir balancer la fortune dans
les sanglants travaux de Mars. Déjà la longue
durée du siège de Mégare lui avait appris
les noms des principaux guerriers. Elle distinguait les soldats
de Crète, et leurs armes, et leurs coursiers. Elle
connaissait surtout Minos, et plus qu'elle n'eût dû
le connaître. S'il couvre sa tête d'un casque
surmonté d'un panache flottant, elle le trouve beau sous
le casque; s'il prend son bouclier où l'or
étincelle, le bouclier sied à son audace; s'il
lance au loin un javelot, elle admire en lui l'accord de la
force et de l'adresse; s'il place sur son arc tendu une
flèche rapide, c'est l'air et l'attitude d'Apollon quand
il lance ses traits. Mais lorsque son front n'est plus
armé de l'airain qui le couvre dans les combats;
lorsqu'il paraît revêtu d'une robe de pourpre,
pressant les flancs d'un superbe coursier, et gouvernant le
frein que mord une bouche écumante, alors la fille de
Nisus se possède à peine, et ne peut
maîtriser le trouble dont son esprit est agité.
Elle porte envie au javelot qu'il touche, aux rênes que
dirige sa main.
[48] Souvent elle voudrait, s'il lui était
permis de céder à son penchant, porter ses pas
timides au milieu des escadrons ennemis, s'élancer du
haut de la tour dans le camp des Crétois, ouvrir
à Minos la ville de Mégare et ses portes
d'airain, et faire plus encore, si Minos l'exigeait. Un jour
qu'assise elle tenait ses regards attachés sur la tente
du roi de Crète : "Dois-je, dit-elle, me
réjouir ou m'affliger de cette guerre funeste ? le
ne sais. C'est un malheur d'avoir pour ennemi le héros
qu'on adore. Mais si Minos n'eût point attaqué
Mégare, aurais-je connu Minos ? En m'acceptant pour
otage, il pourrait déposer les armes; je deviendrais sa
compagne et le gage de la paix.
"Si celle qui te donna le jour, ô le plus beau des
mortels, fut aussi belle que toi, elle mérita qu'un dieu
brûlât pour elle. Que je serais heureuse, si,
portée sur des ailes, je pouvais traverser les airs,
voler jusqu'au camp des Crétois, déclarer ma
flamme, et demander à quel prix j'obtiendrais le plus
tendre retour ! J'accorderais tout, tout, excepté
de trahir mon père. Périsse plutôt le
bonheur que j'attends, s'il doit être acheté par
la trahison. Mais souvent on a vu, par la clémence du
vainqueur, les vaincus plus heureux après la guerre
qu'ils ne l'étaient pendant la paix.
[59] "Certes, Minos a pour lui la force et la
justice. Il veut venger la mort de son fils. Sa cause et ses
armes l'emporteront; nous serons vaincus, je le crois; et si
tel doit être notre destin, pourquoi Minos devrait-il
à Mars une ville qu'il peut devoir à
l'amour ? Ne vaut-il pas mieux qu'il triomphe sans retard,
sans carnage, sans qu'il me faille trembler pour ses
jours ? Ah ! Minos, je crains qu'un guerrier
imprudent ne te blesse au milieu des hasards; car s'il te
connaissait, quel ennemi serait assez barbare pour diriger
contre toi ses homicides traits ? Oui, je l'ai
résolu, je te livrerai, avec moi, ma patrie pour dot.
Ainsi je mettrai fin à cette guerre cruelle. Mais est-ce
donc assez de le vouloir ? Une garde puissante veille aux
portes de Mégare, et mon père en garde les clefs.
Mon père ! infortunée ! c'est lui seul
que je crains. Lui seul arrête mes desseins et s'oppose
à mes vux. Plût aux dieux que je n'eusse
point de père ! Mais chacun, quand il veut, devient
un dieu pour lui-même. La fortune rejette les
lâches qui se bornent à faire des vux. Une
autre à ma place, brûlant des mêmes feux,
eût depuis longtemps méprisé tous les
obstacles, et tout osé pour les surmonter. Et pourquoi
une autre aurait-elle plus de courage que moi ? Je
braverais, je le sens, et le fer et la flamme; je n'ai
cependant à craindre, dans mon entreprise, ni la flamme,
ni le fer. Il ne me faut qu'un cheveu de mon père. Ce
cheveu de pourpre est plus précieux pour moi que tous
les trésors. Il doit me rendre heureuse, et combler tous
mes vux".
[81] Tels étaient ses discours, quand la
nuit, qui nourrit des mortels la sombre inquiétude,
vient, et par ses ténèbres accroît et
favorise l'audace de Scylla. C'était l'heure du premier
repos, lorsque le sommeil commence à délasser les
corps des fatigues du jour. Elle approche en silence du chevet
de son père, et sa main, ô crime ! sa main
détache le cheveu fatal. Fière de cette proie
funeste, larcin sacrilège, elle l'emporte, sort de
Mégare, traverse sans effroi le camp ennemi, se
présente à Minos, qui frémit de la voir,
et lui tient ce discours :
"L'amour m'a fait commettre un crime. Je suis Scylla, la
fille de Nisus. Je te livre mon père et ma patrie. Ton
cur est la seule récompense que j'exige de toi.
Prends ce cheveu de pourpre; reçois-le comme un gage de
ma foi. Ce n'est pas un cheveu seul que je te livre, c'est mon
père lui-même". Elle dit, et sa main criminelle
offrait cet horrible présent. Minos le repousse, et
s'écrie, indigné d'un forfait aussi
inouï :
[97] "Fille dénaturée, opprobre de
notre âge, que les dieux te rejettent de ce monde,
ouvrage de leurs mains ! que la terre, que la mer te
refuse un asile ! Fuis ! La présence d'un
monstre tel que toi ne souillera jamais l'île qui est mon
empire, et qui fut le berceau de Jupiter".
Il dit : et maître de la ville, lorsqu'il a
donné de sages lois aux Mégariens soumis, il
ordonne à sa flotte de lever l'ancre, aux rameurs de
sillonner les flots. Scylla, qui voit s'enfler les voiles, et
qui perd le prix qu'elle attendait de son crime, lasse enfin de
prier, se livre aux aveugles transports de sa colère;
et, les bras tendus vers les vaisseaux qui s'éloignent,
et dans sa fureur s'arrachant les cheveux :
[108] "Où fuis-tu,
s'écrie-t-elle ? tu abandonnes celle par qui tu as
vaincu, celle qui put te préférer à sa
patrie et à son père ! où fuis-tu
barbare ? ta victoire est le crime de Scylla, mais elle
est aussi le bienfait que tu lui dois. Hélas ! ni
mes dons, ni mon amour, n'ont pu te toucher ! ce que j'ai
fait pour toi t'a rendu mon seul refuge et ma seule
espérance : et si tu m'abandonnes, où sera
mon recours ? ma patrie ? elle n'est plus, ou si elle
est encore, ma trahison m'en a bannie sans retour; mon
père ? je te l'ai livré; son peuple ?
il doit me haïr; les villes voisines ? elles
redoutent l'exemple de ma trahison. Pour m'ouvrir les portes de
Crète, je me suis fermé le reste de
l'univers.
[119] "Si tu me défends les rivages de ton
île, si tu m'abandonnes, ingrat ! non, tu n'es point
le fils d'Europe; tu naquis dans les déserts de la
Libye; ou les tigres d'Arménie, ou l'horrible Charybde
t'ont porté dans leurs flancs; non, Jupiter n'est point
ton père; ta mère ne fut point trompée par
le taureau qui cachait le maître des dieux. C'est une
fable vaine qu'on inventa pour illustrer ton origine. Ton
véritable père fut un taureau sauvage et sans
amour. Ô mon père ! ô Nisus !
vengez-vous. Réjouissez-vous, peuple que j'ai trahi.
J'ai mérité ma destinée, je l'avoue; j'ai
mérité de mourir. Que quelqu'un de ceux dont mon
impiété a causé la ruine m'arrache le
jour ! Mais toi, qui triomphas par mon crime, pourquoi
t'es-tu chargé de le punir ? Ce crime envers mon
père et ma patrie fut un bienfait pour toi. Que tu
méritas bien d'avoir pour épouse cette
infâme adultère qui, trompant un taureau farouche,
porta dans son sein le fruit monstrueux de ses
exécrables amours ! Mais, hélas ! mes
cris arrivent-ils jusqu'à toi, et les vents
n'emportent-ils pas avec tes vaisseaux mes plaintes
inutiles ? Je ne m'étonne plus que Pasiphaé
t'ait quitté pour un taureau : il n'avait pas ta
barbarie. Malheureuse que je suis ! il se hâte, il
s'éloigne du bord; il presse les matelots; l'onde
retentit sous la rame. Il quitte en même temps et ma
patrie et moi. Mais, ingrat ! ta résistance est
vaine; je te suivrai malgré toi. J'embrasserai la poupe
de ton. vaisseau, et je serai portée sur la vaste mer".
Elle dit, et s'élance dans les flots. Elle suit les
voiles de Crète; l'amour soutient sa force et son
courage; elle atteint la flotte, et s'attache à la poupe
du vaisseau de Minos.
[145] Son père l'aperçoit : il
planait déjà dans les airs; et, couvert d'un
plumage fauve, il était changé en aigle de mer.
Il s'élance sur sa fille pour la déchirer
à coups de bec. Saisie d'effroi, Scylla quitte la poupe,
mais en tombant, elle se soutient sur l'onde, et ne l'effleure
pas. Oiseau léger, elle vole, et son nouveau nom, Ciris,
rappelle encore le crime qu'elle a commis.
Le Minotaure et le Labyrinthe
(VIII, 152-168)
La flotte de Minos rentre dans les ports de Crète; le
vainqueur immole cent taureaux à Jupiter, et suspend
dans son palais les dépouilles des vaincus. Cependant,
opprobre de son lit, fruit horrible d'un adultère
odieux, le monstre à double forme croissait de jour en
jour. Minos veut dérober au monde la honte de son
hymen : il enferme le Minotaure dans l'enceinte profonde,
dans les détours obscurs du labyrinthe. Le plus
célèbre des architectes, Dédale, en a
tracé les fondements. L'il s'égare dans des
sentiers infinis, sans terme et sans issue, qui se croisent, se
mêlent, se confondent entre eux.
Tel le Méandre se joue dans les champs de
Phrygie : dans sa course ambiguë, il suit sa pente ou
revient sur ses pas, et détournant ses ondes vers leur
source, ou les ramenant vers la mer, en mille détours il
égare sa route, et roule ses flots incertains. Ainsi
Dédale confond tous les sentiers du labyrinthe. À
peine lui-même il peut en retrouver l'issue, tant sont
merveilleux et son ouvrage et son art !
La Couronne d'Ariane (VIII, 169-182)
Enfermé dans le labyrinthe, le monstre, moitié
homme et moitié taureau, s'était engraissé
deux fois du sang athénien. Après neuf ans, il
tomba sous les coups du héros que le sort d'un
troisième tribut condamnait à être
dévoré. Thésée, à l'aide du
fil d'Ariane, revient à la porte du labyrinthe qu'avant
lui nul autre n'avait pu retrouver. Soudain, il part avec sa
libératrice; il dirige ses voiles vers l'île de
Naxos, et sur ce rivage l'ingrat abandonne celle qui l'a
sauvé. L'écho des rochers retentissait de ses
plaintes et de ses cris. Bacchus paraît, et dans les bras
du dieu qui la console, le héros est oublié. La
couronne d'Ariane, de son front par le dieu
détachée, est lancée vers le ciel; et
tandis que d'un vol rapide elle fend les airs légers,
les saphirs dont elle brille sont changés en
étoiles : elle conserve sa forme, et se place entre
Hercule à genoux et Ophinée, qu'on
reconnaît au serpent qu'il tient dans ses mains.
Dédale et Icare (VIII,
183-235)
Cependant Dédale, que lasse un long exil, ne peut
résister au désir si doux de revoir sa patrie.
Mais la mer qui l'emprisonne est un obstacle à ses
désirs : de la terre et de la mer Minos, dit-il, me
ferme le passage, la route de l'air est libre, et c'est par
là que j'irai. Que Minos étende son empire sur la
terre et sur les flots, le ciel du moins n'est pas sous ses
lois. Il dit, et d'un art inconnu occupant sa pensée, il
veut vaincre la nature par un prodige nouveau. Il prend des
plumes qu'il assortit avec choix : il les dispose par
degrés suivant leur longueur; il en forme des ailes.
Telle jadis la flûte champêtre se forma, sous les
doigts de Pan, en tubes inégaux. Avec le lin,
Dédale attache les plumes du milieu; avec la cire,
celles qui sont aux extrémités. Il leur donne une
courbure légère; elles imitent ainsi les ailes de
l'oiseau. Icare est auprès de lui; ignorant qu'il
prépare son malheur, tantôt en folâtrant il
court après le duvet qu'emporte le Zéphyr,
tantôt il amollit la cire sous ses doigts, et par ses
jeux innocents, il retarde l'admirable travail de son
père. Dès qu'il est achevé, Dédale
balance son corps sur ses ailes; il s'essaie, et
s'élève suspendu dans les airs.
[203] "En même temps, il enseigne à son
fils cet art qu'il vient d'inventer : "Icare, lui dit-il,
je t'exhorte à prendre le milieu des airs. Si tu
descends trop bas, la vapeur de l'onde appesantira tes ailes;
si tu voles trop haut, le soleil fondra la cire qui les
retient. Évite dans ta course ces deux dangers.
Garde-toi de trop approcher de Bootès, et du char de
l'Ourse, et de l'étoile d'Orion. Imite-moi, et suis la
route que je vais parcourir". Il lui donne encore d'autres
conseils. Il attache à ses épaules les ailes
qu'il a faites pour lui; et dans ce moment les joues du
vieillard sont mouillées de larmes; il sent trembler ses
mains paternelles; il embrasse son fils, hélas !
pour la dernière fois: et bientôt s'élevant
dans les airs, inquiet et frémissant, il vole devant
lui. Telle une tendre mère instruit l'oiseau novice
encore, le fait sortir de son nid, essaie et dirige son premier
essor. Dédale exhorte Icare à le suivre; il lui
montre l'usage de son art périlleux; il agite ses ailes,
se détourne, et regarde les ailes de son fils.
[217] Le pêcheur qui surprend le poisson au
fer de sa ligne tremblante, le berger appuyé sur sa
houlette, et le laboureur sur sa charrue, en voyant des mortels
voler au-dessus de leurs têtes, s'étonnent d'un
tel prodige, et les prennent pour des dieux. Déjà
ils avaient laissé à gauche Samos,
consacrée à Junon; derrière eux
étaient Délos et Paros. Ils se trouvaient
à la droite de Lébynthos et de Calymné, en
miel si fertile, lorsque le jeune Icare, devenu trop imprudent
dans ce vol qui plaît à son audace, veut
s'élever jusqu'au cieux, abandonne son guide, et prend
plus haut son essor. Les feux du soleil amollissent la cire de
ses ailes; elle fond dans les airs; il agite, mais en vain, ses
bras, qui, dépouillés du plumage propice, ne le
soutiennent plus. Pâle et tremblant, il appelle son
père, et tombe dans la mer, qui reçoit et
conserve son nom.
Son père infortuné, qui déjà
n'était plus père, s'écriait
cependant : "Icare ! où es-tu ?
Icare !